Economie
Photo-reportage

Portfolio : Kanpur, la gloire disparue de l'industrie textile indienne

La Cawnpore Woollen Mills à Kanpur dans l'Uttar Pradesh au nord de l'Inde.
La Cawnpore Woollen Mills à Kanpur dans l'Uttar Pradesh au nord de l'Inde. Cette usine textile aussi imposante qu'une cathédrale s'élève en plein centre de la ville. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)
L’Inde, qui se rêve aujourd’hui en grande puissance industrielle du XXIème siècle, doit simultanément affronter un phénomène de désindustrialisation. Les spectaculaires vestiges des usines textiles de Kanpur, dans l’Uttar Pradesh, témoignent des grandeurs passées de l’Inde coloniale, balayées par des décennies de négligence et d’absence d’investissements.

Contexte

C’est un petit morceau des grandeurs de l’ex-Empire britannique préservé (presque) intact : Kanpur, à 80 kilomètres de Lucknow, la capitale de l’Etat géant de l’Uttar Pradesh au nord de l’Inde, est le siège des immenses bâtiments de la Cawnpore Woollen Mills. Celle-ci est un établissement de la British India Corporation Ltd, comme le proclame fièrement le fronton de l’usine alors même que l’entreprise appartient depuis longtemps à l’Etat indien… Kanpur – nom que les Anglais orthographiaient Cawnpore – a longtemps été connue comme le « Manchester de l’Orient », c’est-à-dire la capitale du textile dans l’empire des Indes. Il y a encore cinquante ans, la ville comptait 14 usines textiles employant chacune de 5 000 à 10 000 ouvriers. La Cawnpore Woollen Mills est l’un des plus beaux vestiges de cette période depuis longtemps révolue.

Située au cœur de cette ville de 3 millions d’habitants, l’usine déploie ses immenses bâtiments de brique rouge, chef-d’œuvre de l’architecture industrielle de la fin du XIXe siècle. Les façades ouvragées, la tour d’horloge façon Big Ben, les arcades ciselées évoquent une prospérité jadis insolente. Mais les vitres brisées et le silence pesant montrent qu’on est désormais en présence d’une usine fantôme. A l’intérieur, quelques dirigeants ressassent les heures de gloire de l’entreprise : quand elle produisait les meilleurs lainages du pays, fabriquait les uniformes de l’armée, comptait 6 500 ouvriers sur ce site. Aujourd’hui nationalisée, la Cawnpore Woollen Mills emploie toujours 1 000 personnes mais… ne produit plus rien depuis des années. Ses halls alignent des machines textiles vieilles de plusieurs décennies. « Mais nous les entretenons soigneusement et nous pouvons les redémarrer quand on veut ! », expliquent ses responsables qui font semblant d’y croire. Ruinée par la mauvaise gestion et l’absence d’investissements, l’usine pourrait très bien connaître une nouvelle jeunesse, affirment-ils, pour peu qu’on y réinjecte un peu d’argent.

Or, justement, la Cawnpore Woollen Mills est assise sur une mine d’or : ses immenses terrains situés en centre-ville – le shopping mall le plus moderne de Kanpur est à quelques centaines de mètres de là ! De quoi alimenter tous les fantasmes des salariés de l’usine : il suffirait de vendre une partie des terrains et tout deviendrait possible…

Dans la réalité, personne ne croit vraiment à une remise à flots de ce vaisseau fantôme et à sa capacité à produire de nouveau des textiles vendables sur un marché hyperconcurrentiel. Après des années de tergiversations, le gouvernement indien envisage désormais de vendre les entreprises publiques non rentables. Le sujet étant socialement et politiquement explosif, l’affaire pourrait prendre longtemps. Mais si une opération immobilière se fera sans doute un jour sur les débris de la Cawnpore Woollen Mills, ce ne sera sûrement pas pour relancer la production textile locale…

P.J.

Voir le photo-reportage :
Cette cathédrale de briques rouges s’élève en plein centre de Kanpur, l’une des grandes villes de l’Uttar Pradesh. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Cette cathédrale de briques rouges s’élève en plein centre de Kanpur, l’une des grandes villes de l’Uttar Pradesh. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Le panneau au-dessus de l’entrée évoque toujours l’époque britannique, alors même que l’entreprise a été nationalisée par le gouvernement indien depuis longtemps. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Le panneau au-dessus de l’entrée évoque toujours l’époque britannique, alors même que l’entreprise a été nationalisée par le gouvernement indien depuis longtemps. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

L’architecture de cette usine textile n’est pas purement fonctionnelle et multiplie les ornementations. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Détail caractéristique : les fenêtres rondes en forme de hublot, où il ne reste souvent plus que la maçonnerie. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Les vastes fenêtres à petits carreaux étaient conçues pour éclairer au maximum les ateliers mais la majeure partie des vitres a disparu. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Plusieurs majestueuses tours à horloge pouvaient évoquer Big Ben aux Britanniques expatriés dans les plaines lointaines de l’Uttar Pradesh. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

La succession de halls comme celui-ci, abritaient 6 500 ouvriers. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Les bâtiments de la direction alignent de vastes bureaux aux plafonds très hauts conçus pour assurer un maximum de fraicheur. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Derrières ces façades raffinées, les cadres de l’usine tuent le temps en rêvant de jours meilleurs tout en buvant d’innombrables tasses de thé. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Derrières ces façades raffinées, les cadres de l’usine tuent le temps en rêvant de jours meilleurs tout en buvant d’innombrables tasses de thé. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

A son heure de gloire, l'usine était autosuffisante avec sa propre installation de traitement de l'eau. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

A son heure de gloire, l'usine était autosuffisante avec sa propre installation de traitement de l'eau. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

La succession de halls comme celui-ci, abritaient 6 500 ouvriers. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

La succession de halls comme celui-ci, abritaient 6 500 ouvriers. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Il y en a encore un millier sur les registres de paie de l’entreprise mais les tables de coupe ne servent plus qu’à faire la sieste. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Ces machines qui servaient à fabriquer des couvertures en laine sont entretenues et peuvent, jure-t-on, être remises en marche dès que la direction le décidera. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Ces machines qui servaient à fabriquer des couvertures en laine sont entretenues et peuvent, jure-t-on, être remises en marche dès que la direction le décidera. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Celles-ci ont été achetées neuves en Suisse en 2007, lors du dernier investissement de l'entreprise. Elles n'ont jamais été mises en service : s’il y avait un budget pour leur achat, il n’y en avait pas pour se procurer la matière première permettant de les utiliser. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

L’usine a beau n’être qu’à peine entretenue, les mesures de sécurité anti incendie sont toujours prises au sérieux. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Les dieux du panthéon indien et Ambedkar, le héros de l’émancipation des intouchables, veillent sur les bureaux désertés dans les ateliers. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

Dernier signe de vie dans les ateliers : un petit temple à Krishna. Il ne reste plus aux derniers ouvriers qu'à prier les dieux et le gouvernement indien de leur conserver leurs salaires en dépit d'une production tombée à zéro. (Crédits : Patrick et Véronique de Jacquelot)

 
 
 

Un photo-reportage réalisé par Patrick et Véronique de Jacquelot à Kanpur, en 2014.
A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.