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Thaïlande : mort de Siddhi Savetsila, militaire diplomate

L’ancien ministre thaïlandais des Affaires étrangères Siddhi Savetsila en visite à Moscou le 1er mai 1897.
L’ancien ministre thaïlandais des Affaires étrangères Siddhi Savetsila en visite à Moscou le 1er mai 1897. (Crédit : Runov / RIA Novosti / via AFP).
« Si quelqu’un vous ennuie, dîtes-le moi. Voici mon numéro de téléphone personnel ».
Maréchal en chef de l’Air, Siddhi Savetsila, qui est mort le 5 décembre à l’âge de 96 ans, était un militaire peu commun. Son Grand-Père paternel, Henry Alabaster, fut Consul Général de Grande-Bretagne en Thaïlande, puis conseiller du roi Rama 5. Savetsila est la traduction thaïe du mot Alabaster (Albâtre).
Journaliste, j’écrivais chaque semaine un papier sur le Vietnam ou le Cambodge pour le Bangkok Post. A force de nous rencontrer, à Bangkok, à Singapour lors de réunions de l’Asean, ou à New York au cours des débats de l’Assemblée Générale des Nations Unies pour savoir qui occuperait le siège du Cambodge (nommé à l’époque Kampuchea Démocratique), nous avions fini par devenir des amis.
Hanoi, soutenu par le bloc soviétique, et Bangkok étaient par contre de farouches ennemis. J’exposais le point de vue de Hanoi comme celui de Hun Sen ou de l’Asean. Le prince Sihanouk que j’avais rencontré pour la première fois en Juin 1981 à Mougins, dans la très modeste villa Kanta Bopha, était lui aussi devenu un ami et me faisait des confidences bienvenues sur l’attitude chinoise ou celle des Khmers rouges.
« Ecrivez librement, ce que vous pensez. Nous manquons de spécialistes du Cambodge et surtout du Vietnam au Affaires étrangères ; ils lisent donc vos articles. » Un ministère que Siddhi Savetsila dirigeait avec une souplesse qui devait beaucoup à ses années passées aux Etats-Unis, au MIT de Boston et deux ans plus tard, dans les rangs des Thaïs Libres, les Seri Thais, ces résistants a l’occupation japonaise qui recevaient – tout comme Hô-Chi-Minh-Ville – l’aide de l’Office of Strategic Services, ancêtre de la CIA, fondé en juin 1942. Il fut du reste brièvement incarcéré par les Japonais.
Son homologue vietnamien était membre du bureau politique et ministre des Affaires étrangères : Nguyen Co Thach, un autre ami précieux. Un jour, la guerre du Cambodge étant terminée, Thach me dit : « Quand tu rencontreras Siddhi Savetsila, dis-lui que je l’apprécie. Nous étions dans un camp opposé, c’est vrai, mais quand il me disait quelque chose, je savais que je pouvais le croire. Il fut mon meilleur ennemi. Je le respecte beaucoup. »
Quelques semaines plus tard, rencontrant l’ex-ministre thaïlandais lors d’une réception diplomatique, je lui racontai ce que m’avait dit Nguyen Co Thach à son propos. Il en fut tout heureux, et me dit: « Viens, tu vas raconter ça a l’ambassadeur americain ! »
Jacques Bekaert
(Une sélection des articles de l’auteur consacrés au Cambodge dans le Bangkok Post ont été publiés en deux volumes par White Lotus.)

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A propos de l'auteur
Jacques Bekaert
Jacques Bekaert (1940-2020) fut basé en Thaïlande pendant une quarantaine d'années. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au "Quotidien de Paris" (1974-1978), et une fois en Asie, au "Monde", au Far Eastern Service de la BBC, au "Jane Defense Journal". Il a écrit de 1980 a 1992 pour le "Bangkok Post" un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il était l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un recueil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018. Ses mémoires, en anglais, ont été publiées en 2020 aux États-Unis sous le titre "A Wonderful World".