Culture
Témoin – Pékin contemporain

 

L'art en ligne existe-t-il ?

Affiche de l’exposition “Pavilion of comrades” à l’Intelligentsia Gallery à Pékin.
Affiche de l’exposition “Pavilion of comrades” à l’Intelligentsia Gallery à Pékin.

Voici venu le retour de Pékin gris et sombre, à plus de 300 d’indice de pollution, en ce début d’hiver chinois.
L’atmosphère de science-fiction désormais connue sous le nom d’ « airpocalypse », semble avoir stimulé en ville deux espaces de création indépendante, parmi les meilleurs et les plus dynamiques.
Le premier : Yi Project, dirigé par le duo germano-hongrois d’historiennes de l’art, Anna Eschbach et Antonie Angerer ; et le second : Intelligentsia Gallery, fondée par le couple d’architectes franco-portoricain Garcia et Frankowski. Ces deux espaces créatifs ont monté chacun une exposition-événement, toutes deux focalisées sur l’art en ligne ou art virtuel (à ne pas confondre avec la publication d’oeuvres d’art sur Internet), qui nous encourage à se confronter à la dimension numérique dans sa complexité fuyante et insaisissable.
Cela fait bien longtemps déjà que l’art et Internet, ces deux sphinx, se côtoient. Leur valse a commencé au tout début de l’ère du web ; mais aujourd’hui, l’interconnexion globale et la nécessité parfois anxiogène d’inventer la prochaine « trend », les ont finalement mis face a face sur la scène de la recherche contemporaine.
Pour continuer la trame de ce roman qui aurait pu être écrit par William Gibson, nous arrivons aux expositions enveloppés dans nos habits hivernaux, reconnaissables uniquement par les ornements de nos masques anti-pollution (signifiant et signifié de l’inconscient collectif de « notre » Pekin).
La place du hacker aujourd’hui est, à mon sens, la même que celle autrefois occupée par l’artiste génial capable de bouleverser le système avec une oeuvre novatrice, telle que « Les demoiselles d’Avignon ». Aussi cultivai-je l’espoir de découvrir, dans ses deux expositions pékinoises, de nouvelles façons originales et surprenantes d’interagir avec le monde.

