Culture
Témoin - Rendez-vous en Indonésie

 

L’Indonésie de Didik Nini Thowok

Le danseur et comédien Didik Nini Thowok
Le danseur et comédien Didik Nini Thowok (Crédit : Hitoshi Furuya).
Aujourd’hui j’ai rendez-vous avec le célèbre danseur et comédien transgenre, Didik Nini Thowok. Celui-ci me reçoit humblement et simplement chez lui, dans un quartier paisible de Yogyakarta, où il vit.
Né Didik Hadiprayitno, mon invité est plus connu aujourd’hui sous son nom d’artiste. Nini Thowok, jeu d’enfant traditionnel, lui colla en effet immédiatement à la peau lorsque Didik dansa pour la première fois une chorégraphie inspirée de ce divertissement.

Véritable vedette de télévision et de cinéma pour ses danses et interprétations “comiques”, Didik avoue sans peine que ce côté flamboyant et mercantile de sa personnalité n’est en fait qu’un prétexte pour assouvir l’une de ses grandes ambitions : créer de nouvelles chorégraphies inspirées des danses traditionnelles, tout en préservant leurs mouvements caractéristiques.
Diplômé de l’Asti (l’Académie des Beaux-Arts Yogyakarta, plus connue à présent sous le nom d’ISI), il a d’ailleurs créé son propre studio de danse à cet effet, au début des années quatre-vingts.

Lors de notre conversation, Didik est malheureusement loin de penser que le comité de censure audiovisuelle (KPI) le bannira, quelques jours plus tard, de toute apparition télévisée, en raison de l’actuelle “chasse aux sorcières” à l’encontre de la communauté LGBT (personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transgenres). Ces “attaques” font la Une des journaux – et notamment du Jakarta Post – depuis quelques semaines et provoquent de nombreux débats parmi les milieux religieux et civils.
Et cela alors qu’auparavant, lors de ses interventions dans des émissions de télévision, on posait souvent au danseur et comédien transgenre la question de sa “sexualité”. Dès son plus jeune âge, Didik se rendit en effet compte qu’il dansait mieux des rôles féminins que masculins, et, espiègle, il n’a jamais cessé de jouer sur cette ambiguïté – même s’il a toujours été conscient des risques d’incompréhension.

Il estime pourtant que la société indonésienne actuelle a oublié les traditions transsexuelles ancestrales, et s’est donc donné pour mission de protéger et d’expliquer plus avant ces pratiques. Dès son entrée à l’Académie de danse (en 1974), il se mit à danser des rôles de personnages féminins et étudia l’histoire de cette pratique : jadis, la quasi-totalité des danseurs étaient des hommes, et il fallait donc que certains acceptent d’incarner des rôles féminins.

Il étendit ses recherches aux pratiques artistiques étrangères et l’étude de la Commedia dell’arte, voire du Kabuki japonais (entre autres) le confortèrent dans son rôle de défenseur de la culture transgenre. Il m’explique en effet que, dans l’archipel indonésien, les femmes n’ont été autorisées à pratiquer des arts en public qu’au début du XXème siècle. Auparavant, elles n’avaient le droit de se produire en public que pour des occasions spéciales ou à l’étranger.

Le danseur et comédien Didik Nini Thowok
Le danseur et comédien Didik Nini Thowok (Crédit : D.R.).
Unique fils (sur cinq enfants, dont quatre filles) d’une famille modeste et mixte (son père est chinois) de Java Central, Didik se souvient que la vie était relativement difficile pendant sa jeunesse, et m’explique que ses parents travaillaient dur pour nourrir la famille et pouvoir offrir des études à leurs enfants.
Ouverts d’esprits, ils laissèrent tout de même le choix à mon interlocuteur de décider lui-même de son avenir. Il s’orienta alors vers un métier d’artiste peintre, afin de faire plaisir à son grand-père paternel. Mais, à l’époque, Didik aimait tout autant assister en famille à des spectacles de danses traditionnelles, dont notamment celle du Ludruk (un genre théâtral de l’est de Java où les comédiens racontent des histoires de la vie de tous les jours) et du Wayang Kulit (théâtre d’ombres populaire à Java et à Bali). A tel point qu’il souhaitât apprendre cet art de la comédie dansée, sans réelle ambition, toutefois, d’en faire son métier.

Notre ami se préparait ainsi à entrer à l’Académie des Beaux Arts de Yogyakarta pour y apprendre la peinture, lorsque l’entreprise de son père fit faillite. Son rêve brisé net, Didik se résigna alors à sillonner les villages alentours, afin de se produire sur des scènes locales en tant que comédien et danseur : il fallait bien aider à nourrir la famille et il ne rechigna pas non plus à donner des cours de danses également.
Bien lui en a pris, car il réalisa que les spectateurs étaient tout “excités” par ses performances, à une époque où l’art transgenre était encore “naturel” et pas “politiquement et/ou religieusement incorrect”. Et, comme Didik avait même le soutien de ses maîtres et que ses revenus étaient très corrects, il décida de persévérer dans cette voie… Au grand dam de son grand-père, qui le répudia.

