Société
Entretien

« Femmes de réconfort » : la plaie toujours béante entre Tokyo et Séoul

Dames sud-coréennes en uniforme jaune, forcées il y à 70 ans de se prostituer pour les soldats japonais, et appelées "femmes de réconfort". Ici lors d'une manifestation pour appeller Tokyo à offrir des réparations, devant l'ambassade du Japon à Séoul, le 11 août 2010.
Dames sud-coréennes en uniforme jaune, forcées il y a 70 ans à se prostituer pour les soldats japonais, et appelées "femmes de réconfort". Ici lors d'une manifestation pour exhorter Tokyo à offrir des réparations, devant l'ambassade du Japon à Séoul, le 11 août 2010. (Crédit : PARK JI-HWAN / AFP)
Le dossier continue d’empoisonner les relations entre le Japon et la Corée du Sud. Séoul attend toujours des excuses officielles et l’indemnisation par Tokyo des « femmes de réconfort », ces jeunes Sud-Coréennes « recrutées » de force pour être les prostituées des soldats nippons durant la Seconde Guerre mondiale. La question est brûlante dans toute l’Asie, où des jeunes femmes furent aussi enrôlées en Chine, aux Philippines, en ancienne Indochine, en Birmanie, en Indonésie (à l’époque les Indes néérlandaises), à Singapour et également au Japon.

Entre Tokyo et Séoul, les discussions entre les deux Etats ont repris à la fin de l’automne. Quels sont les enjeux de part et d’autre ? Comment comprendre les réticences du Japon ? Entretien avec Christine Levy, maître de conférence à l’Université Bordeaux-Montaigne.

C’était en novembre dernier. Le Premier ministre japonais Shinzo Abe et la présidente sud-coréenne Park Geun-hye se rencontraient à Séoul, en marge d’un sommet tripartite avec le Premier ministre chinois Li Keqiang. Les leaders nippons et sud-coréens entamaient, entre autres, des discussions sur les « femmes de réconfort ». Plus tard, à la mi-décembre, c’était au tour des ministres des Affaires Étrangères des deux pays, Lee Sang Deok et Kimishiro Ishikane, de se pencher sur le sujet. Sans résultat.
La machine diplomatique et ses rouages sont en marche. Face aux attentes de la Corée du Sud, le Japon considère le sujet clos suite aux accords bilatéraux conclus entre les deux pays en 1965. Au-delà des enjeux diplomatiques, les parties civiles (associations, intellectuels et militants) s’inquiètent des échéances : les dernières survivantes déclarées approchent de la fin de vie.

ENTRETIEN

Maître de conférence à l’Université de Bordeaux Montaigne, chercheure au CRAO, Christine Lévy travaille sur le féminisme et le genre au Japon. Elle a été amenée à traiter la question des anciennes femmes de réconfort car ce fut un élément de mobilisation féministe très important dans le Japon des années 1990. Sur le sujet, elle a publié l’article « Femmes de réconfort de l’armée impériale japonaise : enjeux politiques et genre de la mémoire » (2012) ainsi que « Le Tribunal international des femmes de Tokyo en 2000. Une réponse féministe au révisionnisme ? », dans le numéro 39 de la revue Clio (2014).

