Economie
Analyse

Inde : les banques publiques plombées par les mauvaises créances

Un garde de sécurité ferme le portail de la Reserve Bank of India, à New Delhi le 22 mars 2015.
Un garde de sécurité ferme le portail de la Reserve Bank of India, à New Delhi le 22 mars 2015. (Crédits : SAJJAD HUSSAIN / AFP)
Comptes opaques, accumulation de créances douteuses du fait notamment de l’octroi de prêts très « politiques », la situation des banques chinoises inquiète depuis longtemps et fait craindre parfois l’existence d’une bombe à retardement au cœur de l’économie du pays. Le système bancaire en Inde, on le sait moins, connaît des problèmes du même ordre. Les banques publiques indiennes sont confrontées à une explosion de leurs mauvais risques et donc de leurs besoins de fonds propres. Si un krach bancaire n’est pas à l’horizon, la situation est suffisamment grave pour constituer un frein majeur à la croissance économique.

Contexte

Le secteur bancaire indien comprend 26 banques publiques (contrôlées par l’Etat), 23 banques privées et 43 banques étrangères. Le secteur public est dominé par SBI (State Bank of India), véritable « monstre » qui tient à lui tout seul un quart du marché bancaire et qui, heureusement, fait partie des banques publiques les mieux gérées. Tout compris, les banques nationalisées représentent les deux tiers des crédits distribués dans le pays mais une part beaucoup plus forte des mauvaises créances. Selon l’agence de notation indienne Crisil, filiale de Standard & Poor’s, la totalité des créances à risque des banques indiennes s’élèvera à 107 milliards d’euros à la fin de la prochaine année fiscale (mars 2017), dont… 96 milliards (près de 90%) pour le secteur nationalisé.

Gérées de façon professionnelle par des financiers aux capacités reconnues, les banques privées, menées par la plus grosse d’entre elles, ICICI, dominent de loin le marché en termes de rentabilité, de sécurité et d’innovations. Au dernier trimestre 2015, les quatorze banques privées les plus importantes ont affiché un bénéfice conjoint de 1,48 milliard d’euros pendant que 25 banques publiques perdaient collectivement 1,44 milliard.

« Faire de la chirurgie lourde »

En publiant ces dernières semaines leurs comptes pour le dernier trimestre 2015, le troisième de l’année fiscale 2015/2016 s’achevant fin mars, les banques indiennes ont affiché des contre-performances en série. ICICI, la plus importante des banques privées, a vu son bénéfice avant impôts baisser de 8% sur un an du fait notamment d’un triplement de ses provisions pour mauvais risques. Côté secteur public, les chiffres ont été bien pires. SBI, la plus grosse banque du pays, a vu ses profits chuter de 59% sur un an. Bank of Baroda, la deuxième plus grosse banque nationalisée, est carrément tombée en pertes, de 450 millions d’euros, alors que les analystes attendaient un bénéfice net. Explication : des provisions multipliées par cinq… Et les spécialistes du secteur sont unanimes : la dégradation des comptes va se poursuivre pendant le trimestre en cours et sans doute encore pendant l’année financière 2016/2017.

Les banques ont une bonne raison pour passer leurs comptes à la paille de fer : elles ne font qu’obtempérer aux instructions de la banque centrale. Dans un discours prononcé récemment à Delhi, Raghuram Rajan, gouverneur de la Reserve Bank of India, a mis les points sur les i : « La réalité, a-t-il affirmé, c’est que [certains des crédits figurant dans le bilan des banques] vont devoir être passés par pertes et profits de façon significative. […] Il s’agit de faire de la chirurgie lourde en catégorisant ces prêts comme non performants. » Le problème, c’est que les banquiers cherchent à éviter cela, étant donné l’impact qui en résulte sur leurs comptes. « Au lieu d’avoir recours à la chirurgie, a ajouté le gouverneur, les banques peuvent mettre des sparadraps, en rééchelonnant et faisant semblant. » Autrement dit, en prêtant de l’argent supplémentaire à l’entreprise en difficulté pour qu’elle honore ses échéances, ce qui ne fait bien sûr que repousser le problème dans le temps, tout en l’aggravant.

Décidée à pratiquer une opération vérité sur les comptes bancaires, la RBI a donc donné des instructions catégoriques aux banques pour se lancer dans la « chirurgie ». Il leur faut désormais passer en catégorie « créances douteuses » leurs prêts à risque, sans tergiverser davantage. La banque centrale veut que l’ensemble des portefeuilles de crédit soit assainis d’ici au 31 mars 2017. Ce qui laisse présager plusieurs trimestres douloureux pour le secteur.

« Capitalisme de connivence »

Comment en est-on arrivé là ? Le secteur bancaire paye bien sûr la facture du fort ralentissement qui a affecté l’économie indienne. Au milieu des années 2000, quand l’économie avait enregistré plusieurs années de croissance au dessus de 9%, l’euphorie ambiante avait incité les entreprises à multiplier les investissements : infrastructures, nouvelles usines, acquisitions. Et les banquiers prêtaient alors les yeux fermés ou presque. La chute brutale de la croissance, tombée dans les 5 ou 6% au début des années 2010, a bouleversé la donne : nombre de projets se sont révélés pas du tout rentables, et les situations de surendettement de grandes entreprises se sont multipliées.

Le problème des banques publiques est cependant plus profond : les banques privées, après tout, ont limité la casse. Dans ses éditoriaux, le quotidien économique Business Standard s’en prend vertement à une série de responsables : s’il est bon que la RBI se soit réveillée, estime le journal, il n’en demeure pas moins qu’elle « a permis aux banques en toute connaissance de cause de présenter des comptes fictifs » pendant des années sans réagir. Le gouvernement, actionnaire de référence des banques publiques (dont la plupart sont cotées en Bourse), a nommé des dirigeants qui ont fait la preuve de leur incompétence. Et surtout, les pouvoirs publics « n’ont jamais cessé de leur téléphoner » leurs instructions sur ce qu’ils devaient faire.

