Culture
Photographes d'Asie

Photo Kathmandu : festival à ciel ouvert, bougie dans les ténèbres

Extrait de la série photo “Living in the Midst” par Kishor Sharma, exposée au festival Photo Kathmandu du 4 au 9 novembre 2015.
Extrait de la série photo “Living in the Midst” par Kishor Sharma, exposée au festival Photo Kathmandu du 4 au 9 novembre 2015. (Copyright : kishor Sharma)
Clap de fin sur la toute nouvelle contribution au circuit des festivals internationaux de photographie, Photo Kathmandu. Une semaine de magie et de bonheur du 4 au 9 novembre, avec 18 expositions, 20 rencontres avec des artistes, 6 soirées de projection, et 6 ateliers, ajoutés à des revues de portfolios. Un bien joli programme savamment orchestré par l’équipe de Photo Circle aussi dynamique que créative.
A l’affiche, des grands noms de la photographie internationale comme Kevin Bubriski, Philip Blenkinsop, Tanzin Wahab, ou Frédéric Lecloux, des étoiles de la photographie népalaise tels que Bikas Rauniar, Niranjan Shrestha, ou encore des nouveaux yeux remplis de talent comme Kishor Sharma ou Prasiit Sthapit. Une semaine de féerie dans les ruelles, les cours, le palais et sa place, le Durbar Square, de la vieille ville de Patan. Oui, Photo Kathmandu est bel et bien le premier festival de photo à ciel ouvert, un festival qui va à la rencontre de son public en amenant la photographie vers des spectateurs qui n’auraient probablement jamais été attirés vers elle.

Contexte

Il fallait être hardi pour monter un tel événement dans un pays meurtri par les deux tremblements de terre dévastateurs d’avril et mai derniers, et pris dans un contexte politique et économique des plus compliqués. Depuis trois mois, les Madhesis, habitants de la plaine du Téraï, s’opposent au gouvernement suite à l’adoption d’une constitution dans laquelle ils ne se retrouvent pas, en imposant une paralysie économique de toute la région. Les espoirs de résolution par le dialogue s’amenuisent au fil des jours avec d’un côté une colère montante, et de l’autre des dirigeants faisant la sourde oreille. Et pour ne rien arranger, l’Inde, en dépit du droit international sur l’accès à la mer des pays enclavés, a mis en place un blocus non officiel aux frontières.

Résultat : une économie en berne, des pénuries qui s’accumulent, plus de bouteilles de gaz, très peu d’essence, pas de kérosène, un manque crucial de médicaments, et si la vie continue tant bien que mal, c’est qu’elle est alimentée par le marché noir, aux taux devenus presque officiels.

Reconstruction de l’identité

« En dépit et à cause des épreuves que le Népal endure cette année, explique Nayan Tara Gurung Kakshapati, co-directrice de Photo Kathmandu, nous avons mis toute notre énergie dans l’organisation de ce festival car nous croyons profondément que la reconstruction de la notion d’identité ne peut se faire qu’à travers le dialogue, et que l’art et la culture sont un puissant moteur pour faciliter ces échanges. »
« Le contexte suppose un travail d’autant plus important, mais cela revient également à allumer une bougie dans les ténèbres. L’importance de Photo Kathmandu à ce moment ne peut être sous-estimée. C’est un temps pour consolider, échanger, reconstruire, semer les graines de l’inspiration », complète le photographe Philip Blenkinsop, concluant d’un « Viva Photo Kathmandu ! ».
Les expositions présentées lors de cette première édition reconstituaient ensemble une chronique de l’histoire contemporaine népalaise. Sujan Chitrakar, artiste phare de sa génération et curateur du festival, nous parle de cette expérience unique, et du bonheur d’investir l’espace public :
C’était très excitant de travailler sur ce festival car tout était à créer et à inventer, du choix des images à l’espace d’exposition, en passant par les surfaces d’impression et les dimensions de chaque photo. Le choix de l’espace est primordial, et pour que l’exposition fonctionne, il faut une interaction sous forme de dialogue entre les photos et le lieu où elles s’exposent. Pour chaque artiste, nous avons cherché le lieu correspondant au style de photographie, au contenu des images, et à leur sens. À chaque fois, nous avons travaillé avec les communautés, généralement emballées par l’initiative, mais parfois sceptiques quant au concept d’exposition en extérieur. Sans être familiarisés avec le médium photographique, certains avaient du mal à envisager des expositions de photos ailleurs que sur les murs d’une galerie d’art. Il y a eu beaucoup de discussions et d’échanges, tous plus enrichissants les uns que les autres. On peut manipuler l’espace public autant qu’on le désire, le dernier mot revient toujours au public ».
Et ce dernier ne s’y est pas trompé. Pendant toute la durée du festival, l’effervescence et la joie planaient dans les ruelles du vieux Patan. Des sourires en bulles d’air, une pause dans le temps qui s’écoule, une bouffée de réconfort dans une année bien agitée pour ce petit pays himalayen.