L’Intelligentsia Gallery ou l’art virtuel dans la posture de l’art contemporain

A l’Intelligentsia Gallery, l’expo est comme d’habitude bien organisée.
Elle joue sur le rapport entre le tout petit espace de la galerie et les volumes des différentes supports pour les oeuvres d’origine électronique : deux ordinateurs, un téléviseur plasma, une vieille télé, un tirage numérique encadré, une sculpture réalisée avec une imprimante 3D et une installation à la Nam Jun Paik où deux petits écrans sont montés sur une structure minimaliste en acier.
L’impact visuel est bien rythmé, propre et mesuré. L’espace est occupé selon les références modernistes et constructivistes qui sont à la base de la pensée du couple Garcia-Frankowski et qui permettent à chaque oeuvre d’avoir un équilibre précis entra sa dimension individuelle et celle de l’expo. Les artistes présentées sont plutôt connus parmi les « jeunes artistes branchés ».
“Uterus Man” par Lou Yang, à l’Intelligentsia Gallery, à Pékin.
“Uterus Man” par Lou Yang, à l’Intelligentsia Gallery, à Pékin.
On commence par un dessin animé d’inspiration japonaise, intitulé « Utérus Man » par Lou Yang, la jeune étoile naissante des arts numériques. Soit l’équivalent d’une animation heroic fantasy, où le super-héros a littéralement les pouvoirs liés au nom de l’oeuvre.
Ensuite, Double FLy 7, le collectif le plus hype du moment, nous offre un fond d’ecran d’ordinateur dans lequel l’icône de la souris bouge un peu partout autour d’une image d’île en arrière-plan. Le titre de l’oeuvre : « Robinson ».
Sur un écran téléviseur plasma fixé au sol, la vidéo de The Collective consiste en un montage de plusieurs génériques de film des grandes sociétés de production hollywoodiennes.
L’impression numérique d’Oliver H. est peut-être l’oeuvre la plus énigmatique : en petit format, montée dans un cadre à cassette, cette image représente une forme organique abstraite qui parait en relief superposé sur un fond pastel multicolore.
Ni la forme, ni le fond ne paraissent être ce que l’oeuvre donne à voir, mais aucun des deux ne possède les caractéristiques du trompe-l’oeil.
Ils trompent cependant notre perception sans que nous sachions ce qu’ils sont vraiment ni comment s’exerce leur tromperie.
La sculpture en 3D occupe le sol avec la même présence qu’une sculpture traditionnelle mais avec un léger décalage dû au fait qu’on reconnaît dans le traitement de la forme, sa nature de synthèse.  
Dans ce cadre, l’art en ligne ou généré par ordinateur se présente exactement comme toute autre forme d’art contemporaine.
On comprend que les oeuvres ont été pensées pour et par des mécanismes numériques. Mais leur fonction et leur présence dans l’espace ne rajoute rien de nouveau a une expo contemporaine.
Les galeristes et commissaires d’exposition les ont mises en scène pour qu’elles fonctionnent comme des oeuvres d’art contemporaines. Le fait que toutes ont une origine ou une application numérique, leur donne, par syllogisme, le statut d’art virtuel ou “généré par ordinateur”. Le système et sa logique sont solidaires et cohérents, sans imprévue et sans déviation : 1+1=2.
Si l’on ne trouve pas l’effet surprise du « 1+1=3 », que l’on cherche parfois dans l’art, ce n’est pas par faute de qualité, mais cela fait suite a un choix précis du commissaire de l’exposition. La qualité se concentre sur la dimension de la pensée et de l’organisation artistique dans laquelle Internet est inclu comme médium.
Je me promets alors de demander plus tard des renseignements au couple Garcia-Frankowski sur cette prise de parti, car il faut que je me dirige vers l’autre exposition.

