Environnement
Reportage

Inde : les agriculteurs affamés par la sécheresse

District de Tikhamgargh dans le centre de l'Inde : Ici se trouvait un lac qui alimentait les champs des alentours. Mais à cause des très faibles pluies des deux dernières années, il a disparu.
District de Tikhamgargh dans le centre de l'Inde : Ici se trouvait un lac qui alimentait les champs des alentours. Mais à cause des très faibles pluies des deux dernières années, il a disparu. (Copyright : Sébastien Farcis)
Une sécheresse exceptionnelle frappe une grande partie de l’Inde et affame les agriculteurs, obligés de migrer en ville pour travailler. Le gouvernement central vient d’accorder une indemnisation de 700 millions d’euros. Une somme insuffisante pour compenser les pertes des centaines de milliers de fermiers, et qui risque de mettre des mois à les atteindre. Reportage dans le district de Tikamgargh, Etat du Madhya Pradesh au centre du pays.

Contexte

Le gouvernement de Narendra Modi a été forcé de réagir. Un nouveau régime public d’assurance-récoltes va permettre aux fermiers indiens de ne payer que 2 % de la prime sur les cultures semées lors de la mousson et seulement 1,5 % pour les semences d’hiver. C’est ce qu’ annoncé le ministre indien de l’Agriculture, Radha Mohan Singh lors d’une conférence de presse à Delhi le 13 janvier dernier. Les dépenses du gouvernement vont quasiment tripler pour atteindre 77,5 milliards de roupies (plus d’1 milliard d’euros) d’ici mars 2019, par rapport au 28,2 milliards de roupies (372 millions d’euros) prévus pour 2015-2016.

Un régime public d’assurance-récoltes est crucial pour diminuer les pertes des fermiers souffrant de la sécheresse comme des inondations et des tempêtes destructrices. En Inde, 70 % de la population (1,3 milliards d’habitants) vivent en zones rurales et dépendent directement ou indirectement de la terre pour vivre. Le nouveau régime d’assurance va remplacer les deux programmes précédents, et selon le ministère de l’agriculture, il sera exécuté à partir des cultures semées en 2016. Le gouvernement a pour objectif d’augmenter la couverture de ce régime à 50 % du total national des semences dans les trois ans à venir contre seulement 23% à l’heure actuelle. L’Inde est le deuxième plus gros pays producteur de riz, de blé et de sucre de canne, et le plus gros producteur de coton.

Trois fois moins de précipitations que la normale

Une trentaine d’hommes se tiennent autour d’un puits, les bras ballants, la mine grave. « Cela fait 4 ans qu’il n’a pas été rempli, lance Akshay, un trentenaire du village de Kalautra, dans le nord-est de l’Etat du Madhya Pradesh. Il y en a entre 50 et 100 comme celui-là sur des kilomètres à la ronde, et ils sont quasiment tous vides. Le peu d’eau qui reste nous sert à boire et à alimenter les bêtes… » Sur cette grande plaine se présente un paysage de désolation : des hectares de terre sont laissés en jachère par manque d’eau. La mousson qui devrait alimenter les puits de juillet à septembre, n’a engendré qu’environ 400 mm de précipitations dans la région, soit trois fois moins que la normale. La sécheresse est d’autant plus forte que c’est la deuxième année consécutive que les pluies sont aussi faibles. « Nous avons essayé de creuser pour chercher de l’eau sous terre. Mais même à 60 mètres nous n’avons rien trouvé… », désespère Akshay.

