Société
Les Attentats de Paris vus d’Asie

 

Les larmes du dragon ont déjà coulé

Pearl tower shanghai tricolore
A Shanghai, au lendemain des attentats de Paris, la la “Perle de l’Orient” a pris les couleurs du drapeau français, le 14 novembre 2015. (Crédit : Xu wanglin / Imaginechina / via AFP)

Contexte

Comment l’Asie a-t-elle perçu les attentats qui ont causé 129 morts et 352 blessés à Paris, vendredi 13 novembre ? Dans un continent où la violence extrême du terrorisme est parfois le quotidien des populations, une immense vague de soutien à la France s’est manifestée immédiatement. Des débats, des différences de perceptions ont aussi émergé. Asialyst y consacre un dossier spécial, avec les témoignages rassemblés par nos chroniqueurs. Premier volet : la Chine.

Comment ne pas se sentir anéanti par les événements du 13 novembre et ses éventuels ricochets futurs (prise d’assaut à Saint Denis ce 18 novembre au matin, etc.). De près ou de loin, j’ai cette chance de ne pas avoir été impacté par ces atrocités. Mais c’est tout comme, à vrai dire. Même à près de 10 000 km de chez soi, on ne peut que se sentir meurtri profondément et mon entourage chinois s’est associé à cette douleur. Là encore, je ne peux qu’évoquer ma seule expérience et ne saurait représenter un quelconque groupement de Français en Chine.
Commençons pour une fois par ce qui m’a semblé le plus étrange. Les événements de « Charlie Hebdo » sont passés par là, c’est indéniable. Beaucoup de Chinois m’ont certes fait part de leur compassion, mais bien moins que durant les attentats du 7 janvier. La part de mystère semble avoir disparu et les interrogations de ce début d’année meurtrier ont fait place à une indignation plus « naturelle », pour ainsi dire, après ce qui s’est passé il y a quelques jours. Indignation certainement renforcée par l’aspect « commando » et le nombre important de morts. D’ailleurs, les premières informations relayées par les médias chinois ont été supprimées 48 heures après, eu égard aux estimations farfelues et aux récits invraisemblables des faits publiés dans les premières heures des attaques…
6 heures après les faits, QQ news annonçait la bagatelle de 200 morts... Information supprimée depuis comme l’atteste cette capture d’écran.
Déjà lors de l’attentat du mois de janvier, j’avais assisté (en plein restaurant universitaire) à plusieurs retransmissions des vidéos de l’attaque de Charlie Hebdo. Des vidéos censurées en France, avec musique menaçante en fond sonore, histoire de renforcer l’effet d’angoisse. A quoi bon pareille mise en scène ?
Cette fois-ci, les médias chinois ont du se contenter de quelques images à l’arrachée ; lesquelles permettaient au mieux d’entendre les échanges de coups de feux des terroristes du Bataclan avec la police française. Quoi qu’il en soit, ces terribles événements (ainsi que ceux de Charlie Hebdo) ont été assidument suivis par nombre d’internautes chinois. Pour preuve, les plus de 600 millions de vues via le mot-dièse sur Weibo, le Twitter chinois, #巴黎恐怖袭击 (Bali Kongbu Xiji : « Attentat terroriste de Paris »).
Capture d’écran de la page du hashtag #巴黎恐怖袭击 (Bali Kongbu Xiji : “Attentat terroriste de Paris”), suivie par plus de 600 millions d’internautes chinois.
En grande majorité, mes contacts ont su témoigner de leur affliction et je ne peux que leur en être reconnaissant. Ces marques de sympathie étant aussi diverses que variées : changement d’avatar sur Wechat au couleur du drapeau tricolore, partage d’une expérience passée en France sur le mur des « Moments » de Wechat (comparable au mur Facebook), messages d’incompréhension et de peur de mes amis chinois en France, etc.
Messages de soutien sur Wechat après les attentats de Paris.
Sur Wechat, dialogue de messages vocaux sur les attentats de Paris. Après avoir remplacé sa photo de profil en drapeau français, un ami chinois écrit : "Regarde mon avatar !"
Rien de bien différent qu’en janvier dernier, mais encore une fois, « l’effet Charlie Hebdo » semble avoir fait son œuvre : moins de surprise, moins de consternation. Pas moins de tristesse pour autant, mais une moindre envie soudaine d’exprimer sa stupéfaction… car la stupéfaction n’est plus ! L’épouvantail de l’Etat Islamique a été démystifié et véritablement révélé aux yeux des chinois il y a dix mois de cela. L’horrible roue de la banalité semble se mettre en route. Et puis après tout, Paris c’est loin… Combien ne m’ont pas dit qu’étant donné que personne de mon entourage n’avait été touché, cela irait mieux très bientôt, que je n’avais aucune raison de me mortifier dans mon coin. « 活着 » (Huozhe), « Vivre », voilà l’ultime mantra de « l’Histoire des Chinois » admirablement retranscrite dans le film de Zhang Yimou.
De façon surprenante, certains Chinois ont su faire preuve d’humour autant pour « dédramatiser » la situation que pour faire œuvre d’autodérision. Avant eux, les internautes japonais s’étaient grandement illustrés lorsque l’un de leurs ressortissants avait été exécuté par l’EI. Voilà qui vaut finalement toutes les consolations du monde ! Merci à la jeunesse chinoise !
A propos de l'auteur
Philippe de Gonzague
Diplômé d'un master en droit social à Paris II, Philippe de Gonzague a travaillé comme juriste en droit du travail pendant 4 ans avant de décider de partir pour Xi'an afin d'y apprendre le chinois à temps plein. Premier voyage en Chine en 2010 et premier coup de foudre pour l'Empire du Milieu ; depuis 2012 Xi'an est devenu sa "base" pour analyser les us et coutumes tant quotidiens qu'ancestraux d'une Chine encore bien mystérieuse pour beaucoup.