Yi Project ou l’expo dans un cybercafé

Affiche de l’exposition d’art virtuel “Speed show” par la galerie Yi Project, dans un cybercafé de Pékin.
Affiche de l’exposition d’art virtuel “Speed show” par la galerie Yi Project, dans un cybercafé de Pékin.
Je remets donc mon apparat post-apocalyptique et fonce en vélo électrique vers le cybercafé du numéro 74 de la rue Dongsi Beidajie, où Anna et Antonie du Yi Project ont choisi de présenter leur « Speed Show ».
Cette « délocalisation » d’une expo d’art numérique dans un café Internet m’interroge, et me plaît d’emblée. Sans préméditation, le Yi Project me semble adopter une approche plus contemplative que celle de l’Intelligentsia Gallery. Garcia-Frankowski tentaient d’amener Internet à l’intérieur du domaine de l’art, d’en réduire l’extension illimitée en utilisant l’art comme conteneur.
A Yi Porject, le duo Eschbach-Angerer, parie de son côté sur le contraire. Elles essaient de disperser l’art dans le domaine d’Internet, en diffusant leur quelque 20 oeuvres vidéo sur les écrans d’ordinateurs du cybercafé.
Le public de l’art, un peu mal à l’aise loin du cube blanc de la galerie, doit se mélanger à celui des clients de l’Internet café (en Chine presque tous sont addict aux jeux vidéo en ligne), qui sont « chez eux ».
Il n’y a pas beaucoup d’interaction directe, mais il y a clairement une invasion et un détournement du lieu par la présence des oeuvres d’art et de leur public. Une “invasion” qui est davantage une tentative de « dilution » de l’art et de son milieu dans le territoire physique et virtuel d’Internet.
Les oeuvres présentées sont multiples mais toutes en format vidéo. On peut s’installer gratuitement sur les différents postes loués pour l’occasion et les regarder librement.
Le joueurs continuent leur activité obsessionnelle mais il ne peuvent faire semblant que leur « territoire » soit encore homogène. Qui sont ces « autres » ? Des colonisateurs ? Des réfugiés? Sont ils/elles des interlocuteurs potentiels ou des ennemis, des infiltrés qui veulent renverser l’ordre existant ?
Et le public de l’art ? Lui, il cherche à comprendre comme reconstruire le paradigme de l’expo en galerie : on se met où pour discuter? On regarde quel mur ? On essaie de se mélanger aux joueurs, ou on garde la distance de l’Art comme clan avant-gardiste ? Cette situation de vigilance et de curiosité réciproque, de négociation silencieuse et d’inconfort partagé est vraiment intéressante.
Le deux réalités doivent interagir sans vraiment le vouloir et vu que leur but ne sont pas antagonistes, elle se respectent mutuellement. Elle partagent le lien avec la dimension numérique ; leurs intentions et leur motivations peuvent être différentes mais aussi assez proches…
Quelque chose fait qu’elles ne peuvent jamais assez se rapprocher pour être familiers, ni s’éloigner suffisamment pour être indifférents l’un à l’autre. C’est précisément la « perturbation » introduite par l’ « art ».
Pour ne pas manquer de fair-play vis-à-vis de la vingtaine d’oeuvres exposées et des artistes (des bons, des meilleurs et des moins intéressants), je n’en citerai aucune. C’est leur effet d’ensemble qui m’intéresse le plus. Dans ces conditions, l’Internet et l’art se retrouvent dans un territoire complexe de questionnements, dans l’espace physique et dans la sphère sociale et relationnelle.
Il me semble qu’Anna et Antonie ont voulu tester le risque de « perdre » l’art, en l’exposant à la nature générique et horizontale du monde virtuel.
A l’Intelligentsia Gallery, Cruz et Nathalie, de leur côté, observent ce qui se passe si l’on essaie de limiter l’Internet et de l’embrouiller dans le discours et la dimension plastique de l’art. Les deux approches sont intéressantes et valables pour essayer de « détecter », par endiguement ou par dissolution, l’interaction entre Internet et l’art, et le potentiel de leur association.
Au-délà de mon penchant personnel pour la contamination et l’hybridité, à mes yeux, si le travail du commissaire d’exposition a été intelligent, méticuleux et provocateur chez les deux couples de galeristes, c’est au niveau des oeuvres que j’ai ressentie une légère manque de consistance.
Je ne sais pas si l’art en ligne existe ou pas, et je ne sais pas s’il doit avoir un but ; mais si je pense à un art en ligne, je n’imagine pas une série de variations illimitées dans les détournements d’autres disciplines (animation, films, jeux vidéos, etc) par l’artiste-éditeur post-moderne. Je songe plutôt, par exemple, à des actions qui utilisent les qualités propres à Internet comme la viralité, l’interconnexion et la vitesse pour agir sur la réalité de la vie avec un élan transformateur.
Si l’on pense à l’énergie créatrice et à l’impact des actions d’Aaron Swartz, d’Edward Snowden et de Julien Assange dans leurs contradictions individuelles, on voit que leur compréhension et utilisation du « médium » digital et de son potentiel sont plus profondes, plus directes et plus efficaces que celle proposées par beaucoup d’ « artistes Internet ».
Néanmoins, il faut dire que dans les créations numériques d’artistes comme Hito Steyerl et Ai Weiwei, se retrouve la capacité d’exploiter ce potentiel.
Par ailleurs, parmi les jeunes générations, on voit aussi surgir des idées intéressantes comme l’archive numérique (conçue sur plusieurs années) des différents types d’images postées par le public Internet chinois, que l’artiste Americano-saoudienne Michelle Proksell est en train de construire depuis son arrivée en Chine.
Pendant mes réflexions, la pollution, autre force transformatrice et invisible, est montée a plus que 400.
Time to go home a côté du purificateur d’air.
A propos de l'auteur
Alessandro Rolandi
Alessandro Rolandi est un artiste italien qui vit et travaille à Pékin depuis 2003. Son travail navigue entre l’art, la connaissance, le contexte social et le langage. Il utilise le dessin, la sculpture, l’installation, la performance, la photographie, les objets trouvés, les interventions, la vidéo et l’écriture textuelle. Il observe, emprunte, transforme et documente la réalité pour pour défier notre structure socio-politique, pointer ses effets sur notre vie quotidienne et sur nos schémas de pensée. alessandrorolandi.org