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Brevets, R&D : l'Asie au coeur de l'innovation

Une ouvrière chinoise assemble un panneau solaire dans une usine de Dezhou (province du Shandong).
Une ouvrière chinoise assemble un panneau solaire dans une usine de Dezhou (province du Shandong). Crédit : MICK RYAN / CULTURA CREATIVE (via AFP).
L’Europe décline, l’Amérique stagne, l’Asie décolle. Ces trois grandes tendances structurent le paysage de l’innovation mondiale depuis quelques années. Et pour expliquer cette montée en puissance asiatique, les analystes n’hésitent pas à mettre en avant la locomotive chinoise : croissance économique monstre, multiplication des investissements en recherche et développement (R&D), dépôts de brevets foisonnants. Mais tout repose-t-il sur les épaules de Pékin ? Rien n’est moins sûr. Car à côté des Etats asiatiques ayant fait de l’innovation leur cheval de bataille – Japon, Corée du Sud, Singapour – d’autres forces plus ou moins prometteuses se dégagent comme la Malaisie, le Vietnam, l’Inde ou encore… le Kazakhstan. Analyse en cartes et infographies.
Chaque année, la publication du Global Innovation Index (GII) par l’Organisation mondiale de la Propriété intellectuelle (OMPI) distribue bons points et bonnets d’âne. Sur 141 pays étudiés en 2015, 22 Etats asiatiques émaillent le classement de la 7e (Singapour) à la 138e place (Birmanie). La France s’y trouve au 21e rang – devant la Chine (29e), certes, mais derrière Hong Kong (11e), le Japon (14e) et la Corée du Sud (19e)…

Sur la pléthore d’indicateurs sollicités par l’OMPI, deux nous intéressent particulièrement : les investissements en R&D, qui permettent de mesurer l’innovation en amont, et les dépôts de brevets, qui permettent de la mesurer en aval. Cap sur l’Asie qui innove, en 4 questions.

Contexte

Pourquoi les pays asiatiques cherchent-ils à innover ? Outre le prestige et la respectabilité qu’ils peuvent en tirer, les raisons sont avant tout économiques : améliorer la productivité et attirer une main d’oeuvre étrangère qualifiée pour stimuler la croissance. Pas étonnant, donc, que la Chine table massivement sur la R&D alors que sa croissance économique s’essouffle petit à petit… Et que des pays faiblement dotés en ressources naturelles comme le Japon, la Corée du Sud et Singapour lui aient accordé tant d’importance.

Quels sont les pays asiatiques qui investissent le plus en R&D ?

La cartographie des investissements asiatiques en R&D fait apparaître de manière flagrante l’Asie du Nord-Est comme locomotive régionale. Le taux d’investissement en R&D pour cette région est de 2,49% de son PIB contre 0,75% pour l’Asie du Sud, 0,44% pour l’Asie du Sud-Est et 0,18% pour l’Asie centrale. La moyenne du continent s’établit à 1,83%.
Recherche et développement : les investissements en Asie (2013).
Recherche et développement : les investissements en Asie (2013).
En 2013, la Chine est le premier pays d’Asie à investir en R&D (333,5 milliards de dollars en parité de pouvoir d’achat – PPP), bien au-dessus de la Corée (68,9 milliards de dollars PPP) et du Japon (160,2 milliards de dollars PPP) qu’elle a dépassé en 2009.
Investissements en R&D de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud (1996-2013).
Investissements en R&D de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud (1996-2013).
D’après le GII, la croissance spectaculaire des investissements chinois en R&D s’explique par la vision développée dans le plan quinquennal lancé en 2012, visant à faire de l’investissement son moteur de croissance. Les dépenses de Pékin en R&D ont été multipliées par 2,3 entre 2008 et 2013, alors que le Japon retrouve difficilement un niveau d’investissement entamé par la crise financière (+ 7,8% sur la même période).

Mais cette croissance risque de s’essouffler rapidement si la Chine ne développe pas ses technologies de pointe en conséquence. Sans cela, le pays sera moins attractif, d’autant plus que les récentes augmentations de salaire et le ralentissement de son économie inquiètent l’industrie. Les investisseurs pourraient donc être tentés de se tourner vers l’Asie du Sud-Est.

