Société
Témoin – Pérégrinations chez les Tang

 

« L'enfer, c'est les autres » ou la Golden week en Chine

Foule des touristes dans la Cité interdite durant la Golden week de la fête nationale, à Pékin le 4 octobre 2015. (Crédit : Chen Xiaogen / Imaginechina / via AFP)
Si l’on passe le poncif « Les chinois sont nombreux », force est de constater que l’effet de foule est parfois difficilement évitable en Chine, surtout en périodes de vacances. La situation du droit du travail local explique en très grande partie l’effet de concentration pendant de courtes périodes de congés où l’on a littéralement l’impression (justifiée) que toute la Chine a décidé de se payer du bon temps, et au même endroit de préférence.
Pour être concis, disons que la législation sociale de la République Populaire de Chine prévoit certaines périodes de congés fixes par an, très souvent calquées sur les fêtes traditionnelles (article 40) : celles du Nouvel an chinois (Fête du Printemps, 春节 chunjie) et de la Fête Nationale (1er octobre, la « Golden week ») représentent à elles-seules près de la moitié des congés légaux, soit presque 10 jours. A la marge, cette législation prévoit l’octroi cumulé de jours de congés individualisés par ancienneté dans l’entreprise, par tranche de 10 ans : 5 jours après la première année, 10 jours à partir de la 11e année, etc… Un avantage encore bien théorique dans les faits (voir ce document pdf à la page 10).
Calendrier des congés en Chine en 2015. (Crédit : Chine Informations)
Finalement, tout cela pour comprendre qu’il est très compliqué de profiter de vacances « au calme » si jamais vous êtes contraint par le calendrier chinois, c’est-à-dire si vous étudiez ou travaillez en Chine. Profiter des congés dans le pays, c’est en profiter dans son immensité ; et l’expression chinoise « ren shan ren hai », 人山人海, littéralement « une montagne humaine, une mer humaine », prend tout son sens. Ce sont des tickets de train qui s’arrachent au guichet ou sur Internet, des billets d’avion aux tarifs honteusement gonflés pour l’occasion… Et je ne vous parle pas des routes terrestres. Les distances immenses en Chine n’aident pas vraiment à la résolution de cette équation.
De très nombreux voyageurs (aussi bien citadins que campagnards) voient en ces vacances la précieuse occasion de visiter certains « mythes » du tourisme national : la Grande Muraille, la rue piétonne de Nanjing Lu (南京路) à Shanghai, ou encore la montagne Tai (泰山, Tai Shan) pour ne citer que les plus classiques d’entre eux. Les étrangers, à travers leur compte WeChat (application mobile hybride entre le réseau social et la conversation instantanée – le must have en Chine), n’hésitent pas à tourner cette véritable transhumance humaine en ridicule.
Copie écran d’un commentaire posté sur WeChat, service de messagerie instantanée, au sujet de la Goden Week en Chine en octobre 2015.
Bien évidemment, s’ajoute encore une difficulté extrême à trouver un logement convenable quand de surcroît les hôtels n’acceptent pas tous les étrangers (pour raisons légales). Je me souviens encore il y a deux ans, en pleine Golden week, d’un hôtel ayant brutalement annulé ma réservation alors que j’étais dans le taxi qui m’y amenait… C’est très vite devenu rock’n’roll !
Mais il ne faut pas s’y tromper : les Chinois dans leur grande majorité subissent tout autant cette situation et relaient de plus en plus leur exaspération sur les réseaux sociaux tels que Weibo (微博), le Twitter chinois : sites touristiques sales, files d’attentes interminables à l’entrée et à l’intérieur des sites. La tension atteint son paroxysme dans les grandes villes de la façade est chinoise, quand les « citadins » et les « campagnards » se retrouvent dans un étonnant choc culturel interne. Les premiers revendiquant un statut social plus élevé (voire évolué) vis-à-vis des seconds « qui ne savent définitivement pas se comporter de façon civilisée en ville » : crachats, mictions d’enfants dans les transports publics, jets de déchets, etc.
Soit le campagnard devient l’image du milieu social dont beaucoup de citadins sont issus et dont ils souhaitent s’extraire au plus vite ; soit il représente l’opposé de ce que les nouveaux citadins souhaitent renvoyer : propreté, savoir-vivre (faute de savoir-être), richesse, bonne face. A ce titre, je recommande une petite relecture de la fable de La Fontaine, « Rat des villes, rat des champs »
« C’est assez, dit le rustique ;
Demain vous viendrez chez moi :
Ce n’est pas que je me pique
De tous vos festins de Roi ;

Mais rien ne vient m’interrompre :
Je mange tout à loisir.
Adieu donc ; fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre.

