Culture
Témoin – un sémiologue à Taïpei

 

Neuvième trait

Un vendeur ambulant de cho tofu.
Un vendeur ambulant de cho tofu. (Crédit : Ivan Gros).

« La Doxa, c’est l’Opinion Publique : l’Esprit majoritaire, le Consensus petit-bourgeois, la Voix du Naturel, la Violence du Préjugé. On peut appeler doxologie (mot de Leibnitz) toute manière de parler adaptée à l’apparence, à l’opinion ou à la pratique »

Roland Barthes par Roland Barthes,, Paris, Seuil, 1975, p.52.

D’habitude, j’évite en matière de représentations culturelles de traiter l’alimentaire.

En général, pour éviter les sujets qui fâchent, on parle cuisine. Ce n’est pas une spécialité taïwanaise. Vous connaissez ce dessin de Caran d’Ache représentant une scène de dispute familiale au cours d’un dîner, sous-titré : « ils en ont parlé » ? C’était en pleine affaire Dreyfus.
Ainsi, parler cuisine, c’est une stratégie pratique pour éviter toute polémique.

J’en ai fait l’expérience récemment, au cours d’un colloque en Belgique, à Louvain sur le thème du « bestiaire politique entre orient et occident ». C’était peu après la rencontre sino-taïwanaise entre Xi Jinping et Ma Ying-jeou. J’y ai dîné en compagnie d’un intervenant taïwanais et d’un autre chinois.
Ça n’a pas manqué : pour désamorcer le malaise palpable, la conversation a vite basculé sur la « Xiao Chi » (小吃), littéralement le « petit-manger ».
A Taïwan, c’est une institution. Ce type de street food couvre des pages et des pages de magazines. Les rubriques consacrées aux spécialités culinaires sont innombrables. Des milliers d’internautes taïwanais se photographient à table et les commentaires de ces photos semblent inépuisables. C’est en somme un genre populaire qui concurrence la photo de famille ou le cliché de voyage. Par lassitude donc, j’évite habituellement d’aborder les questions relatives à la « petite bouffe » et je conseille à mes étudiants de trouver un autre sujet de documentaire.

Dans Le Miasme et la jonquille, l’historien Alain Corbin montrait à travers l’histoire des odeurs, comment l’évolution des mœurs avait progressivement fait disparaître les odeurs malséantes de notre quotidien hygiéniste.
Or, ce qui pue n’est pas toujours ce dont on est le moins fier. A Taïwan, on affirme ainsi avec ostentation son goût pour le cho tofu (臭豆腐), inélégamment traduit par le « tofu qui pue ». Et on rit des étrangers – qui prennent immanquablement une mine dégoûtée devant l’odeur – en leur demandant : “gan bu gan chi ?” (敢不敢吃) soit : « te risques-tu à en manger ou pas ? ». Autrement dit : « t’es cap’ ou pas ? ». En somme, il y a un peu de « tarte à la crème » dans le cho to fu .

Mais examinons ce cliché éculé. On devine de quel côté il s’intègre dans la triangulation alimentaire analysée par Lévi-Strauss : le cuit, le cru et le pourri (c’est-à-dire le fermenté). La « mauvaise odeur » est ici à la fois un signe de virilité – comme pour les alcools forts par exemple – et un marqueur identitaire. Il s’agit d’aliments-étendards qui permettent une identité de toute la nation comme le vin dont Roland Barthes avait fait le portrait dans Mythologies. « Le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent soixante espèces de fromages et sa culture » . Y croire est un « acte collectif contraignant » . Ne pas y croire, c’est s’exposer au risque d’une exclusion sociale. Loin d’être une simple denrée de caractère, le stinky tofu rejoint donc le statut symbolique du camembert « bien fait ».

Douce puanteur du tofu.
Crème acidulée dans une croûte juteuse.
Ah, le bruit, le goût et l’odeur…
Mais prenez garde, nous dit Barthes, il y a des « mythes fort aimables qui ne sont pas innocents ». Que cache alors cette gloriole alimentaire ?
Réflexion faite, la « ligne sémiologique » que je me suis imposée pour ce cours sur la « littérature appliquée au journalisme » pourrait très bien s’accommoder d’un tel sujet.

L’an passé, dans le cadre des rencontres de la francophonie, l’Alliance française de Taïpei avait invité un traiteur sénégalais, Félix Amedam, à animer une soirée autour des spécialités du Sénégal… Pourquoi ne pas permettre à mes étudiants de le rencontrer ? Et de commencer leur travail en partant de la cuisine sénégalaise. Malheureusement ce dernier a cessé son activité. Il est resté injoignable. Qu’à cela ne tienne, nous chercherons un autre interlocuteur susceptible de nous parler de cuisine africaine.
Surprise, nous n’en trouvons qu’un seul. Il n’y a qu’un seul restaurant représentant l’Afrique de l’ouest dans tout Taïwan et il est également sénégalais. Comment se fait-il donc qu’il n’y ait pas un seul restaurant pour représenter l’un des trois pays africains (Burkina-Faso, Sao-Tome et Principe, Swaziland) avec lesquels Taïwan entretient encore des relations diplomatiques ? Il pourrait y avoir un restaurant burkinabais quand même ! Le Sénégal ayant rompu ses relations diplomatiques avec Taïwan en 2005, il est surprenant que le seul restaurant africain soit sénégalais… Voilà qui pourrait faire l’objet d’un documentaire, non ?