Une analyse plus fine montre une tendance édifiante : la valeur des investissements chinois rapportés au PIB du pays est encore en-dessous de celle de la Corée du Sud et du Japon. Ces deux pays investissent depuis plus longtemps dans la R&D et ciblent leur recherche sur les domaines de pointe et à haute valeur ajoutée. La Corée du Sud, qui se focalise sur les technologies vertes, enregistre le score le plus élevé de toute l’Asie avec des investissements en R&D équivalents à 4,4% de son PIB en 2014.

L’Asie du Sud constitue le 2e pôle régional d’investissement en R&D grâce aux efforts de l’Inde (48 milliards de dollars PPP en 2011, soit deux fois plus qu’en 2008). Mais le jeu des comparaisons est sans pitié : les investissements indiens en R&D sont à peu près 7 fois inférieurs à ceux de la Chine, alors que les deux pays ont un taux de croissance comparable. Cela s’explique entre autres par le manque d’infrastructures en Inde, où l’environnement reste défavorable aux PME. Cela dit, le rapport du GII rappelle que, dans le cas indien, une partie des données pertinentes ne sont pas disponibles – notamment en raison du poids du secteur informel – ce qui tire artificiellement les performances du pays vers le bas.

L’Asie du Sud-Est arrive en troisième position, menée par Singapour avec des investissements en R&D à hauteur de 8 milliards de dollars PPP en 2012, soit 2% de son PIB (4 fois plus que la moyenne de la zone). La cité-Etat a fait de la R&D appliquée à l’industrie une priorité de longue date pour stimuler sa croissance et attirer la main d’oeuvre dont elle manque structurellement. Néanmoins, ses investissements sont encore inférieurs au niveau d’avant 2008.

La Malaisie suit Singapour de près avec des investissements supérieurs à 7 milliards de dollars PPP en 2012, essentiellement tournés vers les technologies de l’information et de la communication – à l’instar de l’Indonésie (2,1 milliards de dollars PPP en 2013) et du Vietnam (789 millions de dollars PPP en 2011).

L’Asie centrale, enfin, clôt le classement. La sous-région est tirée vers le haut par le Kazakhstan (93% des dépenses en R&D), tenant d’une politique ultra-volontariste. Astana veut en effet renouer avec sa tradition scientifique d’ex-république soviétique afin de répondre aux besoins industriels et économiques nationaux d’une part, et de s’ériger en pôle de diffusion de connaissances d’autre part. Le Kazakhstan souhaite ainsi consacrer 1% de son PIB à la R&D en 2016 et 3% à l’horizon 2050 (contre 0,16% seulement en 2013).

Dans quelle mesure les pays asiatiques font-ils financer leur R&D par l’étranger ?

Les pays performants en R&D ne sont pas forcément les plus attractifs en investissements directs étrangers (IDE) dans le secteur.
Les investissements directs étrangers (IDE) en recherche et développement (R&D) à destination de l'Asie (2013).
Les investissements directs étrangers (IDE) en recherche et développement (R&D) à destination de l'Asie (2013).
L’Asie du Nord-Est occupe à nouveau la première place avec 4,32 milliards de dollars PPP d’IDE en 2013 (sans Hong Kong). Pourtant, dans la sous-région, seule la Mongolie affiche un taux de financement extérieur de sa R&D supérieur à 4%. Le budget d’Oulan Bator en R&D étant limité, les autorités mongoles sont ouvertes à la participation étrangère dans les secteurs de l’exploitation minière, de la construction et de l’agriculture.

La Corée du Sud, pays d’Asie qui investit le plus en R&D, dépend très faiblement des IDE dans ce domaine (0,3% de ses investissements totaux). Cette infime proportion s’explique par un manque d’attractivité lié à la faible compétitivité des PME et à l’ultra-spécialisation de la R&D sud-coréenne.

La Chine, en revanche, s’érige en hub des investissements étrangers en recherche et développement. Si les IDE qui lui parviennent stagnent de manière générale, ceux ciblés sur la R&D ne cessent d’augmenter. Pékin en est même le premier bénéficiaire mondial (3 milliards de dollars PPP en 2013). Sur les 5 dernières années, les secteurs chinois les plus attractifs sont ceux de l’industrie pharmaceutique (près de 25% des IDE en R&D), les machines et équipement de bureau (15%) et l’électronique grand public (10%).

