Politique
Entretien

Modi : Les Indiens attendaient des changements plus rapides

Manifestation du Delhi Pradesh Congress Women Workers contre la hausse des prix de l’oignon et autres denrées décidée par le gouvernement de Narendra Modi, à New Dehli le 24 août 2015. (Crédit : Chandradeep Kumar/India Today Group / via AFP)
Dix-huit mois après l’arrivée de Narendra Modi à la tête du gouvernement indien, il est existe désormais un fort décalage entre ses « promesses gigantesques » et l’absence de résultats concrets à ce jour. C’est ce que soulignent Ashok Malik, Senior Fellow au sein du think tank Observer Research Foundation de New Delhi, et Happymon Jacob, professeur à l’Ecole des Etudes Internationales de la Jawaharlal Nehru University de la capitale indienne. Un problème lié au manque de compétences au sommet de l’Etat et à une communication insuffisante du Premier ministre.

Contexte

Ashok Malik et Happymon Jacob étaient à Paris la semaine du 16 septembre pour présenter l’ouvrage « What does India think ? », publié par l’European Council on Foreign Relations. Ce recueil d’essais défend la thèse selon laquelle l’Union européenne et l’Inde ne se prêtent pas assez d’attention et risquent de rater ainsi des opportunités considérables. « L’Europe bénéficie d’une énorme bonne volonté en Inde, estime Ashok Malik, mais les relations demeurent bilatérales, entre l’Inde et l’Allemagne, l’Inde et la France, etc. Une question se pose en permanence : que peut-on faire avec l’Union européenne, qui doit-on appeler ? »

En outre, souligne Happymon Jacob, il y a toujours la crainte, quand on traite avec l’UE, que celle-ci « nous sermonne sur les normes, sur les droits de l’homme, etc. Il y a beaucoup de méfiance vis-à-vis de l’attitude normative de l’Union européenne, problème qui n’existe pas quand on traite avec les pays individuels. »