Visite guidée

À Pipalbot Chautari, le Nepal Photo Project, une collection de clichés, pris et diffusés sur Instagram dès le lendemain du tremblement de terre dévastateur du 25 avril 2015, avait pris possession des murs. Dès le 26 avril, 6 amis photographes créent une page Facebook qui servira de plate-forme commune pour rassembler le plus de monde possible afin d’organiser les opérations de distribution d’aides aux victimes, et de documenter les événements. Ils partirent 6 et sont aujourd’hui plus de 80 contributeurs réguliers, photographes, bénévoles sur le terrain, éducateurs ou acteurs de la santé publique. Riche mélange entraînant une grande variété de contenus. Et pour mieux illustrer les bénéfices directs de cette initiative, voici l’exemple de Dolma, habitante de la vallée du Langtang, évacuée avec une très mauvaise fracture à la jambe, qui a pu bénéficier d’une opération rapide et d’un soutien post-opératoire grâce au Nepal Photo Project.
North Fake, de Maia Ruth Lee et Peter Sutherland, avait planté son concept dans une ébauche de structure commerciale en béton, à Pimbahal. À l’origine, les commentaires du père de Maia quant à la contrefaçon népalaise de la célèbre marque : « Mon père appelle toutes les imitations North Face, North Fake. Cela permet aux gens d’acheter des vêtements chauds pour pas cher. J’adore toutes ces imitations North Fake. »
North Fake est la première collaboration entre l’artiste plasticienne coréenne, et le photographe nord américain, une collaboration sous forme de dialogue intime. « Le choix de l’espace d’exposition reflète parfaitement le concept artistique, commente Sujan Chitrakar. Cet espace en forme de « fausse boutique » colle à merveille à l’idée de « faux produits », et l’éclairage au néon rappelle le but des imitations, protéger du froid. La manipulation d’espace prend tout son sens dans la perception du public. »

Frédéric Lecloux, extrait de la série "Epiphanie du quotidien ». (Copyright : Frédéric Leloux)

Frédéric Lecloux, extrait de la série "Epiphanie du quotidien ». (Copyright : Frédéric Leloux)

 
 
« Epiphanie du quotidien », une série photo de Frédéric Lecloux.
Quelques pâtés de maisons plus loin, Épiphanies du Quotidien, de Frédéric Lecloux, s’étendait sur les murs de Dhaugal. « Cela fait très longtemps que je n’ai rien vu hors de moi d’aussi intérieur, partage le photographe de l’agence VU avec beaucoup d’émotion. Ce mur avec mes photos, c’est chez moi, une magnifique exposition de mon travail. Je ne peux pas en imaginer de plus belle. »
Depuis plus de 20 ans, Frédéric arpente le Népal avec son Leica et son trépied. « Je me sens juste à ma place ici. Le pourcentage de mes incompréhensions est inférieur au Népal qu’en Belgique ou en France, et cela les rend supportables. » Tous les soirs vers 6 heures, Frédéric allumait des bougies sous ses photos. Un rituel saupoudré d’encens en forme d’offrande au public, pour élargir encore un peu plus le pont entre ce dernier et l’exposition. Et si par hasard il était en retard, les habitants de la rue allumaient les bougies pour lui. « Photo Kathmandu est conçu pour tout le monde, et surtout pour ceux qui n’ont aucune culture photographique. Ici, les passants regardent chaque image, lisent chaque légende. Ils sont heureux, et on ressent beaucoup ce bonheur. Ils savent lire les photos instinctivement. On ne sait pas ce qu’ils cherchent, mais ils le trouvent. »

Bikas Rauniar, extrait de la série "The 90s, a democratic awakening ». (Copyright : Bikas Rauniar)

