Politique

Inde : la crainte de voir Daech en "fédérateur"

Après les attentats de Paris, des membres de la Raza Academy, une organisation sunnite de musulmans indiens qui prône une version dure de l’Islam, manifestent contre Daech à New Delhi le 16 novembre 2015. (Crédit : K.Asif / India Today Group / via AFP)
Quel est l’impact sur l’Inde des attentats de Paris ? Le problème n’est pas l’infiltration de Daech dans la société indienne, analysent Ashok Malik, Senior Fellow au sein du think tank Observer Research Foundation de New Delhi, et Happymon Jacob, professeur à l’Ecole des Etudes Internationales de la Jawaharlal Nehru University de la capitale indienne. Soulignant la dimension « globale » du phénomène terroriste, ils disent redouter de voir l’Etat Islamique jouer un rôle fédérateur auprès des multiples petites organisations anti-indiennes implantées au Pakistan et en Afghanistan. Ils ne voient pas pour autant New Delhi participer à la guerre contre Daech en Syrie, l’Inde ayant déjà fort à faire avec Lashkar-e-Taiba, la principale organisation terroriste installée au Pakistan.

Contexte

Les deux universitaires sont de passage à Paris pour la présentation de l’ouvrage What does India think ? publié par l’European Council on Foreign Relations, un recueil d’essais auquel ils ont tous deux contribué. Dans son article « China, India, Pakistan and a stable regional order », Happymon Jacob écrit que « l’Etat islamique pose une menace potentielle pour l’Inde parce qu’il a la capacité à obtenir une implantation idéologique dans le pays et à constituer un point de ralliement pour des éléments rebelles, même si disparates ». New Delhi, déplore le chercheur, « évite de traiter certaines menaces émergentes » : l’Etat islamique « figure à peine sur sa liste de priorités stratégiques ». Une attitude qui consiste à « enfouir la tête dans le sable » et qui, selon Jacob, est « clairement non pas une exception mais la règle dans la pensée stratégique indienne ».