Ashok Malik, Senior Fellow au sein du think tank Observer Research Foundation de New Delhi. (Crédit : DR)
Happymon Jacob, professeur à l’Ecole des Etudes Internationales de la Jawaharlal Nehru University à New Delhi. (Crédit : DR)
On a assisté à la mi-novembre à deux événements contradictoires : la défaite électorale subie par le Premier ministre Narendra Modi et son parti le BJP dans l’Etat du Bihar, suivie quelques jours plus tard par une visite triomphale de Modi en Grande-Bretagne où il a été ovationné par des dizaines de milliers d’Indiens de l’étranger. Comment expliquer un tel contraste ?
Ashok Malik : M. Modi demeure très populaire. Mais les gens du Bihar votaient clairement pour leur gouvernement local, et le parti de M. Modi n’était pas considéré comme suffisamment crédible au niveau de cet Etat. La coalition dirigée par Nitish Kumar, qui était un très bon ministre en chef du Bihar, a été perçue comme plus convaincante pour diriger celui-ci. Ca ne veut pas dire que les gens ne veulent plus de M. Modi comme Premier ministre (du gouvernement central). En fait, je crois que M. Modi a eu les yeux plus gros que le ventre au Bihar, il s’y est trop investi. La visite en Grande-Bretagne, de son côté, faisait partie des relations diplomatiques normales. Il est Premier ministre depuis un an et demi, il le sera pendant encore trois ans et demi. Il a des réussites à son actif, et aussi des insuffisances. Mais il est là pour un long moment et il suscite encore beaucoup d’espoirs, en Inde et à l’étranger.
Happymon Jacob : Beaucoup de gens au Bihar ont dit que Modi était probablement bien pour l’Inde mais que Nitish Kumar était meilleur pour leur Etat. Cela dit, il y a aussi le sentiment qu’en un an et demi, il n’y a pas eu de progrès tangibles, concrets. C’est peut-être trop tôt pour avoir des réussites crédibles mais cela a probablement contribué au déclin de la marque Modi dans ces élections. Est-ce que cela va peser sur les élections à venir l’année prochaine et la suivante (dans d’autres Etats indiens) ? C’est une question que doit se poser le BJP. Beaucoup de promesses ont été faites, il est temps de les tenir.
Quelles sont ces promesses qui n’ont pas été tenues ?
Ashok Malik : c’est moins une question de promesses non tenues que de rythme dans le changement. Son mandat essentiel portait sur l’économie. L’Inde a eu une croissance moyenne de 8,3% entre 2003 et 2011. Durant les deux années suivantes, elle est tombée autour de 5,5%. Cela a été un vrai choc. Donc, fondamentalement M. Modi a été élu pour faire revenir le bon temps. La croissance s’est un peu redressée depuis mais elle reste très en dessous des attentes. On peut espérer qu’un niveau acceptable sera atteint d’ici un ou deux ans parce que l’économie est dans un retournement de cycle, indépendamment de M. Modi. Mais les gens attendaient clairement des changements plus rapides. Ensuite, par rapport au très fort mandat électoral qu’il obtenu l’année dernière, il n’a pas vraiment essayé de restructurer l’Etat de façon importante. Depuis le lancement des réformes économiques en 1991, la société indienne a changé, les aspirations, les entreprises, les gens ont changé. Mais l’Etat, la bureaucratie ont changé beaucoup plus lentement : ils sont demeurés au stade « pré-1991 ».
Pourtant, la principale promesse de Modi pendant les élections générales, c’était justement « minimum government, maximum governance ». Alors, que s’est-il passé ?
Ashok Malik : Il a certainement amélioré l’efficacité d’un certain nombre de procédures, par exemple pour ce qui concerne la création d’entreprises. Mais pour ce qui est du fonctionnement global de l’Etat, de la « dé-bureaucratisation » de l’Inde, je crois qu’il devrait faire davantage.
Happymon Jacob : Il y a des choses positives, comme l’inflation sous contrôle grâce à la baisse des prix du pétrole. Mais un domaine où il ne s’est rien passé, c’est celui de la création d’emplois. C’est une question énorme, avec un million de personnes entrant sur le marché du travail chaque mois. Quand on fait des promesses gigantesques, dont on sait qu’on ne pourra pas les tenir, les gens vous en veulent. Dans la perception publique, Modi a été vu comme un sauveur. Il a fait plein de promesses, leur réalisation sera lente mais les gens veulent des résultats concrets. Ou prenez la campagne pour une Inde propre. Cela a pas mal démarré mais regardez autour de vous, la saleté est toujours là !
Ashok Malik : Il faut être juste, on ne peut espérer que l’Inde va devenir propre en un an !
Certes, mais y a-t-il vraiment de la substance dans ce programme ?
Ashok Malik : oui, je crois que le programme commence à avoir de la substance, on commence à construire des toilettes, mais cela prend du temps… Prenez un autre grand projet du gouvernement, le nettoyage du Gange. Il suffit de regarder ce qui a été fait pour le Danube, cela a pris quarante ans. Si l’Inde y arrive en vingt ans, ce sera très bien…
Tout récemment, la ministre en charge du nettoyage du Gange a affirmé que celui-ci serait propre en 2018… Pourquoi faire de telles promesses ?
Ashok Malik : C’est un délai absolument impossible à respecter. Un élément du problème, c’est que les politiciens indiens, à travers tout le spectre politique, ont une très mauvaise maîtrise des sujets. Ils sont très forts pour se faire élire mais beaucoup moins quand il s’agit de comprendre vraiment en quoi consiste leur travail. Il y a besoin de davantage de compétences dans les ministères. Modi peut parler tant qu’il veut, mais s’il veut des résultats, il a besoin de gens qui comprennent ce qu’ils font.
Ashok Malik, dans votre article pour l’ECFR, vous parlez de Narendra Modi comme étant à la fois « un modernisateur en économie et un conservateur social », ce qui en fait, dîtes-vous, « un politicien fascinant ». Dix-huit mois après son arrivée à la tête du gouvernement, lequel de ces deux aspects domine, à votre avis ?
Ashok Malik : Les deux font partie de son identité, on ne peut pas les séparer. Mais son mandat est pour l’essentiel de moderniser l’économie. Et grosso modo, c’est là-dessus qu’a porté le gros de ses efforts.
Il y a malgré tout le problème récurrent des campagnes de l’hindutva, ces partisans de la suprématie hindoue proches du gouvernement (attaques contre des musulmans, campagnes contre la consommation de viande de bœuf puisque la vache est sacrée pour les hindous, etc.), qui sont très gênantes pour M. Modi…
Ashok Malik : Cela fait beaucoup de bruit même si cela n’a pas une très grande ampleur sur le terrain. Et du coup, cela perturbe son action.
Happymon Jacob : Il y avait une caricature dans un journal montrant un train portant les promesses de réforme et de développement. Et en travers de la voie, il y a une vache couchée. Bien évidemment, le train ne peut pas avancer. Ce train, c’est le gouvernement indien. C’est avant tout un problème de communication politique : le gouvernement et le BJP doivent dire clairement que ces campagnes de l’hindutva ne seront pas tolérées.
Pourquoi Modi ne réussit-il pas à faire taire ces partisans de l’hindutva ?
Ashok Malik : Aucun Premier ministre, nulle part dans le monde et surtout pas en Inde, ne peut garantir que tout le monde reste tranquille tout le temps. C’est tout simplement impossible. Mais ce que Modi doit faire, c’est exprimer de façon parfaitement claire la position du gouvernement sur ces problèmes quand ils se manifestent. Sa communication pendant la campagne électorale était magistrale, mais sa communication en tant que Premier ministre a été incroyablement faible.
Happymon Jacob : Il y a un sentiment répandu selon lequel il parle davantage à l’étranger que quand il est dans le pays !
M. Modi peut-il encore réformer, compte tenu du fait qu’il n’a pas de majorité à la chambre haute du Parlement ?
Ashok Malik : Celle-ci, le Rajya Sabha, peut empêcher les mesures qui exigent une décision législative. Mais le gouvernement peut prendre directement des mesures administratives. Et puis il y a de plus en plus de décisions qui peuvent être adoptées au niveau des Etats. Car une chose que M. Modi a réussie, c’est d’accélérer le transfert de compétences et de capacités financières aux Etats.
Happymon Jacob : Il y a un autre élément, c’est l’absence d’efforts de la part du gouvernement pour bâtir des consensus. Il y a le sentiment que, parce qu’il a une très grosse majorité (à la chambre basse du Parlement), il ne veut pas tendre la main à l’opposition. Mais s’il veut faire voter ses lois, il faudra bien qu’il le fasse.
Propos recueillis par Patrick de Jacquelot
A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.