Politique
Témoin - Taïwan vu de Paris

 

Les jeunes Taïwanais de France votent Tsai Ing-wen

Tsai Ing-wen, la candidate du Parti démocrate progressiste (DPP) à l'élection présidentielle du 16 janvier, ici saluée par ses supporters à Taipei le 15 janvier 2016.
Tsai Ing-wen, la candidate du Parti démocrate progressiste (DPP) à l'élection présidentielle du 16 janvier, ici saluée par ses supporters à Taipei le 15 janvier 2016. (Crédit : SAM YEH / AFP)
Le 16 janvier prochain, les Taïwanais éliront leur nouveau président ainsi que les membres du Yuan législatif (l’assemblée nationale). Grande favorite des sondages, Tsai Ing-wen, la candidate du Parti Démocrate Progressiste (DDP), à tendance indépendantiste, apparaît aux yeux des jeunes générations comme une lueur d’espoir face à Eric Chu, candidat du Kuomintang (KMT), le parti nationaliste au pouvoir, perçu comme une organisation politique désuète et corrompue. Une image négative dont le « troisième homme », James Soong, candidat du People First Party, et ancien membre du KMT, a su se débarrasser.

Rappelons que l’échiquier politique taïwanais se divise en deux camps : d’un coté la coalition pan-bleue, pro-unification et revendiquant une identité plus chinoise. Durant ses deux mandats (2008-2016), le président sortant Ma Ying-jeou a développé une politique de rapprochement avec Pékin. Il s’est heurté à un fort mécontentement social qui a débouché sur le mouvement étudiant dit des Tournesols. De l’autre côté, la coalition pan-verte est en faveur de l’indépendance et revendique une identité purement taïwanaise ; même si Tsai Ing-wen n’a pas fait de l’indépendance un axe de sa campagne présidentielle.

Principales victimes du ralentissement économique de l’île, le rapport des jeunes Taïwanais à la politique est représentatif du fossé générationnel dans l’île : les aspirations politiques des anciens se tournent généralement vers le Kuomintang ou vers le Parti Démocrate Progressiste pour des raisons historiques. Pour prendre du recul, Alice Hérait a rencontré trois jeunes Taïwanais basés à en France. Comme tous leurs compatriotes installés à l’étranger, ils ne peuvent pas voter. Comment perçoivent-ils les enjeux de ces élections dans leur pays d’origine ? Entretiens.

ENTRETIEN

Li Sheng, 25 ans, est originaire de Taipei. Il est diplômé de science politique à l’Université Nationale de Taïwan. Arrivé en France en décembre dernier, il suit une formation dans le domaine culinaire.

Li Sheng, étudiant taïwanais installé en France.
Li Sheng, étudiant taïwanais installé en France. (Crédit : Li Sheng)
D’après toi, quelles sont les principales tendances électorales des jeunes à Taïwan ?
Li Sheng : Je pense que Tsai Ing-wen et James Soong sont les deux candidats vers lesquels les jeunes se tournent. Tsai Ing-wen est la candidate qui représente le mieux les jeunes Taïwanais, c’est un peu la star de cette période électorale et elle est très focalisée sur les tendances du peuple.

En ce qui concerne James Soong, le leader du People First Party (親民黨 ou PPF), je pense que certains jeunes votent pour lui à cause de sa réputation. C’est un réel acteur du corps politique taïwanais et ce depuis longtemps. Il a beau ne pas axer son discours sur l’éducation, lorsqu’il était gouverneur de la province de Taïwan [l’une des deux divisions administratives régionales de l’île, qui couvre 69% du territoire, à ne pas confondre avec la République de Chine, nom officiel de l’Etat, NDLR], il a prouvé qu’il pouvait écouter les jeunes et qu’il savait comment les attirer.

Mais ce qui nous importe, c’est avant tout de voter contre le KMT. En ce qui me concerne, c’est ce qui influencerait le plus mon vote si je pouvais voter : ce Parti a presque tous les pouvoirs depuis son arrivée sur l’île en 1949. Même lors des huit années de Chen Shui-bian (le seul président de la République issu du DPP), les membres du KMT étaient majoritaires au Yuan législatif. De plus, c’est un parti corrompu, qui a acquis son capital de façon illégale lorsqu’il a instauré sa dictature sur Taïwan.