Ce scénario se répète dans le village de Nama Pura, 5 km plus loin. Là, les habitants ont réussi à planter un seul champ. Maigre consolation pour des paysans qui vivaient confortablement, avant, grâce à cette terre fertile où pousse du blé et du soja. « J’ai grandi ici. J’ai commencé à travailler la terre à 14 ans… Je n’ai jamais vu cela, assure un fermier de 62 ans au regard inquiet et à la chevelure grise. L’eau se cache de plus en plus profondément… Quand l’été arrivera, nous allons mourir de soif. »

Dans la village de Nama Pura, seulement un champ a été cultivé sur des hectares de terres. Les villageois s’apprêtent à migrer en ville.
Dans la village de Nama Pura, seulement un champ a été cultivé sur des hectares de terres. Les villageois s’apprêtent à migrer en ville. (Copyright : Sébastien Farcis)

Exode vers les bidonvilles

850 villages de ce district de Tikamgargh souffrent des mêmes carences et des dizaines de milliers d’habitants ont commencé à migrer vers les villes pour chercher du travail, laissant souvent leurs femmes et enfants en bas âge derrière eux. Ou, pire, comme témoigne un habitant, les emmenant dans leur exode « pour s’installer dans les bidonvilles » des cités indiennes et « ne plus revenir ».

Dix-huit des 29 Etats indiens ont déclaré une sécheresse à la fin 2015, résultat d’importants manques en pluie dans la majorité de leurs districts lors de la dernière mousson. Et le gouvernement central a approuvé début janvier une indemnisation de près de 700 millions d’euros pour deux des plus grands, le Maharashtra et le Madhya Pradesh (environ 200 millions d’habitants en tout), en attendant l’examen de la situation des autres.

Femme qui fait donc des pots de terre pour survivre.
Cette femme vivait avant du travail agricole. Mais la sécheresse a fait disparaître cette source de revenu. Depuis un an, elle fait donc des pots de terre pour survivre. (Copyright : Sébastien Farcis)

Révolution verte et caprices du climat

Cette crise agricole rappelle la dépendance, parfois dramatique, des agriculteurs indiens envers la pluie. Environ la moitié de la population indienne vit de l’agriculture et seulement un tiers des surfaces cultivées sont irriguées. Dans les années 1970, la « révolution verte » lancée par la Premier ministre Indira Gandhi a fait exploser les rendements dans les Etats du Pendjab et de l’Haryana, au nord-ouest du pays, à travers l’introduction de pesticides et d’engrais. Elle a permis à ces propriétaires terriens d’acheter des pompes à eau, en plus de profiter des canaux construits par les autorités.

Cependant, alors que cette productivité s’est tassée et que la pollution de sols surexploités pose problème, les autres Etats, comme le Madhya Pradesh, peinent à trouver des solutions pour aider les fermiers à faire face aux caprices du climat. Avec certains échecs flagrants : dans le Maharashtra, les énormes investissements dans les projets d’irrigation entre 1999 et 2009 auraient été détournés par des politiciens corrompus. 10 milliards de dollars ont été déboursés pendant cette décennie pour une augmentation du potentiel d’irrigation de seulement 0,1%, selon le rapport économique public de 2012.

Ainsi, à l’instar de ces villages asséchés du Madhya Pradesh, quand la pluie est au rendez-vous, les paysans mangent bien. Mais en périodes sèches, la faim rode. Car personne n’a les moyens d’investir dans des pompes, pour une raison simple que rappelle cruellement les résultats du dernier sondage national : les trois quarts des foyers ruraux indiens gagnent moins de 67 euros par mois.

A Kalautra, les villageois attendent peu des aides promises par le gouvernement central. Selon une analyse du journal économique Mint, l’indemnité de 273 millions d’euros accordée pour le Madhya Pradesh ne couvrirait qu’un cinquième des pertes des agriculteurs. A cela s’ajoute le risque qu’une partie de cet argent soit détournée par des intermédiaires corrompus. Quand une sécheresse similaire a frappé la région il y a une dizaine d’années, la seule chose qu’ils ont reçue est un grand réservoir d’eau en béton, installé à côté de la place du village. Mais personne n’est jamais venu le remplir.

A propos de l'auteur
Sébastien Farcis
Correspondant pour Radio France Internationale (RFI) depuis dix ans en Asie, d’abord aux Philippines puis en Inde, il couvre aujourd’hui l’Asie du Sud (Inde, Sri Lanka, Bangladesh et Népal) pour RFI, Radio France et Libération. Avide de voyages et de découvertes, il a également vécu au Laos.