Bikas Rauniar, extrait de la série "The 90s, a democratic awakening ». (Copyright : Bikas Rauniar)

 
 
« The 90’s : A democratic awakening », une série photo de Bikas Rauniar.
Au bout de la ruelle en tournant à gauche, le visiteur découvrait The 90’s : A Democratic Awakening, de Bikas Rauniar, le plus fameux des photojournalistes du Népal. Bikas n’était pas prédestiné à la photo qu’il a rencontrée par hasard, en club, alors qu’il étudiait le droit. Il a tout d’abord été séduit par le laboratoire.
« Il y a, avec l’apparition de l’image dans le bac de révélateur, une relation chargée en émotions, explique Bikas, les yeux pétillants. J’ai continué en amateur pour un magazine étudiant de l’époque et suis parti aux Etats-Unis en 1986. J’y ai passé une année à voyager. C’est là que s’est fait la transition entre l’amateur et le professionnel. Le déclic vient du panneau publicitaire pour une marque de cigarettes avec un cow-boy devant une immense étendue sauvage. Il n’y avait rien de tel au Népal en termes d’image, à cette époque les panneaux publicitaires du sous-continent indien étaient peints à la main. Ce n’était pas la publicité qui comptait, mais ce paysage grandiose et son cow-boy. Au-delà de cette révélation, ce voyage m’a également ouvert les yeux, particulièrement à New York où, à la fascination pour les gratte-ciels, s’est ajouté le choc de découvrir une population de sans-abris inimaginable pour moi, venant du Népal. Tout à coup, les Etats-Unis perdaient leur image rêvée. »
À son retour au Népal, Bikas collabore avec Spark Magazine. Il se souvient de la photo qui l’a projeté dans le monde du photojournalisme, celle d’une arme anti-aérienne de fabrication chinoise défilant dans les rues de Kathmandu. L’image fut reprise par Associated Press et fit le tour du monde, en plus de provoquer le premier blocus de l’Inde sur le Népal. Au début des années 1990, le roi Birendra, poussé par la rue, met fin au système des panchayats et autorise le multipartisme. Avec l’avènement de la démocratie vient la liberté de la presse, et de nouveaux quotidiens voient le jour. Appelé par le tout nouveau quotidien de langue anglaise, le Kathmandu Post, Bikas doit choisir entre sa carrière d’avocat, promise à un bel avenir après une première affaire gagnée, et le photojournalisme. Sans regrets il opte pour son Nikon, et 25 ans de vie palpitante plus tard, il a photographié trois rois, deux présidents, et une guerre civile.
« The 90’s : A Democratic Awakening » retraçait avec brio l’émergence de la démocratie dans un pays qui n’avait connu, depuis deux cents ans, que la monarchie absolue, ou presque. Ses images rappelaient une époque presque oubliée car encore trop récente pour faire partie de l’Histoire, et trop éloignée du Présent pour être importante. Mais cette période décrit les avancées faites, et les faiblesses dont la société népalaise souffre aujourd’hui.

Juju Bhai Dhakwa, extrait de la série "Keepers of memories, Nepal Pictures". (Copyright : Juju Bhai Dhakwa)

Juju Bhai Dhakwa, extrait de la série "Keepers of memories, Nepal Pictures". (Copyright : Juju Bhai Dhakwa)

 
 
« Keeper of Memories », une série photo par Juju Bhai Dhakhwa.
En poursuivant son chemin, on arrivait chez la famille Dhakhwa dont la maison, de cours intérieures en patios extérieurs, sépare la ruelle du grand square de Nagbahal. C’est dans ce labyrinthe, entre sphère privée et espace public, qu’était exposée l’étonnante collection de photos de Juju Bhai Dhakhwa : Keeper of Memories. Son fils, Prakash, tombe un jour sur ces images, témoins de l’évolution de la communauté de Nagbahal en écho aux changements économique et politique du Népal et du monde. Il la propose alors à la Nepal Picture Library, une archive de photos numériques gérée par Photo Circle, qui vise à documenter sur l’histoire inclusive du peuple népalais en encourageant les individus et les familles à contribuer de leurs photographies et de leurs histoires à l’archive. Depuis sa création en 2011, la NPL a recueilli plus de 50 000 photographies provenant de différentes parties du Népal.
Au fil de la visite, la curiosité se trouvait aiguisée par la rencontre avec les habitants de la maison, que l’on retrouvait sur les photos accrochées aux murs, fixés quelques années auparavant par le photographe. L’enthousiasme et l’excitation étaient palpables, chacun racontant avec plaisir les histoires illustrées par les photos. En sortant de la maison sur le grand square de Nagbahal, l’exposition continuait sur de grands panneaux blancs, et s’accrochait à un arbre autour duquel les hommes s’installent pour lire le journal, retraçant des parties de l’histoire de l’ensemble de la communauté de ce quartier.

