Environnement
Analyse

Climat : Tokyo face à de brûlants défis

Une Japonaise prend en photo un poster géant de thermomètre indiquant 39 degrés à Kumagaya, préfecture de Saitama au nord de Tokyo, le 24 juin 2011. Cet été-là, la température avait atteint les 40 degrés pour la première fois un mois de juin. (STR / JIJI PRESS / AFP PHOTO)
Une Japonaise prend en photo un poster géant de thermomètre indiquant 39 degrés à Kumagaya, préfecture de Saitama au nord de Tokyo, le 24 juin 2011. Cet été-là, la température avait atteint les 40 degrés pour la première fois un mois de juin. (STR / JIJI PRESS / AFP PHOTO)
Tchiiii, tchiiiii, tchiii… La cymbalisation signe l’arrivée de l’été à Tokyo. Nous sommes début juillet, le chant des cigales monte depuis les parcs et jardins de la capitale nippone pour finir par envahir tout l’espace. Aux terrasses des cafés, dans les boutiques, sur les avenues, ce chant va jusqu’à faire concurrence à la sourde mélopée du trafic et aux hauts parleurs, pourtant puissants, des quartiers commerçants. Beaucoup apprécient ce qu’ils considèrent comme un prélude à la fin de la saison des pluies. Mais leur chant, qui flirte avec les 100 décibels si on s’approche un peu trop près, ressemble aussi à un signal d’alarme : celui du début des grandes vagues de chaleur humide au Japon.
Comme la plupart des mégapoles asiatiques en été, Tokyo est au bord de l’asphyxie. Comment protéger les personnes et l’environnement ? Quelles sont les mesures à prendre contre le réchauffement ? Briser le thermomètre ne servirait à rien, ce sont ici les modes de vie qu’il faut reconsidérer.
Le mercure monte à Tokyo. « En 100 ans, la température de la capitale japonaise a augmenté d’environ 3 degrés Celsius », indique Ikusei Misaka, professeur à l’Institut nippon de technologie. Elle est passée de 13,5 degrés dans les années 1900 à 16,6 degrés dans les années 2000. C’est grave docteur ? Oui car cette élévation de plus de 3 degrés est exceptionnelle. A titre de comparaison, la température a grimpé d’environ 2 degrés à Paris, New York ou Osaka au cours de la même période, et de 2,5 degrés à Berlin. Du coup, les alertes « moushobi » (« journée de chaleur violente ») se multiplient.
Du 31 juillet au 7 août 2015, les températures maximales dans le département de Tokyo ne sont pas descendues en-dessous de 35 degrés, seuil au-delà duquel on parle ici de canicule. Les thermomètres s’affolent. La capitale japonaise n’avait pas connu plus de quatre jours consécutifs de canicule depuis le début des relevés météorologiques au Japon, en juin… 1875 !

Contexte

L’urbanisation a la vie dure et cela ne va pas en s’arrangeant. D’ici à 2030, près des deux tiers de la population mondiale devraient habiter en ville. Autant dire que les mégapoles occupent une position essentielle dans la lutte contre le changement climatique. Si les villes nouvelles, en forte croissance dans les pays émergents, peuvent notamment intégrer l’écologie dans leur construction, les villes anciennes doivent se réinventer pour répondre à ces nouveaux enjeux. C’est le cas de Tokyo. La capitale japonaise compte officiellement 9 millions d’habitants, mais il faut multiplier ce chiffre par 3,5 si l’on prend en considération l’intégralité de la mégapole et ses 31,3 millions d’habitants. En 2020, année des Jeux olympiques organisés dans la capitale, le département métropolitain de Tokyo comptera ainsi 13,35 millions d’habitants et devrait attirer 15 millions de touristes.

Bienvenue dans l’autocuiseur

Le fort taux d’humidité ne fait qu’empirer les choses, la température ressentie étant alors encore plus élevée. Or depuis 1931, Tokyo gagne aussi en moyenne, dans l’année et par décennie, 3,9 nuits tropicales, où la température minimale est égale ou supérieure à 25 degrés. Le 11 août 2013, le mercure n’est ainsi jamais descendu en-dessous de 30,4 degrés. Et le pire, c’est que même l’hiver se réchauffe ! Les Tokyoïtes qui se préparaient à un bon mois de jours froids dans les années 1960, avec des températures minimales inférieures à 0, ne grelottent plus désormais que 3 ou 4 jours par an, et cela depuis les années 1990.