L’Asie du Sud-Est se détache du lot : Singapour, Malaisie, Vietnam et Thaïlande disposent d’un taux de financement extérieur important (plus de 2 % des investissements totaux). En 2012, Singapour a bénéficié de 483 millions de dollars d’IDE en R&D, soit 5,9% de ses investissements totaux dans le secteur. La cité-Etat a volontairement orienté son économie autour des secteurs porteurs en R&D pour attirer les investissements. Mais elle est également une source de financement importante pour ses pays voisins, comme la Malaisie. Avec 388 millions de dollars d’IDE en R&D (4,6% des investissements totaux dans le secteur), Kuala Lumpur arrive en deuxième position dans la sous-région. Elle souhaite devenir le premier récipiendaire des IDE en R&D de l’ASEAN.

L’Asie centrale attire peu d’IDE dans le secteur de la R&D, avec 5,7 millions de dollats PPP pour les pays renseignés. Et le Kazakhstan en capte la quasi-totalité (95%). Cependant, les politiques volontaristes d’Astana sont encore trop récentes pour constater un impact sur la dynamique de financement extérieur – d’autant plus que l’Etat et les pouvoirs publics kazakhstanais orientent de façon dirigiste la recherche et l’innovation, ce qui peut rendre frileux les investisseurs étrangers (comme en Corée du Sud).

Pour ce qui est de l’Inde, l’UNESCO ne dispose pas de données fiables. Néanmoins, en 2009, les IDE en R&D à destination de New Delhi s’établissaient à 3,56 milliards de dollars courants soit 1 milliard de dollars PPP – donc 2,71% de ses dépenses totales en R&D. Les logiciels et les secteurs informatiques ont bénéficié de plus de la moitié des IDE en R&D (50,4%), suivis par l’aérospatial (12,5%), l’industrie pharmaceutique et biotechnologique (9,7%), et l’automobile (9,3%).

Quelle est la part des financements publics dans la R&D en Asie ?

En Asie, l’implication du secteur public dans la R&D varie à 180 degrés selon les pays : il assure 17,3% des investissements au Japon contre 92,5% au Tadjikistan.
Part du gouvernement dans les investissements en R&D en Asie (2013).
Part du gouvernement dans les investissements en R&D en Asie (2013).
Dans les pays d’Asie du Nord-Est à l’instar du Japon, le secteur public finance moins d’un quart des dépenses nationales en R&D : 21,1% en Chine et 22,8% en Corée du Sud. Ces États, dont les dépenses en recherche et développement sont les plus élevées d’Asie, s’appuient sur les performances de leur tissu industriel permet aux entreprises de financer elles-mêmes la R&D.

En Asie du Sud-Est, où le secteur public contribue environ au tiers des dépenses en R&D à l’exception du Vietnam (64,5%), les données de l’OCDE montrent que l’efficacité des financements publics varie en fonction de leur attribution. En effet, plus le pays finance sa R&D au sein des universités, plus elle est performante, alors que les instituts publics de recherche sont tenus responsables d’un manque d’efficacité. L’organisation classe par ordre de performance en R&D la Malaisie, la Thaïlande puis Singapour.

Quant aux pays d’Asie centrale issus de l’ex-URSS, ils gardent encore une trace du dirigisme de l’Etat, auquel s’ajoute un faible développement des PME. Le Kirghizistan affiche 57,7% de financement public pour sa R&D, contre 63,7% pour le Kazakhstan et 92,2% pour le Tadjikistan.

Comment la R&D asiatique se traduit-elle en dépôts de brevets ?

Le palmarès des dépositaires de brevets en 2014 est le même que celui des investissements : l’Asie du Nord-Est domine le classement avec la Chine (837 897 brevets déposés), le Japon (465 987) et la Corée du Sud (230 556).
Evolution des dépôts de brevets en Asie (2004-2014).
Evolution des dépôts de brevets en Asie (2004-2014).
Les courbes d’investissement en R&D et celles des dépôts de brevets en Asie du Nord-Est sont d’ailleurs superposables : depuis 2004, le nombre de brevets déposés en Chine a explosé (multiplication par 12,1), alors qu’il augmente sensiblement en Corée (+70%), et décline légèrement au Japon (-8,6%).
Dépôts de brevets en Chine, au Japon et en Corée du Sud (2004-2014).
Dépôts de brevets en Chine, au Japon et en Corée du Sud (2004-2014).
Le nombre de brevets déposés en Asie a, dans l’ensemble, fortement grimpé, avec une multiplication par plus de 5 depuis 2004 dans 3 pays : Chine (multiplié par 12,1 passant de 69 018 à 837 897 brevets), Vietnam (multiplié par 5,2 passant de 109 à 561) et Kirghizistan (multiplié par 87 passant de 2 à 173).