Nicolas Marie, extrait de la série "Hope for tomorrow", The Inside Out Project. (Copyright : Nicolas Marie).

Nicolas Marie, extrait de la série "Hope for tomorrow", The Inside Out Project. (Copyright : Nicolas Marie).

Nicolas Marie, extrait de la série "Hope for tomorrow", The Inside Out Project. (Copyright : Nicolas Marie).

Nicolas Marie, extrait de la série "Hope for tomorrow", The Inside Out Project. (Copyright : Nicolas Marie).

Nicolas Marie, extrait de la série "Hope for tomorrow", The Inside Out Project. (Copyright : Nicolas Marie).

Nicolas Marie, extrait de la série "Hope for tomorrow", The Inside Out Project. (Copyright : Nicolas Marie).

Nicolas Marie, extrait de la série "Hope for tomorrow", The Inside Out Project. (Copyright : Nicolas Marie).

 
 
« Hope for Tomorrow », une série photo par Nicolas Marie.
En se rapprochant du Durbar Square, surgit au détour d’une ruelle, sur un grand pan de mur de brique, une série de 60 portraits en noir et blanc, tous membres de la communauté de Swotha. Hope For Tomorrow, l’extension népalaise du Inside Out Project créé par le photographe français JR, occupent joyeusement ce mur autrefois caché derrière un temple effondré lors du tremblement de terre. Camille Hanesse, Nicolas Marie et Jiten Shrestha, se sont lancés dans l’aventure à la suite du 25 avril, répondant à la proposition des équipes de JR, désireux depuis longtemps de monter un projet au Népal.
« À la suite d’un tel drame, ce projet devenait évident, explique Camille, sourire bleu lumineux aux lèvres. Nous voulions montrer la résilience et l’optimisme des Népalais face à l’adversité, et rendre un hommage vibrant à cette communauté de Swotha qui, contrairement aux autres communautés du vieux Patan, est très diversifiée, autant par les origines géographiques de ses membres que par leurs différences de castes. »
En quelques jours, Nicolas Marie a photographié 60 volontaires avec pour seules consignes, sourire et rire. Objectif largement atteint. Le résultat est ce magnifique mur de gaîté et de bonheur, en direction duquel il fait bon se tourner.
Extrait de la série photo “Living in the Midst” par Kishor Sharma, exposée au festival Photo Kathmandu du 4 au 9 novembre 2015.

Kishor Sharma, extrait de la série "Living in the mist". (Copyright :Kishor Sharma)

Kishor Sharma, extrait de la série "Living in the mist". (Copyright :Kishor Sharma)

 
 
« Living in the Mist », une série photo de Kishor Sharma.
À Twilako Tole, dans une ruelle en goulot débouchant sur le Durbar Square, Living in the Mist de Kishor Sharma racontait les Raute, la dernière tribu de chasseurs-cueilleurs du Népal. Ce travail en noir et blanc aux frontières de la photographie documentaire, anthropologique et artistique, rend hommage aux 140 derniers membres de cette tribu qui continuent de fouler pieds nus les sentiers reculés de l’ouest du pays, entre 700 et 3 200 mètres d’altitude.
C’est lors d’un atelier avec Mads Nissen (photographe danois, membre de Panos Picture), que Kishor commence son travail sur les Raute : « Je cherchais à changer de « monde » tout en restant au Népal, une aventure lointaine au sein de mon pays. » Deux portraits de l’exposition ont été volés, le seul et unique vol de tout le festival. Est-ce à cause de la curiosité que l’exposition a suscitée ?
« Les gens me demandent si cela se passe vraiment au Népal, et ils me posent une kyrielle de questions sur les Raute, partage Kishor, aux anges. Vivent-ils vraiment dans la jungle ? Que mangent-ils ? Vous ont-ils agressés ? C’est très excitant d’être exposé dans son pays et encore plus dans l’espace public. Les visiteurs sont extrêmement réceptifs, curieux, désireux de discuter ; un vrai bonheur. »
Le choix du lieu, cet espace en goulot, rappelait que l’avenir de la tribu Raute reste incertain. Ils se rapprochent petit à petit des villes, amadoués par une subvention que leur donne le gouvernement. Les anciens y voient le spectre de la perte de leur culture, tandis que les jeunes apprécient un mode de vie légèrement plus urbain. L’éternel écart de générations.