Ashok Malik, Senior Fellow au sein du think tank Observer Research Foundation de New Delhi. (Crédit : DR)
Happymon Jacob, professeur à l’Ecole des Etudes Internationales de la Jawaharlal Nehru University à New Delhi. (Crédit : DR)
Comment les attaques terroristes de Paris ont-elles été reçues en Inde ?
Ashok Malik : Il y a deux aspects. D’abord, Paris est une « ville mondiale », que les Indiens ont visitée ou veulent visiter. Ils se sentent donc une connexion avec Paris. Ensuite, la nature de ces attaques est très similaire à ce que nous avons vu à Bombay en 2008, avec un paysage urbain comparable. Du coup, nous avons perçu les attaques de Paris comme un remake de celles de Bombay.
Happymon Jacob : En Inde, alors qu’on est confronté depuis longtemps au terrorisme venu du Pakistan, on se plaint de ne pas être pris au sérieux quand on parle de terrorisme. Mais maintenant, on voit que le terrorisme se globalise, personne n’est vraiment à l’abri dans le monde. Donc ces événements vont alerter la communauté internationale sur la nécessité de lutter contre le terrorisme partout, pas seulement contre celui qui vous affecte directement.
Y a-t-il des raisons de penser que l’Etat islamique menace l’Inde ?
Ashok Malik : si l’on parle de menaces spécifiques contre l’Inde, elles viennent plutôt de Lashkar-e-Taiba (LeT) au Pakistan. Mais personne ne s’attendait à voir l’Etat Islamique lancer des attaques contre des villes occidentales. Les événements de Paris marquent l’irruption de cette organisation à l’Ouest. Donc, si ça a pu se produire à Paris, ça peut se produire n’importe où dans le monde. Ensuite, il est clair que ces groupes apprennent les uns des autres. Quand Lashkar a attaqué Bombay, ils se sont inspirés d’actions terroristes aux Philippines, sur le fait de passer par la mer pour lancer un assaut. Et maintenant, Daech s’inspire de Lashkar pour les techniques de terrorisme urbain
Happymon Jacob : Daech en est au début de son implantation en Asie du Sud. La vraie crainte, c’est que cette organisation devienne un point de ralliement pour plein de petites organisations au Pakistan ou en Afghanistan. Cela serait un gros problème pour l’Inde.
L’Etat Islamique n’est-il pas déjà en train de s’implanter au Bangladesh ?
Ashok Malik : Il y a eu une série d’attaques dans ce pays que Daech a revendiquées. Mais il faut souligner qu’il y avait déjà eu des attaques similaires avant l’apparition de l’Etat Islamique parce qu’il y a un fort mouvement islamique radical au Bangladesh. Donc on ne sait pas vraiment quel est le rôle exact de Daech dans le pays. Etat Islamique ou pas, le Bangladesh est un terreau pour le radicalisme religieux violent.
L’Etat Islamique ne semble pas pour le moment avoir beaucoup de soutien parmi la communauté musulmane indienne qui a pourtant des raisons de se sentir maltraitée. Comment peut-on expliquer cela ?
Ashok Malik : Les musulmans indiens n’ont pas non plus beaucoup rejoint Al-Qaïda ! Je pense que le fait qu’ils ont une voix démocratique en Inde, qu’ils peuvent voter, influencer concrètement le résultat des scrutins dans certaines circonscriptions parlementaires, tout cela aide. Par ailleurs, depuis les attaques de Bombay, notre économie se porte plutôt bien, sauf dans les deux ou trois dernières années. Ce qui a créé un peu de prospérité, cela aide aussi.
Happymon Jacob : Il existe des exemples de recrutements en Inde mais ce sont des cas isolés. Personne ne craint réellement que Daech trouve un terrain facile de recrutement en Inde. La vraie peur, c’est que certaines organisations se rallient à l’Etat Islamique et procèdent à des attaques. Il peut y avoir des cas où l’armée pakistanaise décide d’arrêter de financer telle ou telle organisation parmi les structures anti-indiennes qu’elle soutient. Celles-ci peuvent alors décider de rejoindre Daech. Mais on ne craint pas que l’énorme masse des 180 millions de musulmans indiens se radicalise.
L’Inde a une tradition de réserve en matière de politique étrangère, refusant de s’impliquer dans les dossiers qui ne la touchent pas directement. Est-ce en train de changer avec Narendra Modi qui se montre très actif sur la scène internationale ?
Happymon Jacob : Cela dépend de quoi on parle. Si on pense par exemple à une projection de puissance militaire, je ne crois pas que Modi voudra changer cela. C’est une tradition solidement ancrée en Inde de ne participer à aucune opération militaire, sauf les opérations de maintien de la paix de l’ONU. Si l’on demande à l’Inde de participer à la campagne militaire en Syrie, je ne crois pas qu’elle voudra. Si vous lui demandez d’envoyer un contingent en Afghanistan, elle ne voudra pas. Mais si vous lui demandez de s’impliquer davantage dans la reconstruction de l’Afghanistan, elle pourra l’envisager.
Mais si l’Inde se sent concernée par le danger de l’Etat Islamique, ne pourrait-elle vouloir s’impliquer dans la lutte armée contre celui-ci ?
Ashok Malik : Si quelqu’un veut se battre pour elle, l’Inde sera heureuse ! (rire)
Happymon Jacob : En fait, l’Inde se bat. Deux exemples : l’Inde dit depuis longtemps qu’il doit y avoir une législation complète contre le terrorisme dans le cadre des Nations Unies, mais personne n’écoutait jusqu’à présent. Maintenant, on peut espérer qu’il y aura des progrès dans ce domaine. Deuxième exemple : pour vous, le terrorisme frappe de temps en temps en Europe et la plupart du temps ailleurs. Pour nous, le terrorisme c’est la porte à côté. Et nous avons combattu cela depuis très longtemps. Il faut considérer le phénomène terroriste comme global et nous devons le combattre dans notre région.
Ashok Malik : Notre problème, c’est essentiellement le Lashkar-e-Taiba, les Talibans… Ce serait ridicule de notre part de dire que nous n’arrivons pas à traiter cela, mais que nous allons combattre Daech en Syrie. D’autant plus que Daech et LeT font partie du même problème.
Propos recueillis par Patrick de Jacquelot
A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.