Dans les années 1990 en Chine, les forts taux de croissance économique ont poussé les autorités à s’intégrer dans le système international de la propriété intellectuelle. Pékin a donc incité financièrement ses entreprises nationales à déposer des brevets. Une dynamique également épousée par les entreprises étrangères, cherchant à se protéger des violations de propriété intellectuelle sur le marché chinois, l’un de ses problèmes structurels.

L’Inde, quant à elle, se trouve dans un entre-deux. Elle occupe certes la 4e place du classement en 2014, mais elle reste 10 fois moins performante que la Corée du Sud classée 3e… et 37 fois moins que Pékin ! Un score faible, donc, au regard de sa puissance économique et démographique. Et si le gouvernement de New Delhi l’impute à un manque de sensibilisation des entreprises aux questions de propriété intellectuelle, d’aucuns y voient la conséquence d’une éducation supérieure dont la qualité laisse à désirer.

Cependant, ce classement ne saurait agir comme un argument d’autorité. Il faut en effet prendre en compte la nuance entre les brevets déposés et les brevets acceptés. Car un brevet n’est accepté que lorsqu’il consacre une nouvelle invention. Le simple dépôt de brevets peut parfois signifier la seule volonté de défendre ses droits sur un marché concurrentiel.

Brevets déposés et acceptés en Asie (2014).
Brevets déposés et acceptés en Asie (2014).
Un autre palmarès se dessine donc. Le Japon prend la place de leader avec 297 251 brevets acceptés, la Chine bascule en 2e position (176 197) tandis que la Corée du Sud conserve sa troisième place (127 414).

Plus intéressant, ces chiffres permettent de calculer le ratio entre brevets déposés et brevets acceptés. Si Tokyo et Séoul maintiennent leur classement avec des taux respectifs de 64% et 55%, Pékin dégringole avec un ratio de 21%, faisant – une fois n’est pas coutume – moins bien que… l’Inde et ses 23%.

Ce qui frappe également, c’est le ratio très haut du Kazakhstan, qui prend la deuxième place du classement avec ses 61%. Sa recherche universitaire est reconnue, mais la diffusion des brevets à l’économie n’est pas acquise.

La Thaïlande et l’Indonésie ferment la marche, avec des taux respectifs de 14% et 7%. Bangkok pâtit en effet d’un manque de main d’œuvre qualifiée, à commencer par les ingénieurs, tandis que Jakarta souffre d’un manque de confiance dans son système juridique pour faire respecter la propriété intellectuelle.

Une autre raison de se méfier du nombre de brevets déposés, c’est la notion de puissance des brevets. Car tous ne se valent pas, comme l’explique l’OMPI. Tout dépend de l’importance d’un brevet (est-il révolutionnaire ou n’apporte-t-il qu’une simple amélioration ?), de son marché (quel volume de vente et pour combien de temps ?), de sa durée de validité et de la « quantité d’inventions préalables du même type ». Ainsi, d’après l’association américaine IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers), 1 brevet américain équivaudrait à 14 brevets japonais, 31 brevets sud-coréens, 71 brevets chinois… et 105 brevets français.

Par Ryôma Takeuchi et Alexandre Gandil
A propos de l'auteur
Ryoma TAKEUCHI
Bi-culturel franco-japonais, Ryôma Takeuchi a mêlé une éducation nippone au lycée et des études universitaires à Paris en économie, gestion et analyse économique. Traducteur-interprète, il a travaillé pour les éditions Bamboo. Assistant marketing au cabinet de conseil High Bridge & Co spécialisé dans le commerce Asie Europe, Ryôma a ensuite travaillé à l'agence de développement économique de Midi-Pyrénées (Madeeli), dans l'intelligence économique en robotique (EUroboticsmap).
Alexandre Gandil
Doctorant en science politique, rattaché au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), Alexandre Gandil est membre de la rédaction d'Asialyst. Ses travaux de recherche portent sur la trajectoire politique de Taïwan depuis la partition chinoise de 1949 et sur l'évolution corollaire des relations sino-taïwanaises. Journaliste et cartographe, il a auparavant travaillé pour l'émission Le Dessous des cartes, diffusée sur Arte. Alexandre Gandil a été formé en chinois et en relations internationales à l'INALCO puis en géopolitique à l'IFG (Université Paris 8).