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Inde : pas de « ville intelligente » sans égout qui fonctionne !

Des résidents indiens sinistrés à Chennai, dans le sud de l’Inde, lors des terribles inondations qui ont paralysé la ville, le 3 décembre 2015.
Des résidents indiens sinistrés à Chennai, dans le sud de l’Inde, lors des terribles inondations qui ont paralysé la ville, le 3 décembre 2015. (Crédit : STRDEL / AFP)
Le désastre de Chennai, où des pluies diluviennes ont fait des centaines de morts et d’énormes dégâts, montre que l’urgence pour les grandes villes indiennes est davantage de mettre en place des services de base opérationnels plutôt que des solutions high-tech hyper sophistiquées.
L’Inde a-t-elle vraiment besoin de lancer une centaine de programmes de « villes intelligentes » comme le veut le gouvernement de New Delhi ? Ne devrait-elle pas plutôt essayer de rendre les villes existantes « moins stupides » ? C’est le débat suscité dans le pays par le désastre intervenu à Chennai (ex-Madras), début décembre, quand des pluies torrentielles ont dévasté la ville, causant plusieurs centaines de morts. Une tragédie qui, pour de nombreux observateurs, montre qu’il vaudrait mieux donner la priorité en matière d’urbanisme à des problèmes aussi basiques que les réseaux d’égouts et les permis de construire plutôt qu’à des technologies de l’information d’avant-garde.

Contexte

Plusieurs jours de pluies d’une intensité exceptionnelle intervenues au début du mois ont plongé dans le chaos la capitale du Tamil Nadu, Etat du sud de l’Inde. Edifiée sur des terres basses situées en bord de mer, Chennai a été « transformée en une île », selon l’expression du ministre indien de l’Intérieur. La montée des eaux, amplifiée par le débordement des lacs et rivières qui parcourent la ville, a pu atteindre les 2,5 mètres à certains endroits, contraignant des milliers de résidents de la quatrième agglomération indienne, avec six millions d’habitants, à passer la nuit sur le toit de leurs maisons. Près de trois cent personnes ont été tuées, dont dix-huit quand les systèmes électriques d’un hôpital privé ont fait défaut.

Il a fallu le déploiement d’importants moyens militaires pour suppléer aux services d’urgence locaux, complètement débordés. Une image, en particulier, a fait le tour du monde : celle montrant une rangée d’avions alignés sur le tarmac de l’aéroport de Chennai, l’un des plus importants du pays, avec de l’eau atteignant la carlingue. Preuve que même les infrastructures les plus sensibles étaient vulnérables à de fortes pluies.

Une ville développée sur des aires d’inondations naturelles

Comment expliquer l’ampleur des dévastations subies par Chennai ? Par la juxtaposition de « facteurs multiples », estime Aarsi Sagar, qui travaille au think-tank ICRIER de New Delhi sur l’environnement, le changement climatique et l’urbanisation. En premier lieu, explique-t-elle, « nous sommes dans une année El Nino [le phénomène climatique qui intervient dans le Pacifique et affecte les vents et les précipitations sur de vastes zones de la planète, NDLR], il est possible que cela ait contribué à l’ampleur de ces très fortes chutes de pluie ».
Deuxième élément mis en avant par la chercheuse : les inondations ont « probablement été exacerbées par le problème des constructions non planifiées intervenues ces dernières années. La ville s’est développée sur des aires d’inondations naturelles qui sont désormais construites », ce qui explique l’ampleur des dégâts causés par la montée des eaux.
Enfin, « pour compléter le cycle en quelque sorte, poursuit Aarsi Sagar, la ville n’avait pas de système convenable de réponse aux désastres, si bien que les gens n’ont pas pu sortir de leur maison ni réagir à temps. S’il y avait eu de tels systèmes en place, cela aurait pu permettre de limiter un peu les dégâts. C’est la combinaison de tous ces éléments qui a produit ce que l’on a vu à Chennai. »

Le rôle des dérèglements climatiques

Dans ces conditions, les affirmations de Jayalalithaa, ministre en chef du Tamil Nadu qui a occupé ce poste à plusieurs reprises durant la majeure partie de ces vingt-cinq dernières années, selon lesquelles les dégâts causés par les inondations étaient « inévitables », n’ont guère convaincu. Pour faire oublier la responsabilité des dirigeants politiques dans le désastre, l’ancienne actrice de cinéma devenue l’une des femmes politiques les plus puissantes du pays s’appuie en fait sur une « conviction largement répandue ici : le réchauffement climatique est seul responsable, donc ce n’est de la faute de personne », souligne un urbaniste occidental installé en Inde.
Il est fort possible, bien sûr, que les dérèglements climatiques aient contribué à l’ampleur des pluies intervenues à Chennai : l’intensité de celles-ci a dépassé le record enregistré en 1901. En outre, de tels événements ont tendance à se multiplier dans le pays. Ces dernières années ont été marquées par de terribles inondations dans l’Uttarakhand, Etat montagneux du Nord-Ouest, en 2013, et au Cachemire et dans sa capitale Srinagar en 2014.