A ce point de la conversation, il faut effectivement expliquer que, même si l’art de la danse “de rue” était populaire à Java dans les années qui ont suivi l’indépendance, les danseurs – surtout les femmes – restaient souvent associés au monde de la prostitution.
Aujourd’hui, cet art est un peu mieux perçu, car de nombreuses écoles de danses moins “vulgaires” se sont créées entre-temps. Didik m’avoue tout de même qu’il reste quelques endroits, ci et là, où les artistes sont encore considérés comme des “vilains”.

Et c’est aussi l’une des missions de Didik Nini Thowok aujourd’hui : éduquer la population à discerner l’Art du vulgaire. Optimiste, il a l’impression que son message passe, tout doucement, et il est notamment soutenu dans son action par une grande majorité d’artistes, très souvent ouverts d’esprits.
Didik a même la conviction qu’il contribue à la promotion de la culture de son pays. Il est d’ailleurs souvent invité à des colloques à l’étranger, car il est l’un des rares artistes indonésiens à “oser” défendre et promouvoir l’art transgenre.

Son combat, en Indonésie, n’est évidemment pas gagné d’avance, car, lucide, il est conscient que l’essence même de son message n’intéresse pas le grand public. Ce d’autant plus qu’il estime que de nombreux comédiens, à la télévision notamment, ne défendent pas vraiment sa cause, en imitant des comportements homosexuels pour faire rire. Non ! Les transgenres, affirme-t-il, se comportent différemment, d’une manière plus raffinée, et appuie ses dires en révélant que ses congénères étaient jadis considérés comme des artistes absolus.

Faire mieux comprendre ce que représente réellement l’art transgenre est définitivement la raison pour laquelle il se lève chaque matin, et, après cette rencontre, je pense que ni la censure ni un quelconque autodafé ne l’empêcheront de mener à bien sa mission.

Il cite souvent l’exemple du Kabuki au Japon (qu’il a étudié également au début des années 2000, grâce à une bourse), théâtre transsexuel parfaitement reconnu et accepté. Pourquoi n’en serait-il donc pas de même en Indonésie ? L’art transgenre est certes très technique et compliqué, mais à Bali il est toute de même lié à la religion hindouiste (notamment en raison de la dualité sexuelle du Dieu Shiva). Et puis, pourquoi les femmes qui jouent des rôles masculins sont mieux acceptées que les hommes interprétant des rôles féminins ? Frustré par cette espèce d’injustice, il se plaît une nouvelle fois à rappeler que l’art transgenre est apparu dans les îles de la Sonde à une époque où l’animisme teinté d’hindo-bouddhisme était la religion dominante.

Il se plaint surtout que ses compatriotes ne connaissent pas le passé historique et culturel de leur nation, et qu’ils ne peuvent donc pas comprendre son art. C’est la raison pour laquelle il a publié une autobiographie, en 2004, suivi d’une compilation d’avis d’experts internationaux sur l’art transgenre.

Et il se sert de ses chorégraphies et ses représentations pour, encore et toujours, éduquer le public sur sa vision artistique. Il tente d’ailleurs de toujours conserver l’esprit originel de son art.
Il explique également que certaines danses, telles le classique Golek Lambang Sari (danse appartenant au répertoire classique qui dépeint une jeune fille allant entrer dans l’âge adulte), était interprété par des hommes auparavant. Et, lorsqu’il recrée des danses traditionnelles et populaires du passé, c’est aussi une manière de rappeler à son public l’importance de l’art transgenre à l’époque. C’est le cas par exemple des danses Lengger Banyumasan, qui racontent des histoires de femmes par des hommes.

Le danseur Didik Nini Thowok recrée la danse classique Golek Lambang Sari.
Le danseur Didik Nini Thowok recrée la danse classique Golek Lambang Sari.(Crédit : D.R.).
Las, Didik ne se considère pas comme un pionnier du genre, mais rappelle simplement qu’il a débuté la pratique de son art au début des années soixante-dix, à une époque ou peu d’artistes transgenres osaient s’exprimer. Et, quand il a connu le succès à la télévision, d’autres artistes se sont sentis rassurés et ont commencé à suivre ses pas.

Ses yeux toutefois s’écarquillent, lorsqu’il me décortique son projet Reborn qu’il a imaginé pour l’anniversaire de ses 60 ans, en 2014. Cette année-là, il avait invité six danseurs de six provinces d’Indonésie, ainsi que quelques étrangers à le rejoindre pour une chorégraphie unique. La majorité d’entre eux étaient transgenres comme lui, et il fut rassuré sur l’avenir de son art. C’était assurément l’une des premières fois où le public assista à un spectacle dansé par autant d’artistes transgenres. Didik, ce jour-là, eut enfin le bonheur de prouver au public indonésien que l’art transgenre n’avait pas de frontières, notamment en Asie.