La grande différence entre banques publiques et privées est en effet là : les établissements nationalisés sont constamment soumis à toutes sortes de pressions de la part des hommes politiques pour favoriser tel groupe important dans leur circonscription ou tel richissime patron doté de nombreux « amis ». Enfin, les banques publiques sont confrontées à une véritable culture du non remboursement de la part d’hommes d’affaires à qui leur envergure et leurs relations politiques garantissent une quasi impunité. Ce que le Business Standard appelle « ces groupes puissants qui continuent à ne pas être punis pour n’avoir pas respecté leurs engagements financiers et qui se conduisent comme si rembourser leurs crédits était le dernier de leurs soucis ».

A cet égard, l’énorme scandale qui se développe autour de Vijay Mallya est exemplaire. Encore récemment à la tête d’un empire comprenant le groupe d’alcools United Spirits, la bière Kingfisher et la compagnie aérienne du même nom, Mallya vient de quitter le pays en catastrophe suite à l’ouverture de multiples enquêtes pour fraudes financières. Pendant des années, les banques publiques ont prêté à chéquier ouvert, y compris en infraction avec leurs propres règles, à ce milliardaire flamboyant, membre de la chambre haute du Parlement et intime de toute la classe politique. Un consortium de banques nationalisées lui réclame aujourd’hui 1,2 milliard d’euros pour la seule faillite de sa compagnie aérienne. Une affaire devenue le symbole du « capitalisme de connivence » qui sévit en Inde comme dans bien d’autres pays.

Comment trouver les fonds après le « nettoyage » des comptes ?

La question maintenant est de savoir où vont les banques indiennes. L’agence de notation Standard & Poor’s a exprimé son inquiétude quant aux besoins de fonds propres du secteur public. Son homologue Crisil a pour sa part déjà dégradé ces dernières semaines la notation de neuf banques nationalisées, et révisé à « négatif » les perspectives d’évolution de la note de sept autres. Car le problème crucial pour ces établissements va être de trouver des capitaux pour renforcer leur assise financière mise à mal par le nettoyage de leurs comptes.

Le broker CLSA estime que, dans un scénario pessimiste, les banques publiques vont devoir trouver 15 milliards de dollars (13 milliards d’euros) durant les douze mois qui viennent pour préserver leurs ratios de fonds propres « tier 1 », selon les normes internationales. Pour Crisil, c’est 23 milliards d’euros qui seront nécessaire d’ici à mars 2019 pour les fonds propres « tier 1 », 35 milliards en tout en incluant les fonds propres « tier 2 ». Des sommes qu’il ne va pas être facile de trouver…

Actionnaire principal de ces établissements, l’Etat indien est bien sûr appelé à faire son devoir. Mais ses moyens sont limités : il est confronté à de multiples urgences, en matière d’investissement public notamment, et à la nécessité de réduire son déficit. Du coup, lors de la présentation le mois dernier du budget 2016/2017, le ministre des Finances s’est contenté de confirmer une enveloppe de 3,3 milliards d’euros pour recapitaliser les banques publiques dans les douze mois qui viennent. Une annonce qui a déçu les professionnels, même si le gouvernement s’est dit prêt à faire davantage si nécessaire.

La deuxième piste envisagée pour lever des fonds consiste à faire appel au marché. Mais la tâche s’annonce difficile. Outre le fait que les marchés boursiers de la planète ne sont actuellement pas porteurs, les banques publiques indiennes suscitent une forte défiance. En un an, l’indice Nifty sectoriel des banques publiques a chuté de 30% pendant que l’indice Nifty général du National Stock Exchange de Bombay perdait 10% seulement. On voit donc mal les investisseurs se ruer pour placer leurs fonds dans ces établissements.

« Bad Bank »

Diverses réformes structurelles sont envisagées, comme la création d’une « bad bank » qui reprendrait les créances douteuses des banques publiques pour assainir leurs bilans. Une opération complexe à monter et qui ne résoudrait pas en elle-même l’origine du problème, c’est-à-dire la prolifération de crédits inconsidérés. Le gouvernement a également annoncé réfléchir à des fusions de banques publiques pour favoriser l’émergence de quelques gros établissements puissants à la place des 26 banques actuelles, souvent de petite taille. Mais là encore, en l’absence de recapitalisation substantielle, les risques d’une telle opération sont élevés : « La fusion de banques faibles dans des banques publiques plus fortes peut mettre en danger même des établissements publics relativement bien gérés », estime Saurabh Mukherjea, directeur général d’Ambit Capital.

Reste donc la piste de réformes fondamentales : nomination à la tête des banques publiques de professionnels extérieurs indépendants du gouvernement, entrée d’actionnaires privés ayant une véritable influence, fin des interférences de l’Etat et, au bout du compte, privatisation. Toutes choses que les pouvoirs publics ne sont pas encore prêts à envisager.

Un véritable assainissement du secteur bancaire indien va prendre du temps. Dans l’immédiat, il n’y a pas, a priori, de crainte de véritable catastrophe : l’Etat demeure garant de ses banques publiques et une faillite n’est pas envisageable. L’existence d’un très gros secteur bancaire public en mauvaise santé n’en a pas moins de lourdes conséquences : des banques aux comptes plombés par les mauvaises créances ne prêtent pas ou peu, ce qui constitue un facteur essentiel de la stagnation actuelle des investissements privés dans le pays. Et donc de ses difficultés à retrouver le niveau de croissance dont il a besoin pour assurer son développement.

Par Patrick de Jacquelot
A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.