Aujourd’hui encore, le Kuomintang contrôle les manuels scolaires en limitant au maximum la mémoire des crimes qu’ils ont commis. Par exemple, c’est seulement à l’université que j’ai appris en détails ce qu’était la « terreur blanche » [répression sanglante du soulèvement contre le gouvernement du Kuomintang le 27 février 1947, NDLR]. Enfin le « mouvement des tournesols » a montré que les jeunes Taïwanais désapprouvaient la politique de rapprochement avec Pékin. Tsai Ing-wen, elle, a convenu dans son discours que ce serait le peuple taïwanais qui déciderait de l’avenir des relations avec le continent. Je ne sais pas si elle va tenir ses promesses, mais on espère une alternative à la politique du KMT.

Le facteur économique vient ensuite. Là aussi, Ma Ying-Jeou a fait des promesses qu’il n’a pas tenues. La situation du pays ne s’est pas améliorée pendant son mandat et le salaire minimum a baissé. Par contre, je ne suis pas inquiet pour mon avenir. Je pense que la situation va s’améliorer. J’ai confiance en Tsai Ing-wen, mais pas en tous les membres du DPP. Je crains que le KMT puisse influencer les décisions du Yuan législatif et que la politique du pays soit trop contradictoire.

La coalition pan-verte est réputée pro-indépendance, qu’en penses-tu ?
Pour moi, il n’y a pas « une Chine pour deux interprétations » [« Consensus de 1992 » entre Pékin et Taipei], ni « deux Chines », mais la Chine d’un côté et Taïwan de l’autre. Si Tsai Ing-wen est élue présidente et qu’elle propose un référendum à ce sujet, je voterai évidemment en faveur d’une déclaration d’indépendance.

J’estime par ailleurs que l’indépendance de Taïwan n’est même pas un sujet sur lequel on peut discuter, car l’île est déjà indépendante de fait : nous avons notre propre système politique. Cependant, il y a un réel problème puisqu’une déclaration officielle d’indépendance ne serait pas reconnue par les pays qui ont des relations diplomatiques avec la Chine, ce qui correspond presque à l’ensemble de la communauté internationale. La Chine de son côté menacerait d’isoler Taïwan sur le plan économique, et cela pourrait être dangereux pour l’île.

Quelles sont tes principales sources d’informations maintenant que tu es en France ?
Je m’informe principalement sur Internet, mais je ne suis pas de blog ou de site particulier. Je lis régulièrement les rapports après les débats, mais moins souvent que lorsque je vivais à Taïwan. La plupart des étudiants ne se sentent pas à l’aise pour critiquer la situation politique dans l’île. C’est seulement parce que j’ai étudié la science politique que je me sens capable de faire des commentaires, et d’y réfléchir.
Tes opinions politiques diffèrent-elles de celles de tes parents ?
Mes parents soutiennent corps et âme Tsai Ing-wen, ils votent pour le DPP. Lorsque j’étais à Taïwan, on regardait ensemble les émissions politiques. Nous avons le même point de vue sur beaucoup de sujets. Mais contrairement à eux, j’ai un regard plus critique sur la politique du DPP.

ENTRETIEN

Originaire de Taipei, Tzu-chien, 28 ans, vit en France depuis trois ans.

Tzu-chien, Taïwanaise installée en France.
Tzu-chien, Taïwanaise installée en France. (Crédit : Li Sheng)
Penses-tu que la politique prend une place significative dans la vie des jeunes Taïwanais ?
De manière générale, les jeunes s’intéressent à la politique, cependant tout le monde n’ose pas en parler. En France, le sujet sensible, c’est la religion. A Taïwan, c’est la politique. Certains communiquent leur point de vue à travers les réseaux sociaux, qui sont par ailleurs notre principale source d’information ; tandis que les vieilles générations regardent la télévision et lisent les journaux classiques tels que le China Post (中國時報) ou le Liberty Times (自由時報). Les jeunes s’informent via des blogs plus indépendants ou des journaux tels que Apple Daily (蘋果日報), réputés moins partisans et donc plus objectifs.
Quels seraient les facteurs qui influenceraient le plus ton vote si tu étais à Taïwan ?
Pour moi, comme pour beaucoup d’autres, l’idée est de voter contre le KMT. Je le considère comme un parti qui minimise notre identité taïwanaise au profit d’une identité principalement chinoise. A mes yeux, le KMT représente la dictature. Seules les pressions du DPP l’ont forcé à se démocratiser. En raison de la répartition inégale des ressources qu’il a instaurée à son arrivée en 1949, il est le principal coupable de la situation économique dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Malheureusement, voter à distance est impossible pour les nombreux Taïwanais à l’étranger. Mais si je pouvais voter, je donnerais ma voix à Tsai Ing-wen : elle propose des solutions plus pertinentes pour relancer l’économie.