Christine Lévy, chercheure et maître de conférence à l'université Bordeaux Montaigne.
Christine Lévy, chercheure et maître de conférence à l'université Bordeaux Montaigne. (Crédit : DR)
D’où vient l’expression « femmes de réconfort » ?
Christine Lévy : Le terme est un euphémisme qui a été crée par les Japonais (ian : réconfort et fu : femmes), et utilisé par les militaires. La première occurrence que l’on trouve est celle de « ianjo », qui veut dire « maison de réconfort ». Le terme est employé pour la première fois en 1932, dans un rapport d’un médecin militaire. Il y explique que les prostituées japonaises, des professionnelles, souffrent de maladies sexuellement transmissibles et qu’il est inadmissible d’affaiblir ainsi l’armée. Il préconise donc de trouver des femmes non contaminées, c’est-à-dire des jeunes filles avant le mariage, vierges.
Comment ces maisons de réconfort se sont-elles mises en place ?
Ces maisons de réconfort vont se mettre en place un peu partout suivant l’expansion militaire japonaise. Nous avons en 1931 l’occupation de la Mandchourie. Pour les soldats qui sont sur place [qui fréquentent les maisons de réconfort, NDLR], il faut d’une part penser à la question des maladies sexuellement transmissibles et d’autre part éviter les espionnes en provenance d’un mouvement nationaliste anti-japonais. Il faut donc écarter les prostituées chinoises qui pourraient transmettre des informations. Nous avons donc une demande auprès des autorités militaires à recruter, mais recruter par tous les moyens, des jeunes filles. La Corée en ce moment est une colonie et devient vraiment un pays de ressources pour trouver des femmes pour alimenter ces maisons de réconfort.
Vous parlez de « recrutement », comment s’organise-t-il ?
Les moyens de recrutement sont de divers ordre. Pour beaucoup, nous avons ce qu’on appelle « la tromperie », c’est-à-dire des fausses annonces évoquant un travail au Japon. Mais aussi l’organisation dans certains villages, avec la complicité des notables locaux, pour faire pression sur les familles les plus pauvres. En effet, on ne peut pas dire que cela se soit fait sans la complicité de la société coréenne. Mais cela n’enlève rien à la responsabilité de l’armée japonaise qui a été demandeuse, qui a fraudé, qui a transféré et enfermé ces femmes.
Le nombre des femmes de réconfort qui revient dans la presse se situe aux alentours de 200 000, pouvez-vous le confirmer ?
Le premier ouvrage qui en parle est celui de Senda Kakô, qui citait le chiffre de 80 000 puis, en continuant son enquête, arrivait à 200 000 environ. Je pense qu’il s’agit à peu près du chiffre reconnu en 1993 dans la déclaration Kôno. Cependant, je ne suis pas certaine que le rapport donne un nombre exact, car il reste très difficile à évaluer. Ce qui est sûr, c’est que tous les historiens ont été d’accord sur 200 000 et par la suite les avis ont divergé. On trouve ceux qui ont voulu minimiser et ceux, avec l’implication des historiens chinois, qui ont souligné l’ampleur du phénomène en Chine aussi. Parce qu’en Chine il y en a eu davantage [des femmes de réconfort, NDLR], cela est certain. Dans ce pays, cependant, le phénomène est un peu différent car il y a eu beaucoup de centres de viols collectifs. Il faut, à mon avis, distinguer les deux types.
Comment l’existence des femmes de réconfort a-t-elle été reconnue officiellement par le Japon ?
Ce fait va être reconnu dans la déclaration Kôno en 1993, en réponse à des demandes d’organisations de femmes. Des organisations féministes coréennes qui se sont beaucoup mobilisées dans les années 80 sur la question, en collaboration avec des féministes japonaises qui ont aidé les Coréennes à retrouver ces femmes [de réconfort, NDLR] à partir des registres des déportés, lesquels ne distinguaient pas le sexe des personnes. Il faut dire qu’au moment de la reprise des relations diplomatiques entre la Corée du Sud et le Japon en 1965, il y a eu reconnaissance de la déportation de deux millions de personnes, mais stipulant l’impossibilité de toute réclamation individuelle des indemnités après ces accords. C’est ce sur quoi l’Etat japonais s’est appuyé pour refuser toute indemnisation par la suite. Cependant dans cet accord sur le nombre des déportés, rien n’est dit sur les femmes de réconfort, alors qu’elles en faisaient partie. C’est là qu’intervient le travail des féministes pour retrouver dans la liste des noms celles qui avaient été déportées, en vérifiant les nominatifs féminins. Ce sera le point de départ de l’enquête portée par les féministes et les associations de femmes, qui va aboutir à la revendication présentée à l’Etat japonais.
En quoi consiste exactement cette revendication ?
La reconnaissance des faits, des indemnisations, la transmission dans les manuels scolaires, la création d’un mémorial et d’un centre de documentation et d’archives historiques. Toutes ces demandes se font dans les années 1990 et des questions sont posées par les députés au parlement. Tout cela va aboutir au rapport Kôno, une déclaration de Yohei Kôno [chef de cabinet du Premier ministre, NDLR] dans laquelle il reconnaît l’implication de l’armée dans l’enrôlement, le transfert et le renfermement [des femmes de réconfort, NDLR]. Ce document va ensuite servir de base à la création d’un Fond pour les femmes asiatiques. Celui-ci donnera vie à des divergences car il est mi-privé, mi-public. Il ne satisfera pas le Conseil des anciennes femmes de réconfort en Corée du Sud qui demande quelque chose qui soit public, reconnu par l’Etat japonais. Elles refuseront donc les indemnités proposées par ce fond.
Cependant, pouvons-nous parler aujourd’hui d’une « marche arrière » sur le sujet par le gouvernement japonais ?
