Culture
Témoin – Pékin contemporain

 

De l'image et de l'expérience : Guo Peng à Jiali Gallery

"Half", une photographie de l’artiste chinois Guo Peng (2015) - 7x9.2cm, 5x6.5cm, 2.2x3cm, 9.7x13cm, 3x4cm, 8x10.5cm. Edition: 1/6.
"Half", une photographie de l’artiste chinois Guo Peng (2015) - 7x9.2cm, 5x6.5cm, 2.2x3cm, 9.7x13cm, 3x4cm, 8x10.5cm. Edition: 1/6.
Depuis le 23 Septembre, l’ouverture de la Beijing Design Week a inondé différents quartiers de Pékin avec de multiples installations, des interventions, des « super » concepts, des vernissages et des conférences d’une légion mondialisée de hipsters.

En attendant de pouvoir tout visiter pour s’en faire une idée plus précise, une autre exposition dans un cadre plus discret et intime me touche pour sa qualité rare, précieuse et originale.

A Jiali Gallery, une ”maison-galerie” cachée dans les hutongs ou ruelles de Jiaodaokou, espace au charme subtil, simple et sophistiqué en même temps – à l’image de sa fondatrice, la sinologue, marchande mais surtout amoureuse d’art contemporain, Daphné Mallet – le jeune photographe chinois Guo Peng réussit un petit miracle.

Sichuanais formé dans la province méridionale du Yunnan et vivant à Nankin, ce jeune artiste né en 1982 a l’air hors du temps avec ses lunettes d’intellectuel et ses vêtements taoïstes-chic. Il parle peu et, même en chinois, il donne l’impression de ne pas vouloir vraiment expliquer son travail. Et il a raison ! Car son travail doit résister à toute explication trop rationnelle pour préserver l’excellente qualité de l’expérience dans laquelle il nous plonge.

En effet, Guo Peng travaille de façon méthodique mais compulsive, en prenant des centaines de photos d’objets, d’ombres, de paysages hors focus, de détails de mur ou de plantes, de coins ; puis en les imprimant sur des formats tous différents, mais toujours dans des proportions rectangulaires ou carrées. Hors des proportions, rien n’est semblable : ni la technique d’impression, ni la qualité du papier, ni même le grain de la pellicule. Une même image est donc agrandie, miniaturisée, sur ou sous-exposée, découpée et rassemblée avec d’autres qui ont subi les mêmes altérations.

Lesdites photos deviennent alors des objets, des documents, des souvenirs, des peintures, des retrouvailles, des expériences, des citations, des apparitions ; et en même temps, elles détournent notre regard et notre perception loin de leur sujet et de leur contenu, pour nous absorber dans leur présence silencieuse.

Les séries sont disposées de façon linéaire et alternée et elles nous font penser à un langage numérique, ou à un code imprimé. Et si l’on s’approche de plus près, on peut alors entrer en dialogue avec elles grâce à la répétition et au détournement des images. Il est difficile d’expliquer comment les photos de Guo Peng dégagent un tel pouvoir visuel en étant aussi discrètes et minimalistes. Pourtant, ce sont à mon avis des qualités importantes et rares, spécialement dans l’art contemporain aujourd’hui. Et on le voit chez cet artiste au travers de la sensibilité et de l’attention portées à chaque détail dans la conception et la réalisation de cette exposition. Il y a ici une précision organique et humaine, intuitive et savante, jamais froide ou dogmatique, jamais arrogante ; mais proche de cette perception du zen que Peng essaye de rendre présente même si elle reste cachée, dissimulée par cet effort sincère de ne jamais la vulgariser.

Le Tao dès qu’on l’a nommé n’existe plus en tant que tel. Et cette exposition réussit magistralement à exprimer ce type de résistance. Le bruit coloré et les gadgets de la Design Week ne sauraient donc l’atteindre tant qu’il reste protégé derrière les murs de briques gris, par le sourire protecteur de Daphné.

A propos de l'auteur
Alessandro Rolandi
Alessandro Rolandi est un artiste italien qui vit et travaille à Pékin depuis 2003. Son travail navigue entre l’art, la connaissance, le contexte social et le langage. Il utilise le dessin, la sculpture, l’installation, la performance, la photographie, les objets trouvés, les interventions, la vidéo et l’écriture textuelle. Il observe, emprunte, transforme et documente la réalité pour pour défier notre structure socio-politique, pointer ses effets sur notre vie quotidienne et sur nos schémas de pensée. alessandrorolandi.org