Culture
Témoin – Pérégrinations chez les Tang

Fortune, taoïsme et superstitions

une jeune chinoise prie pour la bonne fortune au temple Guangji à Pékin, en Chine. (Crédit : Christoph Mohr / Picture alliance / Picture-Alliance / AFP).
Une jeune chinoise prie pour la bonne fortune au temple Guangji à Pékin, en Chine. (Crédit : Christoph Mohr / Picture alliance / Picture-Alliance / AFP).
Porter un regard, fût-il fugace, sur les superstitions chinoises, c’est à coup sûr prendre le pari d’entrer dans le labyrinthe du Minotaure… mais sans le fil d’Ariane. Non pas que cela s’avère dangereux, mais plutôt que l’on pénètre dans un univers à la croisée de la mythologie taoïste (essentiellement), bouddhiste, des « légendes urbaines » et autres incongruités sans origine claire.

Un véritable méli-mélo donc, mais dont il est tout de même possible de dégager quelques lignes directrices permettant d’exprimer un avis au regard du comportement quotidien de la majorité des Chinois. Au risque de me faire taper sur les doigts, je vais donc décrire le « rapport à l’argent » (qian quan 钱权) plutôt que les « mythes et fantômes en tous genres » (gui shen 鬼神).

Si, à première vue, l’imagerie taoïste ne semble pas flagrante dans les superstitions les plus répandues, il suffit simplement de se pencher sur un concept sans ambiguïté : la richesse. Ainsi – de façon un peu caricaturale il est vrai -, si vous prononcez les chiffres 6, 7 et surtout 8 à des Chinois, leurs yeux s’illumineront immédiatement. 6 se retrouve dans l’expression chinoise « Liu liu da shun » (六六大顺) qui exprime des vœux de bonheur. Le 7 (qi 七) est plutôt associé aux hommes d’affaires, prompts à entreprendre ou à développer leurs affaires, mais c’est également un homophone du caractère qi (起) qui veut dire soulever, démarrer. Le saint du saint étant le chiffre 8 (ba 八) dont la prononciation est très proche de la première partie de la combinaison phonique Fa Cai (发财), soit s’enrichir.

Anecdotique, me direz-vous. Oui, si cela n’avait pas de conséquence sur la vie quotidienne. Par exemple, lorsque vous achetez une carte SIM pour votre téléphone, il pouvez choisir le numéro de téléphone dans une liste. Et plus votre numéro comportera de chiffres symboles de richesse, plus il vous coûtera cher !

Série de numéros de téléphone à vendre. Certains peuvent aller jusqu’à 3 500 RMB (485 €). (Crédit : D.R.).
Série de numéros de téléphone à vendre. Certains peuvent aller jusqu’à 3 500 RMB (485 €). (Crédit : D.R.).
Ces superstitions ne concernent pas que les chiffres, mais aussi les couleurs. Ainsi, un portefeuille ou porte-monnaie de couleur bleue ne vous permettra pas d’économiser puisque c’est la couleur de l’eau dont le courant symbolise la fuite, la dispersion. Optez donc pour des couleurs plus rentables telles que le jaune (couleur de l’Empereur) ou encore le rouge (couleur de la richesse et du bonheur).

Pour autant, résumer le sens des superstitions chinoises au seul « Dieu de la Richesse » serait une grave erreur. En effet, même si je dois reconnaître que la problématique financière irrigue beaucoup les conversations chinoises, il faut comprendre que l’argent est surtout l’instrument le plus direct et un des plus efficaces pour assurer et conserver le bonheur de la famille, du couple, des enfants, etc. Pragmatique et non dénuée de morale (très loin de là), la culture traditionnelle chinoise encourage ce bonheur, cette prospérité, ce succès…

Et quoi de mieux que l’argent pour représenter cela ? Rien de plus normal alors lors du Nouvel An que de se souhaiter mutuellement Gongxi facai (恭喜发财), soit littéralement « féliciter l’enrichissement » pour signifier une nouvelle année pleine de prospérité. A cela s’ajoutent d’autres petits rituels prompts à attirer le bonheur ou à le conserver : nettoyer la maison au plus tard 30 jours avant le Nouvel An (chuxi 除夕), car après, cela empêcherait de « collectionner le bonheur » ; préparer tous les plats la veille du jour J afin de ne toucher ni aux couteaux, ciseaux ou objets tranchant le jour-même, car cela pourrait « trancher » le bonheur…

Principale divinité de la richesse portant l’écriteau Gong Xi Fa Cai (恭喜发财). (Crédit : D.R.).
Principale divinité de la richesse portant l’écriteau Gong Xi Fa Cai (恭喜发财). (Crédit : D.R.).

