Culture
Témoin – Un sémiologue à Taipei

Premier Trait

Un basket à minuit. (Crédit : Ivan Gros)
Un basket à minuit. (Crédit : Ivan Gros)

« Tout le Zen, dont le haïkaï n’est que la branche littéraire, apparaît ainsi comme une immense pratique destinée à arrêter le langage, à casser cette sorte de radiophonie intérieure qui émet continûment en nous, jusque dans notre sommeil ».
Roland BARTHES, L’Empire des signes, Paris, Seuil, 2005, p. 101.

Je cherche à capter des sons insolites avec mon enregistreur. Je me promène le long de Xindianxi (新店溪), un bras qui se jette dans la rivière Danshui (淡水). Il est tard. Bientôt minuit.
Mon intention est de faire des exercices ludiques pour sensibiliser les étudiants à la prise de son, à la matérialité du son. Il n’est pas évident d’isoler, de capter un son clair et significatif.

Dans une ville, la pollution sonore est extrême. Les bruits parasites et la mauvaise manipulation du micro rendent l’exercice plutôt difficile. Il faut pourtant prendre conscience avant de se lancer dans le documentaire radio de la différence entre un bruit et un son. Un son, c’est-à-dire un « signe auditif », un élément sonore qu’on peut identifier, comprendre et qui permet l’évocation quasi immédiate d’un univers (une représentation mentale).

Je me prête moi-même à l’exercice en enregistrant un concert de crapauds par-ci, des chiens qui jappent par-là. Quand je tombe sur ces quelques joueurs de basket. La rivière est bordée de terrains de sport – tennis, base-ball bien sûr et surtout basket.

Les terrains de foot sont marginalisés à Taïwan – comme ici au Fuhe Riverside Park (福和河濱公園). Je tends naturellement le micro vers les basketteurs pour enregistrer l’impact de la balle sur le bitume, rebondissant sur le panneau de basket, passant au travers du panier et le crissement des semelles sur le terrain. J’échange quelques mots avec eux… Il fait trop chaud à Taipei pour faire du sport en journée. Ils ont pris l’habitude comme beaucoup d’autres de pratiquer à la fraîcheur de la nuit. La ville ne s’était pas tue. On entendait encore le ronronnement de quelques moteurs sur les voies rapides suspendues. Il y avait du zen dans ce tableau. J’aurais pu rester longtemps à côté de ce terrain tant il faisait bon et l’atmosphère était paisible, amicale, réconfortante. J’ai ouvert le micro et j’ai dit :
« Basket à minuit
Panier à trois points
Les crapauds ovationnent. »
Je ne cherchais qu’un titre à la petite séquence que j’enregistrais, il m’est venu trois petits vers qui de loin ressemblaient à un Haïku. Mais bien sûr !

« Tout le Zen, dont le haïkaï n’est que la branche littéraire, apparaît ainsi comme une immense pratique destinée à arrêter le langage, à casser cette sorte de radiophonie intérieure qui émet continûment en nous, jusque dans notre sommeil » (Roland BARTHES, L’Empire des signes, p. 101).

Ce n’est pas moi qui fais le lien avec la radiophonie, la matérialité du son et la pensée (ou plutôt l’absence de pensée), c’est lui ! Roland Barthes. Cette sensibilité à la « justesse du trait », au rapport du trait à la « vision », le primat de l’impression sur la description, comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? « De tels traits (ce mot convient au haïku, sorte de balafre légère tracée dans le temps) installent ce qu’on a pu appeler la vision sans commentaire » (Roland BARTHES, L’Empire des signes, p.113-115).

Voyons voir alors s’il est possible d’allier le croquis, le poème et le son en un seul tableau zen : le haïku sonore…

C’est ainsi que je commence ce cours de « littérature appliquée au journalisme et à la radio » sous l’égide de Roland Barthes (dont on commémore le centenaire de la naissance) par l’étude de cette forme courte, facile (en apparence peut-être) à pratiquer.

Hormis cette explication formelle – « poème de 3 vers, comportant 5-7-5 syllabes » – le haïku ne peut avoir ici la portée que lui donne Roland Barthes qui le brandit comme un étendard littéraire contre tout ce qu’il exècre dans l’Occident vu depuis les années 1970.

Mais justement. J’ai bien conscience que le Haïku a été sans doute l’un des exercices phares de cette grande vogue des ateliers d’écriture. Le truc qui permet de libérer l’écriture, la formule qui décomplexe le stylo-bille… Peu importe pour le moment, évitons cette histoire qui doit être aussi l’histoire de la réception de Roland Barthes et de la passion littéraire qu’il a déclenchée chez toute une génération (j’aurais été séduit tout autant).

Et faisons cette expérience sans alourdir nos préjugés : Barthes prétend que la pensée occidentale, pétrie qu’elle est de son logos et de sa rhétorique séculaire, est incapable de comprendre l’essence du haïku qui réside dans son « non-sens ».

Ici, à Taipei, le haïku se traduit par 俳句 pai ju… Nous verrons bien si mes étudiants taïwanais, à 10 000 km de ce centre de la pensée occidentale qu’est Paris, y parviendront mieux.

A propos de l'auteur
Ivan Gros
Chercheur en littérature, Ivan Gros enseigne à l’Université Nationale Centrale de Taïwan (中央大學). Ses recherches portent actuellement sur le journalisme littéraire et la métaphorologie. Il collabore régulièrement dans les médias par des articles, des chroniques illustrées ou des croquis-reportages. Sa devise : "un trait d’esprit, deux traits de pinceaux". Cette série de regards est l'émanation d’un cours de littérature appliquée au journalisme en général et à la radio en particulier