Pour lui, faire vivre et transmettre cet art incompris est une sorte de destin. Il ne l’a d’ailleurs pas compris tout de suite, mais, lorsqu’il s’est rendu compte qu’il était meilleur à danser des rôles féminins plutôt que masculins, il décida de s’y impliquer entièrement.

Et, au tout début, ses activités de comédien ne furent que pure prétexte à financer ses études et ses chorégraphies transgenres. Il commença également à collectionner tout document ancien sur le sujet, afin de l’empêcher de tomber en désuétude, dans la mesure où il estime que les gouvernements successifs ont peu fait pour la préservation de cet art.

Son érudition en la matière est un bien fort précieux, car elle lui permet de créer des chorégraphies inspirées de danses de toutes origines et de les adapter à l’air du temps, afin de mieux transmettre son message. Mettre cet art millénaire au goût du jour est de toute façon une nécessité, car, encore une fois, il est conscient du manque d’éducation historique et culturelle de ses compatriotes.

Et la politique dans tout cela ? Peu ou pas activiste pour un sou, Didik se tient tout de même au courant de ce qui se passe dans le monde, ne serait-ce que pour éviter de se sentir “stupide”. Il est certes invité à de nombreux colloques, notamment sur des thèmes aussi complexes que la formation du caractère, mais il préfère éduquer les enfants, car il est convaincu que les activités artistiques façonnent leur personnalité dès le plus jeune âge.

Ce sont eux qui sont le plus à même, finalement, de comprendre son message, celui de l’ouverture d’esprit et d’âme. A travers cet art transgenre souvent décrié, il veut signifier l’absence de barrières et de frontières.
Dans cette Indonésie multiculturelle et multi-religieuse, l’ego et l’identité personnelle doivent laisser place à un désir d’apprendre et de s’ouvrir à l’autre. Dans cette Indonésie bigarrée, un artiste n’est ni homme ni femme, ni musulman ni chrétien, ni Javanais ni Balinais: il n’est qu’un être universel muni d’une âme !

Didik est reconnu comme un grand artiste, car il ne danse qu’avec son cœur et son âme. Il sait que le public finira par comprendre son message. Il se sait chanceux de se sentir libre, protégé par le soutien du Sultan de Yogyakarta et de sa famille. Il reste plus connu comme comédien que comme danseur, mais il reste persuadé que le public finira par le reconnaître comme l’un des fervents apôtres de l’art transgenre.

Il souhaite accéder au grand public avec ses adaptations chorégraphiques, malgré l’inculture quasi générale. Et Didik de m’”assommer” d’un dernier exemple, celui du gamelan traditionnel, et donc des danses, qui sont basés sur une échelle musicale diatonique différente par rapport à la musique moderne. Et, même en Indonésie, beaucoup n’ont plus connaissance de cela. C’est la raison pour laquelle il adapte ses chorégraphies aux sons du dangdut (un genre de musique populaire) et parfois aux tubes occidentaux. Il m’affirme avoir même créé des danses robotiques ! Il reconnaît que son approche peut faire grincer des dents, mais cela reste le seul moyen, selon lui, d’attirer le public dans son univers de l’art transgenre.

Et, tels ses maîtres qui lui ont enseigné l’art de la danse, il continuera de danser, d’expliquer et d’éduquer jusqu’au dernier souffle. Même si ses jambes et ses bras deviennent trop faibles, il continuera de danser avec les mimiques de son visage, comme dans le Koodiyattam (théâtre rituel dansé dans la province du Kerala notamment) indien !
Il lui restera alors à transmettre le flambeau à la nouvelle génération, notamment à ceux qui n’auront pas peur d’affronter le néo-conservatisme ambiant ; ceux qui auront surtout compris que danser ne consiste pas uniquement à apprendre les mouvements, mais surtout à contrôler son énergie… celle qui permet à l’âme de se transcender, et d’oublier les “bassesses de ce monde intolérant”.

Heureusement que des communautés d’artistes “fous” comme celles du Kampung Naga – répandues dans toute l’île de Java et sensibles autant aux anciennes traditions qu’à la préservation de la nature, existent et lui garantissent l’espoir de la perpétuation de l’art traditionnel indonésien, et donc de l’art transgenre.

Chapeau l’artiste !

A propos de l'auteur
Dominic C.
Photographe, réalisateur et producteur, Dominic C. vit en Indonésie depuis une vingtaine d’années, après être littéralement tombé amoureux de ce fabuleux archipel en 1992, lors d’un reportage photographique chez les Papous d’Irian Jaya, qui a été remarqué et distribué par la fameuse agence de presse parisienne, Gamma. Depuis, il a eu la chance de parcourir les îles de la Sonde de fond en comble et se passionne pour les différentes cultures locales, ainsi que pour la sensualité et la volupté qu’offrent les femmes indonésiennes !