Kevin Bubriski, extrait de la série "Portrait of Nepal ». (Copyright : Kevin Bubriski)

Kevin Bubriski, extrait de la série "Portrait of Nepal ». (Copyright : Kevin Bubriski)

 
 
« Portraits of Nepal », une série photo de Kevin Bubriski.
Les grands cadres de Portraits of Nepal, de Kevin Bubriski, étaient majestueusement exposés sur de grands panneaux blancs, surplombés de luminaires directifs, à Bhai Dega, sur le Patan Durbar Square. C’est en 1975 que le photographe américain Kevin Brubiski fait son premier séjour au Népal, dans le cadre des Peace Corps, pour développer un réseau hydrographique dans un village.
« C’était un autre Népal à l’époque, se souvient-il. On circulait à pied car les routes n’existaient presque pas. Les habitants des villages reculés, harassés par la pauvreté, étaient littéralement vêtus de haillons. Dans les villages de montagnes, où le bois de cuisine était rare, nourrir une bouche supplémentaire, tels que nous les Peace Corps, pouvait s’avérer compliqué. On se déplaçait peu d’un endroit à un autre, et en général on ne quittait pas son lieu de naissance. Ce qui se passait ailleurs n’avait pas d’importance. La vie s’écoulait, paisiblement. Les gens se retrouvaient au Tea Shop pour parler de leur journée, en toute simplicité. On ne se posait pas la question de quoi boire comme aujourd’hui. À cette époque, les sodas gazeux et sucrés n’envahissaient pas encore les étagères des petites échoppes de colline. »
De retour dans le milieu des années 1980, Kevin Bubriski sillonnera pendant 5 ans le Népal, armé d’un appareil grand format, 4×5. Il aimait poser son appareil dans l’univers chaotique des villages népalais, parmi la volaille, les buffles, les chèvres et les enfants qui, dans leurs courses, cognaient régulièrement dans son trépied. Le résultat de ces années de travail est une sublime série de portraits de villageois, toujours parés de leurs plus beaux atours dans un souci extrême de l’image qu’ils souhaitaient donner d’eux-mêmes. Dans un Népal évoluant, timidement mais sûrement, vers la démocratie, Kevin sentait qu’il documentait un mode de vie glissant inexorablement dans le passé.

Philip Blenkinsop, extrait de la série "In the shadow of hope ». (Copyright : Philip Blenkinsop)

Philip Blenkinsop, extrait de la série "In the shadow of hope ». (Copyright : Philip Blenkinsop)

 
 
« In the Shadow of Hope », une série photo de Philip Blenkinsop.
À Old Court House, dans la partie sud du palais royal quelque peu éprouvée par le tremblement de terre du 25 avril, Philip Blenkinsop avait, comme à son habitude, monté lui-même l’installation de sa première exposition au Népal, In the Shadow of Hope. Dans un environnement de bois, de tomettes et de plâtre éventrés sur fond de briques, des sous-verres encadrés de canson noir ou de chatterton, des tirages en transparence encadrés de bois naturel et exposés au centre d’arches ouvertes sur l’extérieur, se partageaient l’espace dans une paisible harmonie, le « savoir-faire Blenkinsop ». Décrit par Christian Caujolle comme « l’un des photographes essentiels de sa génération », sa participation à Photo Kathmandu lui ressemble, généreuse, entière, respectueuse, sans concession.
Arrivé sur ses terres de prédilections grâce à son goût prononcé pour la cuisine du Sud-Est asiatique, il s’installe à Bangkok à la fin des années 1980. Depuis, il photographie les conflits humains de la région. Si ses images sont violentes et « dérangeantes », c’est parce que les situations qu’il photographie sont d’une violence extrême qu’il restitue tel quel. « Il n’y a pas de compromis à faire à l’esthétique. Je photographie le moment unique, celui qui ne se reproduira jamais. Je suffoque dans ce nouveau monde de la photographie qui manque de sérieux, d’intégrité, et de respect envers ceux qui se trouvent devant l’objectif », commente-t-il. Point de vue guère partagé par les médias, qui lui préfèrent des photos « acceptables », en dépit de son incroyable talent et de ses nombreux prix photographiques.
Philip Blenkinsop découvre le Népal en 2001 alors qu’il vient photographier les combattants maoïstes pendant la guerre civile : « Je suis très touché par les ambiances de guérilla où, en très peu de temps, on devient frères, à la vie à la mort. Des amitiés qui naissent dans des conditions extrêmes, et durent toute une vie. » Il se trouve dans le fief des maoïstes, dans l’ouest du Népal, quand il apprend l’assassinat du roi et de sa famille. Dès son retour rapide à Katmandou, il photographie une capitale en proie à la colère et à l’inquiétude, un Népal qui vient de basculer dans une nouvelle ère. En 2006, il capture les derniers jours de la royauté sous forme de révolution populaire. Il est également un vibrant témoin en 2013 de la fête de la déesse Gadhimai, où plus de 300 000 animaux furent sacrifiés.