En revanche, pour l’élection des membres du Yuan législatif, je voterais pour le New Power Party (時代力量), un petit parti qui focalise son attention sur la réforme du Yuan législatif et de la Constitution, notamment l’abolition des articles confus en rapport avec la souveraineté du pays et le renforcement du droit de référendum.

Pourtant ce parti donne l’impression d’être très engagé dans la défense d’un Taïwan indépendant…
C’est le cas, mais pour eux, ce n’est pas une fin en soi. Le mouvement des tournesols a démontré que les jeunes étaient généralement favorables à l’indépendance de l’île. Contrairement à la génération de nos parents, nous n’établissons pas de distinctions entre « continentaux » (waishengren, 外省人) et « Taïwanais de souche » (benshengren, 本省人) : les intentions de vote ne sont alors plus tournées en fonction de nos origines. Des différends se forment lorsqu’il s’agit d’exprimer comment nous interprétons cette indépendance. Je suis moi-même en faveur d’un changement de nom pour notre pays, conformément à ce que propose le New Power Party : le nom « République de Chine » me dérange car je ne me considère absolument pas comme Chinoise, bien qu’acceptant l’idée d’une culture et d’une histoire commune avec la Chine. Cette ambigüité me gène d’autant plus que je vis à l’étranger et que l’on me considère sans cesse comme telle.

ENTRETIEN

Originaire de Nantou au centre de l’île, Yu-ting, 24 ans, est passionnée d’art culinaire. Elle vit en France depuis un an et demi afin de poursuivre ses études dans l’hôtellerie.

Yu-ting, étudiante taïwanaise en France depuis 18 mois.
Yu-ting, étudiante taïwanaise en France depuis 18 mois.
Maintenant que tu vis à l’étranger, à quel point accordes-tu de l’importance à la politique de ton pays ?
La politique n’est pas mon domaine de prédilection. Cependant je m’y intéresse lorsque cela peut toucher le milieu de la restauration. Je m’informe principalement via Facebook et des forums tels que Thinking Taiwan (想想論壇), plus indépendants face aux médias classiques qui eux sont dirigés soit par le pouvoir, soit par l’opposition.
Comment perçois-tu la campagne électorale qui a lieu en ce moment à Taïwan ? Penches-tu en faveur d’un candidat en particulier ?
Je suis sensible aux problèmes écologiques et je soutiens les candidats qui promeuvent une politique agricole bénéficiant aux petits producteurs. Notre politique extérieure m’importe également puisque notre stratégie économique dépend de notre niveau d’indépendance : si nous dépendons trop des autres pays, et en particulier de la Chine, cela risque de porter préjudice aux petits producteurs

En soi, si j’étais à Taïwan, je voterais probablement pour Tsai Ing-wen. Elle propose des choses plus réalisables économiquement et défend un marché propre à Taïwan, contrairement au président sortant Ma Ying-jeou qui n’a fait qu’accroître notre dépendance à la Chine.

Ton objectif est-il également la défaite du Kuomintang, le parti au pouvoir ?
Oui, tout le monde sait qu’ils sont corrompus et qu’ils établissent des liens trop importants avec le Parti communiste chinois. Bien que nous ayons une histoire et une culture communes, nous ne pouvons pas toujours relier Taïwan à la Chine. Ce serait négliger l’influence japonaise et les cultures aborigènes. Même les membres de ma famille, de fidèles partisans du KMT, sont déçus par les promesses non tenues par le Parti. Mes grands-parents vont voter James Soong car il avait une très bonne réputation par le passé. Ils tentent par ailleurs de convaincre mes parents qui eux hésitent encore à donner leur voix au candidat KMT, Eric Chu (朱立倫).

D’autre part, les questions identitaires pèsent encore beaucoup sur les débats électoraux : la jeunesse souhaite du changement et prend moins part aux débats de nature historique. En cela, je pense que nous avons tendance à favoriser les petits partis tels que le New Power Party : ces groupes de nouvelle génération placent sur le devant de la scène des problèmes plus concrets.

Propos recueillis par Alice Hérait

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A propos de l'auteur
Alice Hérait
Journaliste, Alice Hérait est spécialisée sur les questions contemporaine en Asie-Pacifique, et plus particulièrement sur le monde sinisé. Elle est titulaire du Master Hautes Etudes Internationales (HEI) à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Sinophone, elle a vécu un an à Taïwan, où elle a étudié à l'Université Nationale de Taiwan (國立台灣大學). Elle nourrit un vif intérêt pour les relations entre Pékin et Taipei.