Culture
Reportage

Japon : contempler les abricotiers en fleur

Fleurs d'abricotier blanches typiques, à cinq pétales.
Fleurs d'abricotier blanches typiques, à cinq pétales. (Copyright : Jean-François Heimburger).
Hooo… hokekyo ! Les rossignols du Japon sifflent dans les branches des abricotiers en fleurs du pays du soleil levant. À l’instar des célèbres cerisiers, qui dorment encore paisiblement, la floraison de ces ume fait l’objet d’une célébration contemplative. Mais celle-ci est plus complète. Car, symbole du printemps, ces belles fleurs se distinguent aussi par leur parfum intense. Reportage sensoriel à Nara et Kyoto.

Contexte

L’histoire de la contemplation des abricotiers commence au début du VIIIe siècle dans l’Archipel. « À l’époque de Nara, lorsque l’échange culturel avec la dynastie Tang était florissante et que le bouddhisme comme la culture chinoise étaient introduits au Japon, la floraison des abricotiers devint favorisée au sein de la classe dirigeante », écrit le photographe Katsuhiko Mizuno, co-auteur de l’album Sakura: The Japanese Soul Flower. Au point que le mot « fleur » désignait alors la fleur d’abricotier et que des branchettes d’ume ornaient la coiffure des femmes et les chapeaux des hommes. Après ce siècle de gloire, c’est à partir de l’époque de Heian (794-1185) que les cerisiers en fleurs prirent de plus en plus d’importance, leur beauté en faisant aujourd’hui un des symboles du Japon.

Fleurs d'abricotier à multiples pétales.
Fleurs d'abricotier à multiples pétales. (Copyright : Jean-François Heimburger).

Un parfum à chasser les démons

La floraison des abricotiers débute en général à Okinawa mi-janvier, à Tokyo début février puis à Osaka deux semaines plus tard. Pour suivre l’évolution de la floraison, de l’apparition des boutons au flétrissement, rien de plus simple : ceux qui sont passés à côté des bulletins météo télévisés, qui y consacrent une large part, peuvent s’informer en lisant la presse quotidienne ou en consultant divers sites internet. Dans les gares, des panneaux indiquent aussi un peu partout le stade de floraison dans différents lieux au moyen de gommettes. Les usagers seront d’ailleurs informés de la même manière lors de la saison des hortensias au début de l’été ou encore pendant le rougissement et le jaunissement des feuilles en automne.

En raison du parfum qu’elles dégagent, on disait que ces fleurs étaient chargées d’une force mystérieuse capable de chasser les démons. Pour s’en imprégner, rien ne vaut une visite au château de Yamatokôriyama, dans le département de Nara. De début février à mi-mars, 120 bonsaïs y sont exposés, exhalant leur arôme sucré. Dorlotés pendant des décennies par des amateurs de la ville, certains spécimens ont plus de 100 ans : la recette nippone de la longévité s’adapte bien aux petits végétaux, dans ce pays qui comptait plus de 60 000 centenaires en 2015. À la sortie, un stand propose même de repartir avec un jeune bonsaï, moyennant un millier de yens (7 ou 8 euros).

L'un des 120 bonzaïs exposés au château de Yamatokôriyama, du 6 février au 12 mars 2016.
L'un des 120 bonzaïs exposés au château de Yamatokôriyama, du 6 février au 12 mars 2016. (Copyright : Jean-François Heimburger).

Le sanctuaire aux 1 500 abricotiers

Dans la ville de Kyoto, le sanctuaire shintoïste Kitano Tenmangû attire chaque année des visiteurs désireux de contempler la floraison des abricotiers. Il faut dire que Michizane Sugawara, fameux politicien du IXe siècle au nom duquel a été construit le lieu saint, aurait voué une admiration pour ces fleurs.

Durant plusieurs semaines, les curieux flânent dans son jardin qui ne compte pas loin de 1 500 abricotiers, appartenant à une cinquantaine de variétés. Blancs, roses, rouges… les couleurs des pétales se mêlent, pour le plus grand plaisir des photographes. Biscuits et thé salé y sont proposés durant la période de contemplation, bienvenus en cas de journée froide.