On le voit bien, une particularité propre aux superstitions tient à la langue chinoise elle-même dont les sonorités sont assez « pauvres » (contrebalancées par les variations tonales) et qui autorisent un grand nombre d’homophonies. Le cadre des cadeaux de mariage est celui qui s’y prête le mieux. Abstenez-vous d’offrir un parapluie à des jeunes mariés, car l’objet se prononce yusan (雨伞) ; le second sinogramme ayant la même prononciation que 散 qui au contraire signifie disperser, éparpiller, alors que l’image du couple est l’union.
Même réflexe si vous aviez l’idée d’offrir un service de bols et de verres (fussent-ils en porcelaine de Limoges ou en cristal de Baccarat), car verre et bol se prononcent beizi (杯子) ; et le premier sinogramme se dit de la même manière que le mot beiju (悲剧) qui signifie lui la tragédie… soit là encore un signe de bien mauvais augure.

On souhaitera enfin aux jeunes mariés d’avoir un enfant au plus vite, en leur disant « Zaosheng guizi ! » (早生贵子) et en leur offrant : des jujubes (zao 枣), des cacahuètes (huasheng 花生), des longanes (gui 桂) et des graines de tournesols ou de melons (guazi 瓜子).

4 offrandes symboliques et à la sonorité proche de l'expression souhaitant l'arrivée prochaine du "Trésor" : l'enfant. (Crédit : D.R.).
4 offrandes symboliques et à la sonorité proche de l'expression souhaitant l'arrivée prochaine du "Trésor" : l'enfant. (Crédit : D.R.).

Enfin, et comme dans de nombreux cas en Occident, la superstition chinoise permet aussi de conjurer la mort et d’en éloigner l’idée.

Certains gestes et mauvaises habitudes sont donc à bannir comme le fait de planter verticalement ses baguettes dans un bol de riz car cela ressemble beaucoup aux bâtonnets d’encens qui sont brûlés durant les veillée funèbres, également plantés dans le riz. On n’offrira pas non plus de montre, d’horloge à quelqu’un car cela se prononce zhong (钟), homophone du terme 终 qui signifie la fin (et par extension, la mort).

L’idée de la mort est également associée à la couleur blanche depuis la chute de l’Empire Qin (221-207 avant J.C.) et l’instauration de la fameuse dynastie qui donna son nom à 92 % des Chinois de l’Empire du Milieu : la dynastie Han. Cette dernière a voulu marquer les esprits en montrant que la précédente dynastie était morte et révolue, substituant la bannière noire des Qin, à une bannière blanche. Pour d’autres, la couleur blanche était la plus facile et la plus rapide pour élaborer les linceuls…. A vous de choisir. D’ailleurs les nouvelles générations n’hésitent plus à mélanger les genres avec les coutumes occidentales, en associant mariage traditionnel (en rouge) et mariage en blanc.

De ce petit tour d’horizon partiel et disparate, il me paraît important de comprendre que finalement, aussi minimes que puissent paraître ces superstitions, leurs sens imprègnent encore beaucoup les réflexes de la génération chinoise actuelle. Ainsi, le chiffre 4 (si 四) reste et restera un chiffre maudit car de prononciation quasi-identique au mot Mort (死). Ainsi aujourd’hui en Chine, les ascenseurs n’indiquent pas cet étage…

La société évolue, ses traditions aussi… Un peu.
Boutons d’ascenseur "interculturel" : pas de bouton 4, ni 13, ni 14. (Crédit : D.R.).
Boutons d’ascenseur "interculturel" : pas de bouton 4, ni 13, ni 14. (Crédit : D.R.).

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A propos de l'auteur
Philippe de Gonzague
Diplômé d'un master en droit social à Paris II, Philippe de Gonzague a travaillé comme juriste en droit du travail pendant 4 ans avant de décider de partir pour Xi'an afin d'y apprendre le chinois à temps plein. Premier voyage en Chine en 2010 et premier coup de foudre pour l'Empire du Milieu ; depuis 2012 Xi'an est devenu sa "base" pour analyser les us et coutumes tant quotidiens qu'ancestraux d'une Chine encore bien mystérieuse pour beaucoup.