Bâtiments illégaux, corruption et justice inefficace

Mais il est clair que ces catastrophes naturelles voient leur impact considérablement aggravé par les conséquences d’activités humaines incontrôlées. Au cœur du problème figure l’urbanisation échevelée. Les grandes villes indiennes sont confrontées à une augmentation très rapide de leur population, nourrie par un exode rural constant. Ces immigrants de l’intérieur s’installent sur les moindres parcelles de terre disponibles. Les bidonvilles prolifèrent ainsi de façon sauvage. Mais, selon un mécanisme bien rôdé, ces constructions illégales sont au bout du compte officiellement reconnues des années plus tard, quand il est devenu impensable d’expulser des populations solidement établies.
Le phénomène ne concerne pas que les habitations misérables des « slums » (bidonvilles). Les gains qui résultent de nouveaux développements immobiliers dans les villes sont tels que les promoteurs lancent des programmes partout où ils le peuvent en s’appuyant sur une bureaucratie corrompue. Résultat : l’autorité municipale Chennai Metropolitan Development Authority a recensé plus de 150 000 bâtiments illégaux dans la ville… La Haute Cour de justice de Madras a ordonné des démolitions, mais il ne s’est rien passé.
Cette frénésie de construction ne tient évidemment aucun compte des contraintes environnementales. Dans une agglomération comme Chennai, construite largement sur des marais et autres zones humides, les plaines d’inondation, où l’eau se répand naturellement quand le niveau monte, ont été bétonnées. Des quelque 150 cours d’eau, lacs et marais que l’on trouvait à Chennai, il n’en reste plus aujourd’hui, estime-t-on, que 27. Simultanément, les réseaux de canaux d’évacuation des eaux n’ont pas été entretenus. « On a construit par dessus beaucoup (de ces canaux d’évacuation), ce qui bloque l’écoulement naturel des eaux », explique le Centre for Science and Environment de New Delhi.

Le projet cent « smart cities » en décalage

Le problème se retrouve dans de nombreuses grandes villes indiennes. Bombay, par exemple, a été victime en 2005 d’inondations catastrophiques ayant entraîné la mort de plus de 1 000 personnes. Un vaste programme d’investissement dans les systèmes de drainage de la ville a été élaboré mais sa mise en œuvre a pris énormément de retard pendant que son coût explosait. Ce qui fait craindre aux activistes une répétition du drame lors des prochaines très fortes pluies.
Dans ce contexte, le projet des cent « smart cities » élaboré par le gouvernement central peut sembler décalé. La communication officielle sur le sujet est illustrée par des images de gratte-ciels scintillants émergeant de parcs foisonnants d’un vert émeraude sillonnés par des métros aériens d’avant-garde. L’instauration d’une e-gouvernance et de systèmes high-tech de régulation aussi bien de la consommation énergétique que de la circulation figure en bonne place dans les projets. Mais ce n’est pas ce qui permettra d’éviter la répétition de catastrophes comme celle de Chennai.
L’exercice de réflexion sur le concept des villes intelligentes, en fait, pourrait donner aux responsables urbains « l’opportunité de tout mettre à plat, estime Aarsi Sagar. Beaucoup de gens demandent si le programme des smart cities traite des problèmes clés auxquels les villes sont confrontées. Mais puisqu’elles vont tout passer en revue, cela va peut-être leur permettre de comprendre quels sont réellement leurs problèmes, de les hiérarchiser, de voir ce dont elles ont vraiment besoin. » Et les réponses pourraient varier grandement selon les villes, affirme la chercheuse d’ICRIER :
« Pour Chennai, la priorité pourrait être qu’il y a des inondations chaque fois qu’il pleut, mais pour d’autres villes ce sera autre chose : améliorer le fonctionnement de ses services pour l’une, introduire de nouvelles technologies pour d’autres… La notion de smartness est à redéfinir, ce n’est pas seulement des technologies de l’information et des télécommunications. C’est aussi tout ce qui peut rendre nos villes plus efficaces, dans une certaine mesure, cela redéfinit la notion de ce qu’est une smart city. »
La véritable « intelligence », pour une mégapole indienne, ne serait-elle pas de commencer par avoir des égouts qui fonctionnent ?

Par Patrick de Jacquelot

A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.