Néanmoins, pour peu que l’on apprivoise certains ressorts culturels, voyager durant les congés de Fête Nationale peut s’avérer être une expérience grisante. Combien de Chinois ne m’ont-ils pas déjà confié qu’ils appréciaient cette ambiance « animée » (renao, 热闹) : cette douce effervescence que les regards non avertis qualifieraient à tort de bordélique ou de foutoir. Cette ambiance éclaire (pour partie) les scènes de danse de rue, de personnes âgées jouant aux échecs chinois entourés de spectateurs curieux, les petites bousculades sur le chemin des vacances. Face à notre réprobation, les Chinois répondent invariablement la sentencieuse expression « ru xiang sui su » (入乡随俗), que l’on peut traduire par : « A Rome, fait comme les Romains ! »
Quartier de Qibao (七宝) à Shanghai.
Visite en famille du mausolée de Sun Yat-sen à Nanjing.
* »老百姓 » ou les « Cent vieux noms » est une métaphore très souvent utilisée pour marquer une distance entre le « petit peuple » et les élites. Elle peut être aussi plus rarement utilisée pour marquer un fossé économique. En Chine, le nombre de noms de famille est assez restreint, et la variété tente d’exister au travers de la combinaison avec un prénom en 2 ou 3 caractères. Il est communément admis que les 100 noms de famille chinois les plus utilisés représentent un peu plus du tiers de la population
Les évolutions récentes de la consommation des Chinois en terme de loisirs et vacances révèlent un effritement du plaisir de cette « effervescence » : les riches citadins ou Chinois de « Grande Chine » (Hong Kong et Taïwan notamment) partent ainsi désormais à la recherche de destinations justement moins touristiques, à l’abri des « cent vieux noms », le laobaixing (老百姓) – comprendre : le petit peuple*.
Le Nord-Est comme le Nord-Ouest de la Chine se prêtent tout particulièrement à ce tourisme d’un nouveau genre. J’ai pu le constater lors de mon dernier passage dans la province de Mongolie Intérieure où de véritables ranch de yourtes et de chevaux attendent une clientèle que j’imaginais relativement aisée et plus « smart ». Et je ne m’y suis pas trompé : à proximité de la ville de Hulunbir (呼伦比尔), les clients qui m’entouraient étaient hongkongais et les propriétaires du ranch prenaient mes amis pour de riches shanghaïens (ce qui n’éatit pas le cas).
S’extraire de la foule et avoir le loisir d’aller dans des sites touristiques biens moins prisés, c’est aussi une façon de sortir du moule, de se distancier des autres, et par conséquent de révéler son statut social : par son argent, qui permet d’organiser ce genre de voyages bien plus coûteux qu’il n’y paraît ; par son instruction et son expérience qui donnent à certains Chinois la possibilité de sortir des chemins touristiques locaux particulièrement balisés… Le summum de la hype aujourd’hui en Chine (bien que moins classe), ce n’est plus d’aller en Thaïlande, aux Philippines voire en Europe pendant la Golden week, mais bien d’aller visiter les verts pâturages du Qinghai au Nord-Ouest, ou encore les immenses plaines arides de Mongolie Intérieure.
Sans tomber dans la sociologie de comptoir, il est clair que ces nouvelles habitudes de consommation font écho à la lente émergence d’une classe moyenne chinoise, et que de nouvelles solutions apparaissent pour rendre les vacances (mais pas seulement) plus pratiques, plus shunli (顺利) – fluide, coulant. Solutions de paiement sur applications mobiles, réservation d’hôtels et tickets en ligne, arrivée de Uber avec son concurrent chinois Didi Dache (滴滴打车)… Le désengorgement est désormais la clé ! A ce tarif là, on serait presque tenter de partie en vacances avec les Chinois !

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A propos de l'auteur
Philippe de Gonzague
Diplômé d'un master en droit social à Paris II, Philippe de Gonzague a travaillé comme juriste en droit du travail pendant 4 ans avant de décider de partir pour Xi'an afin d'y apprendre le chinois à temps plein. Premier voyage en Chine en 2010 et premier coup de foudre pour l'Empire du Milieu ; depuis 2012 Xi'an est devenu sa "base" pour analyser les us et coutumes tant quotidiens qu'ancestraux d'une Chine encore bien mystérieuse pour beaucoup.