Nous avons le sujet. Il nous faut la méthode.
Je ne peux pas à l’échelle de mon cours demander aux étudiants de faire véritablement une enquête sémiologique. Circonscrire le système symbolique de l’alimentaire, repérer ses unités signifiantes ou gustèmes, analyser sa structure, les interpréter, etc., est un travail qui demanderait plusieurs années de recherche. À l’échelle d’un semestre, ce ne serait pas réaliste.
En revanche, en nous inspirant du travail de Roland Barthes, nous pouvons assez facilement traquer les « idées reçues », opération de déconstruction qui dépend de la « doxologie ». Une « idée reçue » est l’unité de base d’un raisonnement simpliste et peut être réduit à une expression minimale de type : « Tous les X sont Y » (Le Dictionnaires des idées reçues de Flaubert fourmille de ce genre d’énoncés). Ces unités de base peuvent alors se décliner sous différentes formes (clichés, stéréotypes, préjugés, sophismes, rumeurs, idéologies, etc.) et, sous leur forme minimale, elles peuvent même être falsifiées.
Par conséquent, cette méthode peut nous aider à progresser dans la connaissance que nous avons du monde. Si nous ne pouvons pas dire ce qu’il est, au moins pouvons-nous dire ce qu’il n’est pas.

Ce n’est pas rien.

Nous sommes sans cesse confrontés à des idées reçues du type « Tous les musulmans sont islamistes », pour prendre un exemple d’actualité qui pèse sur le climat islamophobe en France et aux Etats-Unis. Mais aussi : « Tous les Français sont romantiques, fainéants, bons vivants. Les Taiwanais sont austères, travailleurs, etc. ». En l’occurrence : « Tous les Taiwanais mangent du cho tofu, lequel dégoûte les Occidentau ». Mais encore : « Tous les Africains mangent du rat ! ». Ce dernier exemple m’est fourni par mes étudiants eux-mêmes qui préparaient un questionnaire pour la rencontre avec Samba Diop, l’unique restaurateur sénégalais à Taïpei. Effectivement, recherche rapide effectuée, une série d’articles mentionnent la consommation de rat palmiste au Gabon et au Mozambique où la chair est très prisée… Les auteurs précisent pourtant qu’il s’agit surtout de « denrées de guerre ». Mes étudiants en ont même oublié l’existence du poulet Yassa et du mafé ! Qu’est-ce qui leur a permis une telle généralisation ? Les médias sensationnalistes probablement qui ont contribué à forger la représentation qu’ils se font de l’Afrique. Au moins, ce documentaire ne sera pas inutile pour tout le monde…

Nous avons une première entrevue avec Samba Diop. Après un séjour de 16 ans à New-York, il s’est installé avec sa femme à Taïwan voilà trois ans. Rythme de travail effréné, discrimination, l’intégration – semble-t-il – est difficile. Pour éviter de cumuler les déconvenues, il a préféré ouvrir son propre restaurant. Il accueillait au début beaucoup d’étudiants gambiens, dont les dortoirs étaient à proximité, mais quand la Gambie a rompu, à son tour, ses relations diplomatiques avec Taïwan en 2013, cette clientèle s’est tarie. Aujourd’hui, le restaurant tourne bien. Il s’agrandit et rouvre ses portes dans le quartier de la Tour 101. Il me confie en aparté toutefois qu’hormis la cuisine, il se consacre à l’écriture et anime un blog : A diary of black man in Taiwan . Il y décrit une discrimination multiforme, selon une rhétorique dont seul le communautarisme américain a le secret (« black racism », « white racism », etc.) et à laquelle on n’est pas habitué en République. Peut-être à tort. Curieusement, il ne mentionne pas de « taiwanese racism ». Serait-ce que les Taïwanais sont xénophiles ?
Le racisme étant la chose du monde la mieux partagée, on peut en douter. Commercialement, il n’a pas intérêt à dénoncer ouvertement le racisme local mais on comprend que la société taïwanaise si elle est xénophile, c’est surtout à l’égard des « blancs européens » et « américains » qui sont, selon Samba Diop, privilégiés dans l’île.

On veut bien le croire.
Dans l’ordre d’importance, la société taïwanaise à tendance à valoriser surtout la Chine, le Japon, les États-Unis et l’Europe. Le reste du monde n’a guère d’intérêt et l’Afrique, hormis les trois confettis qui reconnaissent encore l’île sur le plan diplomatique, moins que tout le reste.

Voilà donc ce qui se cache derrière le cho tofu. Ce qui sent mauvais n’est pas toujours ce qui est le plus nauséabond. Ce qui pue vraiment, c’est ce qui est tu, ce qui est tabou, ce dont on est le moins fier, l’universelle intolérance.

Nota Bene

Ça y est ! Depuis le 5 janvier, Samba Diop s’est agrandi. Il ouvre donc les portes de l’unique restaurant d’Afrique de l’ouest à Taïwan.

Retrouvez un portait du restaurateur sénégalais, premier travail radiophonique entièrement réalisé par 李虹葶 (alias Elena) et 許大全 (alias Cléo), pour faire écho à ce neuvième trait.

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A propos de l'auteur
Chercheur en littérature, Ivan Gros enseigne à l’Université Nationale Centrale de Taïwan (中央大學). Ses recherches portent actuellement sur le journalisme littéraire et la métaphorologie. Il collabore régulièrement dans les médias par des articles, des chroniques illustrées ou des croquis-reportages. Sa devise : "un trait d’esprit, deux traits de pinceaux". Cette série de regards est l'émanation d’un cours de littérature appliquée au journalisme en général et à la radio en particulier