Société
Retours de reportage

 

Inde : prières "suspectes"

Berger nomade venu du Rajasthan garde son troupeau
Berger nomade venu du Rajasthan garde son troupeau près de la banlieue de New Delhi le 20 janvier 2016. (Crédits : PRAKASH SINGH / AFP)
Nous avons dû nous rencontrer au milieu de nulle part. Un rendez-vous secret, si l’on veut, dans un café de bord de route entre Indore et Bombay, composé de quelques tables et d’un demi-toit en bois. Avec pour vue, les camions qui dévalent cette autoroute, suivis de quelques chameaux et de leurs bergers enturbanés. Les quatre hommes timides, des « chrétiens » d’un village tribal, ont dû parcourir 70 km sur leur petite moto pour que l’on se retrouve ici. Depuis quelques années, ces marginaux de la campagne du Madhya Pradesh (centre de l’Inde) ont trouvé une « nouvelle paix ». Ils me disent qu’ « avant, ils buvaient, perdaient leur salaire au jeu et battaient leur femme ». L’un d’entre eux me raconte qu’il ne croyait plus à la vie après que cinq membres de sa famille furent morts dans la même année, dont un nouveau-né, « mangé de l’intérieur par des fourmis ». Leur vie était misérable.

Puis un jour – il y a 15 ans pour certains, 4 années pour d’autres – un « frère » ou une « sœur » est venu leur parler. Un religieux évangélique qui leur a confié qu’il y avait « quelqu’un qui pouvait prendre soin » d’eux. Que Jésus était là. Ils ont donc commencé à prier avec eux et trouvé, ainsi, une communauté qui les écoute et leur donne des repères, un espoir.

Mais cet édifice intérieur est chamboulé le 14 janvier dernier. Ce jour-là, ils sont treize, réunis pour prier chez le frère Shankar, quand un groupe d’hindouistes accompagnés de policiers arrive en criant. Ils les insultent et essaient de brûler la moto garée à l’extérieur. Puis les accusent de pratiquer des conversions, par la force ou grâce à des pots-de-vin, ce qui est considéré comme un crime dans cet Etat du Madhya Pradesh, situé au cœur de la « ceinture hindoue ». Le gouvernement provincial a adopté une « Loi sur la Liberté de Religion » dès 1968 pour empêcher les missionnaires d’autres cultes d’inciter les Indiens à changer de religion.

Assis sur leur petite chaise en plastique, ces quatre gaillards de tradition animiste m’affirment qu’ils ne se sont même pas officiellement convertis au christianisme. Mais les hindouistes ne s’arrêtent pas à ces formalités administratives et les agents, eux, obtempèrent. Il faut dire que l’Etat comme le pays sont dirigés par les nationalistes hindous du BJP et que les policiers font l’objet d’une forte pression de la part de ces militants.

Ces différentes organisations assurent que le prosélytisme chrétien est en pleine croissance dans les campagnes indiennes et que cela divise le pays car les différents clergés manipulent les populations vulnérables dans leur propre intérêt ou dans celui des puissances occidentales.

Ces suspects sont donc accusés de conversion forcée et envoyés en prison pour six jours. A leur sortie, le conseil de village leur impose une amende de 5 000 roupies (65 euros), soit l’équivalent d’un mois de salaire, pour les punir d’avoir porté atteinte à l’harmonie de la communauté. Et leur interdit de mettre un pied en dehors de la commune.

Ils ont donc dû s’échapper à l’aube pour venir me parler, pendant deux heures, sur cette aire inhospitalière. Nous n’avons fait que nous arrêter dans le village de Julwania. Et en repartant sur leurs motos, ils me confient que maintenant, ils devront prier en silence.

Par Sébastien Farcis, à New Delhi
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A propos de l'auteur
Sébastien Farcis
Correspondant pour Radio France Internationale (RFI) depuis dix ans en Asie, d’abord aux Philippines puis en Inde, il couvre aujourd’hui l’Asie du Sud (Inde, Sri Lanka, Bangladesh et Népal) pour RFI, Radio France et Libération. Avide de voyages et de découvertes, il a également vécu au Laos.