Prasiit Sthapit, extraits de la série "Change of Course". (Copyright : Prasiit Sthapit)

Prasiit Sthapit, extraits de la série "Change of Course". (Copyright : Prasiit Sthapit)

 
 
« Change of Course », une série photo de Prasiit Sthapit.
La fontaine de Chyasal revêtait l’exposition éthérée de Prasiit Sthapit, Change of Course.
« Ceci est une pétition pour le peuple du Népal et le monde, écrit l’artiste, pour le changement à Susta – la résolution du différend entre les deux pays et la construction de murs de soutènement le long des rives de la Narayani. Ceci est un poème dédié au peuple de Susta, son chagrin, sa douleur, sa détermination, sa résistance, sa persistance, son isolement. »
Au fil du temps, le cours de la rivière Narayani, frontière entre l’Inde et le Népal, a changé. Creusant à chaque vague un peu plus dans le territoire népalais, le village de Susta, qui un temps dominait la rive ouest, se débat aujourd’hui sur la rive est. Ses images liquides surexposées en teintes pastel se mariaient à merveille avec la fontaine où elles prenaient place. Au sol, la photo d’un chien installé comme une petite estrade servait avantageusement de banc aux enfants de la communauté, amusés et ravis de ce compagnon figé, subtilement coloré.
Conteur prometteur de sa génération, Prasiit passe de la vidéo à la photo avec la plus grande aisance, et toujours le même talent. « L’objet photographique est un excellent outil pour s’exprimer, pour raconter des histoires. Mes projets s’inscrivent sur le long terme. J’ai besoin de me familiariser avec le lieu, de rencontrer les habitants, d’établir une relation avant de commencer à prendre des photos. »
« Viva Photo Kathmandu ! »
Par Ingrid Chiron

A l’ouverture du festival Photo Kathmandu du 4 au 9 novembre 2015. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “North Fake” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “North Fake” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “North Fake” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Epiphanie du quotidien” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Epiphanie du quotidien” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “A Democratic Awakening” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “A Democratic Awakening” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Keeper of Memories” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Keeper of Memories” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Keeper of Memories” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Keeper of Memories” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Keeper of Memories” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Keeper of Memories” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Keeper of Memories” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Hope for Tomorrow” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Hope for Tomorrow” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Living in the Mist” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Living in the Mist” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Living in the Mist” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Portraits of Nepal” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Portraits of Nepal” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Portraits of Nepal” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Portraits of Nepal” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Change of Course” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Change of Course” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A l’exposition “Change of Course” au festival Photo Kathmandu. (Copyright : Ingrid Chiron).

A la fermeture du festival Photo Kathmandu du 4 au 9 novembre 2015. (Copyright : Ingrid Chiron).

 
 
Visite guidée du Festival Photo Kathmandu, une série photo de Ingrid Chiron.
A propos de l'auteur
Ingrid Chiron
Ingrid Chiron est photographe et art curator, basée au Népal depuis 1998. Passionnée d’art, d’images et d’écriture, elle créée des ponts entre les différentes disciplines artistiques sous forme d’expositions et d’événements purement artistiques, ou à caractère social. Elle collabore régulièrement avec la presse népalaise.