Oui complètement, dès 1995. Cela fait suite à la période d’alternance politique des années 93-95 au Japon. Dès que le PLD revient au pouvoir, il y a une contre-offensive contre la reconnaissance de l’implication de l’armée japonaise et une offensive du ministère de l’Education pour ne pas donner l’agrément aux manuels scolaires qui parlent des femmes de réconfort. Pour que leurs manuels soient achetés ou préconisés par les établissements scolaires, les éditeurs ont donc supprimé la référence à la question des femmes de réconfort. Le terme même de « ianfu » a été supprimé. C’est important que ce terme apparaisse car si un enseignant veut en parler, il peut au moins l’évoquer s’il figure dans le manuel, sinon il peut lui être reproché de « faire de la politique ». Si rien n’est cité, c’est plus difficile car les établissements scolaires publics répondent à un comité d’éducation formé également par des autorités préfectorales, ce qui est donc très politique. Il y a moins de liberté sur cette question dans les établissements publics que dans les écoles privées.
Pourquoi ce revirement ? Cela répond-il à des enjeux politiques ?
Il s’agit d’un enjeu idéologique et politique car sur le plan économique, le Japon est une grande puissance et je ne pense pas que les indemnisations demandées soient un obstacle. Non, l’enjeu est politique. Au moment de la création du Fond pour les femmes asiatiques le Parti socialiste japonais était au gouvernement. Il a pu créer ce Fond mais il n’a pas pu faire plus. Quant au PLD, il était opposé à cette reconnaissance qui venait ternir l’image du Japon et il ne voulait pas endosser cette responsabilité. Cela s’inscrit dans un mouvement plus global : la place du Japon en Asie. L’idée est partagée par une partie de la droite et de l’extrême-droite. Il s’agit d’un problème interne au Japon, de sa politique interieure, parce que il n’y avait pas de volonté de détériorer les relations avec la Corée du Sud ni avec la Chine. D’ailleurs au départ, cette dernière n’était pas vraiment impliquée dans la question.
La dernière rencontre entre le Premier ministre japonais Shinzo Abe et la présidente sud-coréenne Park Geun-hye s’est terminée au point mort sur le sujet. Aujourd’hui, une évolution est-elle possible dans la reconnaissance des faits ?
Je ne pense pas qu’il y ait de volonté politique de régler la question, c’est un peu un os. La Corée du Sud, pour des raisons de politique intérieure, ne peut pas faire autrement que défendre leur cause. Le sujet s’inscrit dans un enjeu interne au pays : le Conseil des anciennes femmes de réconfort a porté plainte auprès de la Cour constitutionnelle, qui a condamné l’Etat coréen pour ne pas avoir fait suffisamment pour la reconnaissance de leurs revendications. Du coup l’Etat, pour des raisons idéologiques, politiques et juridiques, a dû reprendre ce flambeau. En outre, il existe un soutien de l’opinion publique autour de ces femmes de réconfort. Le gouvernement ne peut pas faire autrement [que de s’engager, NDLR], mais je pense qu’il est plus gêné qu’autre chose.
Et au Japon ?
Là, il y a une faiblesse de la gauche. Murayama Tomiichi, qui a crée le Fond des femmes asiatiques, était le président du parti socialiste japonais. Celui-ci a été dissous en 2007, donc les forces qui peuvent porter cette question se trouvent maintenant plutôt à l’extrême-gauche. Ce qui limite le rapport de force, qui n’est pas très favorable : cela devient un combat entre l’extrême-gauche et la droite. D’ailleurs, s’il existe une reconnaissance du sujet par l’opinion publique, celle-ci reste partagée. Par exemple, l’an dernier, une campagne de presse avait été lancée contre le quotidien Asahi Shimbun qui soutenait la reconnaissance des anciennes femmes de réconfort. Le journal avait publié dans le passé l’interview d’un romancier : la campagne a voulu faire croire que le journal s’était basé sur des faits falsifiés. Ce qui n’est pas du tout le cas.
Même s’il y a des fictions écrites sur le sujet, tous les historiens qui se sont intéressés à la question ont travaillé sur des documents de l’armée, les derniers qui restent, et sur d’autres sources. Beaucoup de gens ont quand même suivi cette campagne, qui se voulait un refus du dénigrement du Japon. L’opinion publique est confrontée à un effet de balancier : elle prise entre la susceptibilité sur l’image qu’on donne du Japon et le désir d’avoir une conscience et donc de reconnaître les faits.
Actuellement, combien de femmes de réconfort sont encore en vie ?
Très peu, puisqu’il en décède régulièrement étant donné leur grand âge. Au moment du rapport Kôno, de la création du fond asiatique qu’elles refusent en 1997, elles étaient un peu plus de 200. Sept seulement ont accepté, les autres ont refusé. Par ailleurs, elles n’étaient pas si nombreuses à s’être manifestées car se présenter comme femmes de réconfort a un coût [social, NDLR].
Un ouvrage que vous conseillez pour ceux qui aimerait approfondir la question ?
L’ouvrage du journaliste Senda Kakô, uniquement en japonais : c’est une enquête qu’il a menée en Corée du Sud à la fin des années 1960 quand le rétablissement des relations diplomatiques lui a permis de se rendre sur place. Et l’ouvrage de l’historien Yoshimi Yochiaki, traduit en anglais : Comfort Women : Sexual Slavery in the Japanese Military during World War II.

Propos recueillis par Veronica Maiella

A propos de l'auteur
Veronica Maiella
Veronica Maiella est journaliste. D’abord spécialisée dans les sujets culture et voyage, elle travaille pour le groupe Condé Nast italien (Vanity Fair, Style) ainsi que pour le groupe RCS (Corriere della Sera). Elle porte un intérêt tout particulier à l’Asie orientale. Elle a effectué de nombreux séjours en Asie du Sud-Est (Thaïlande, Laos, Birmanie, Cambodge et Malaisie).