Cette année, la floraison des variétés précoces est en avance dans ce sanctuaire des ume, qui a ouvert ses portes deux semaines plus tôt qu’à l’accoutumée. « L’attente du retour du printemps se fait sentir et ça fait du bien », confiait un sexagénaire au micro de la NHK le 23 janvier dernier. « Plus les températures vont grimper, à partir de maintenant, plus les abricotiers vont fleurir et je souhaite que les gens viennent sentir ce retour des beaux jours », indiquait un des prêtres du sanctuaire à la télévision japonaise. D’ici début mars, le jardin devrait être recouvert d’un épais manteau de fleurs parfumées.

Femmes fleurs

Pour fêter ce retour du printemps, chaque 25 février, date de l’anniversaire de la mort de Michizane Sugawara, se tient dans ce sanctuaire une cérémonie du thé en extérieur. Depuis 1952, elle est organisée, dans une ambiance gracieuse, par les geiko et maïko de Kamishichiken, l’un des cinq quartiers de geishas de la ville. « Pendant longtemps, des prêtresses existaient dans le sanctuaire Kitano Tenmangû, explique dans son dernier ourage le photographe Hiroshi Mizobuchi spécialiste des geishas kyotoïtes. Puisque ces prêtresses devaient être des petites filles, une fois mûres, elles ont servi du thé en extérieur, ce qui semble être l’origine des geiko de Kamishichiken. »

Connues pour leur « beauté légendaire », ces femmes continuent d’attirer une foule dans les « quartiers des fleurs » où elles exercent leurs arts. Mais le nombre de maiko, qui commencent leur apprentissage vers 16 ans après une première formation, diminue depuis quelques années, atteignant en 2014 le niveau des années 1980. Quatre ou cinq ans plus tard, elles deviennent geiko et continuent à suivre des cours pour améliorer leur pratique de la danse, du chant et des instruments traditionnels.

Cérémonie du thé en extérieur du 25 février (sur tatamis), dans le sanctuaire shintoïste Kitano Tenmangû à Kyoto.
Cérémonie du thé en extérieur du 25 février (sur tatamis), dans le sanctuaire shintoïste Kitano Tenmangû à Kyoto. (Copyright : Jean-François Heimburger).
Parmi les 150 000 visiteurs du sanctuaire Kitano Tenmangû attendus chaque 25 février, environ 3 000 personnes participent à la cérémonie en se succédant du matin au soir, attablés ou sur les tatamis, à la japonaise. Une maiko transfère l’eau d’une cruche dans une bouilloire à l’aide d’une longue louche : le thé vert macha est préparé avec élégance, suivant les règles de l’art. Il est ensuite servi aux invités, qui le boivent idéalement une main sur le côté du bol et l’autre dessous. Pour l’accompagner, un gâteau japonais marqué du symbole de la fleur d’abricotier, qui sera coupé à l’aide d’un bâtonnet de bambou.
Préparation du thé vert macha.
Préparation du thé vert macha. (Copyright : Jean-François Heimburger).

Pour varier les plaisirs…

En plus de l’excitation olfactive et visuelle, quelques abricotiers comblent également les papilles. Leurs fruits, une fois macérés, délivrent leur acidité agréable dans divers plats. Après la visite du sanctuaire des ume, pourquoi ne pas s’arrêter dans un restaurant de soba et commander une plat bien chaud de nouilles de sarrasin, algues wakame et feuille de shiso, sur laquelle repose un de ces abricots salés ? Certains n’oublieront pas non plus, une fois rentrés, de sortir leur bouteille de liqueur d’abricot, que les familles japonaises fabriquent parfois elles-mêmes. À boire avec modération, bien sûr.
Par Jean-François Heimburger

Abricotiers et non pruniers

D’après la nomenclature binominale établie par Linné, les abricotiers (Prunus mume), pruniers (Prunus salicina) ou encore cerisiers (Prunus serrulata) du Japon, appartiennent au même genre (Prunus), qui regroupe environ 200 espèces. Ils ne sont toutefois pas de la même section. Sur le plan évolutif, par ailleurs, les abricotiers du Japon sont plus proches des abricotiers communs (Prunus armeniaca), bien connus en France, que des pruniers. Le nom usuel de l’ume est donc abricotier, et non prunier – dont la floraison, moins spectaculaire, est d’ailleurs plus tardive. Il en va bien sûr de même pour les fruits !

J.-F. H.

A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.