Environnement
Billet d'humeur

 

Jaillissement médiatique après la petite éruption du Sakurajima

Le volcan Sakurajima envoie des gerbes de fumée un jour après son éruption, dans la préfecture de Kagoshima au sud-ouest du Japon, le 6 février 2016
Le volcan Sakurajima envoie des gerbes de fumée un jour après son éruption, dans la préfecture de Kagoshima au sud-ouest du Japon, le 6 février 2016. (Daisuke Uragami / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun / via AFP)
Après quelques mois de calme, le volcan Sakurajima, au sud du Japon, est entré en éruption vendredi dernier. Le niveau d’alerte a été élevé d’un cran : un périmètre de sécurité de 2 km autour des deux cratères a été défini en raison du risque de chute de cendres et de nuées ardentes. Les quelque 4 500 habitants de la presqu’île volcanique n’ont pas été appelés à se préparer à une évacuation, les autorités estimant que la situation ne s’aggraverait pas dans l’immédiat.

Peu après l’éruption volcanique, une explosion d’un autre genre s’est faite sentir sur la toile francophone, jusqu’à des milliers de kilomètres de là. Nombre de rédactions françaises en ligne ont relayé la dépêche de l’AFP, dont près du tiers était consacré à la menace qui pèserait sur la centrale nucléaire de Sendai, située à 50 km au Nord-Ouest. Certains journalistes sont même allés jusqu’à évoquer ce danger nucléaire avant la situation des personnes à proximité immédiate du cratère…

La presse japonaise, quant à elle, n’a fait semble-t-il aucun rapprochement – à l’exception d’un média nippon anglophone ayant procédé à une synthèse de dépêches étrangères. S’agirait-il d’un déni ou d’une forme d’autocensure ? Loin de là. Il est nécessaire de revenir sur quelques points importants, dont la connaissance fait grandement défaut dans le paysage médiatique français en particulier.

Si le volcan Sakurajima était calme depuis le mois d’octobre 2015, il est le plus actif du pays depuis de nombreuses années. Rien qu’en 2015, il a fait 1 250 éruptions, dont 737 considérées comme explosives, d’après l’Agence météorologique du Japon. Les résidents sont habitués à ce risque et la ville de Kagoshima s’organise depuis des dizaines d’années pour assurer la sécurité des citoyens. Si cette éruption a été un peu partout qualifiée de « spectaculaire », elle n’a donc rien d’exceptionnelle.

Qu’en est-il du risque nucléaire ? Au-delà de l’avis de l’exploitant, du régulateur et des organisations antinucléaires, seuls évoqués dans la dépêche en question, les volcanologues japonais, entre autres, expliquent que l’endommagement des centrales nucléaires actuellement installées au Japon n’est possible qu’en cas d’éruption expulsant au minimum des dizaines de kilomètres cubes de produits volcaniques. Mais il s’agit là d’un phénomène beaucoup plus important que l’éruption cataclysmale (intensité 4) de 1914, qui avait tué une soixantaine de personnes et qui pourrait se reproduire dans le courant de ces cent prochaines années.

L’Autorité de régulation nucléaire a déclaré les deux réacteurs de la centrale de Sendai conformes aux nouvelles exigences de sécurité, en vigueur depuis juillet 2013. Ils pourraient désormais faire face à une accumulation de 15 cm de cendres volcaniques. Rappelons qu’une couche de 12,5 cm de cendres avait recouvert l’emplacement actuel de la centrale lors de l’éruption colossale (intensité 6) d’il y a 12 800 ans. Une éruption super colossale (intensité 7), quant à elle, aurait moins de 1 % de probabilité de se produire, au Japon, dans les 100 prochaines années.

Nombre d’observateurs, francophones ou non, rappellent la catastrophe engendrée par le séisme et le tsunami du 11 mars 2011, qui a surpris tout le monde. Or contrairement au risque sismique, il convient de souligner qu’une éruption est prévisible, au moins jusqu’à un certain point. Le Sakurajima est par ailleurs bardé d’instruments de mesure et examiné en permanence.

Par ailleurs, une variable non négligeable n’a semble-t-il pas été prise en compte par les rédacteurs : la direction du vent en cette période de l’année. Comme l’a pourtant indiqué l’Agence météorologique du Japon, le nuage de cendres expulsées du Sakurajima s’est dirigé vers le Sud-Est, soit l’exact opposé de la direction de la centrale nucléaire de Sendai…

Accorder autant de place à un risque nucléaire dans un papier lors d’une si petite éruption participe davantage à faire peur, ce qui semble assez facile à des centaines ou des milliers de kilomètres. Cela accentue le fossé déjà grand entre experts et profanes, ces derniers jugeant le risque, notamment nucléaire, plus élevé en s’appuyant sur le caractère terrifiant de cette possibilité. La sélection des témoignages participe également à transmettre cette vision effroyable : si celui de l’habitant en panique a été retranscrit, où sont passés les déclarations des habitants de Kagoshima qui confiaient être davantage inquiets lorsque le Sakurajima ne fait pas d’éruptions ?

La triple catastrophe de mars 2011 n’est pas seulement un événement dramatique pour des milliers de personnes, disparus et survivants. Elle est aussi un événement psycho-traumatique pour certains médias, français en particulier, qui cherchent à amplifier les thèmes à sensation, alors que leur rôle de « façonneur » de la perception du risque est bien connu. Or, à voir un danger nucléaire partout et à toute occasion, on pourrait ne plus voir les risques les plus probables. Cette petite éruption aurait pu être une occasion pour évoquer la prévention et la gestion des risques volcaniques à Kagoshima (qui compte plus de 110 000 habitants dans les 10 km autour du volcan), ou bien le fort potentiel géothermique, qui reste à développer au Japon et pourrait contribuer à baisser la part d’autres énergies polluantes, y compris le nucléaire, dans le mix énergétique. Des sujets réels, mais qui ne font peut-être pas le poids dans la guerre de l’audimat…

Jean-François Heimburger
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.