À l’origine de cet état fébrile, le phénomène d’îlot de chaleur. Dans les villes densément peuplées et très urbanisées se forment des microclimats où l’air est plus chaud que dans les zones environnantes. « Les bâtiments et l’asphalte accumulent facilement la chaleur dans la journée et la renvoient pendant la nuit », poursuit Ikusei Misaka. Ces effets se conjuguent à la chaleur émise par les climatiseurs et les véhicules, à la pollution atmosphérique, importante en été, ainsi qu’au réchauffement climatique. Au sens propre comme au figuré, Tokyo bouillonne. Et les brouillards d’humidité qui régulièrement recouvrent la ville donnent presque l’impression de vivre à l’intérieur d’un rice-cooker, les autocuiseurs à riz dont les Japonais et les Coréens sont les champions.

Conséquences humaines, environnementales et économiques

Selon l’Agence des sapeurs-pompiers et de la sécurité civile, entre le 1er juillet et le 31 août 2015, la canicule a tué quatre personnes sur 4 197 patients hospitalisées pour un coup de chaleur, et 153 étaient dans un état grave. Les personnes âgées, plus vulnérables, représentaient alors 50,3 % des patients. Ces chiffres semblent peu élevés comparés au nombre de décès enregistrés chaque été en Europe et notamment en France. 700 décès supplémentaires liés à la canicule ont ainsi été enregistrés en juillet dernier dans l’Hexagone ; quant à l’été 2003, les fortes chaleurs ont tué 15 000 personnes de plus en France et 70 000 dans toute l’Europe. Cela dit, la société japonaise a longtemps été marquée par une structure familiale protectrice des anciens. Ce système tendant à disparaître, les morts de l’été ont fait ressurgir les débats liés au vieillissement de la population.

Le bureau de statistiques de Tokyo indique en effet que la part des personnes âgées de 65 ans et plus dans la capitale est passée de 12,7 % en 1994 à 22,5 % en 2014. L’Agence météorologique assure ainsi une veille et informe les autorités et la population en cas de phénomènes dangereux, via des conseils et des alertes. Cette surveillance se double de mesures préventives, par exemple éducatives, surtout auprès des jeunes et des personnes âgées.

Le réchauffement urbain impacte la diversité des cigales. Ici des cigales-ours, devenues dominantes à Osaka. Le cri d’un seul mâle peut atteindre 102 décibels à 50 cm. Certaines femelles percent les câbles de fibre optique en essayant d’y pondre à Osaka-fu, en août 2014. (Copyright : Jean-François Heimburger)
Le réchauffement urbain impacte la diversité des cigales. Ici des cigales-ours, devenues dominantes à Osaka. Le cri d’un seul mâle peut atteindre 102 décibels à 50 cm. Certaines femelles percent les câbles de fibre optique en essayant d’y pondre à Osaka-fu. (Copyright : Jean-François Heimburger - août 2014)

Veuves noires à dos rouge et « pluies-guérilla »

Le réchauffement de la capitale rend aussi possible l’hivernage de certaines espèces d’insectes, qui se développent en apportant leur lot de nuisances. Parmi elles, les moustiques vecteurs de dengue (162 cas autochtones en 2014 à Tokyo, une première depuis 1945) et les dangereuses veuves noires à dos rouge apparues à Osaka en 1995. Les autorités informent la population et prennent des mesures adaptées, comme la diffusion d’insecticide pour tuer les larves de moustiques dans les zones sensibles au printemps.

Les Cryptotympana facialis, surnommées aussi « cigales-ours » pour leur taille imposante, vrillent aussi désormais tout ce qu’elles peuvent chaque été. L’espèce devenue dominante à Osaka au début du siècle, a fini par rejoindre la capitale. Le concert des mâles est assourdissant, et les femelles ne font pas qu’écouter la sérénade puisque plusieurs d’entre elles ont été surprises à perturber les réseaux de communication en perçant les câbles de fibre optique.

Emplacement pour un panneau anti-intrusion en cas d’inondation, devant un ascenseur du métro à Tokyo en 2015. (Copyright : Jean-François Heimburger)
Emplacement pour un panneau anti-intrusion en cas d’inondation, devant un ascenseur du métro à Tokyo en 2015. (Copyright : Jean-François Heimburger)

Le phénomène d’îlot de chaleur à Tokyo favorise en plus l’apparition de pluies torrentielles localisées de très courte durée, appelées populairement « pluies-guérilla » du fait de la soudaineté de leurs apparitions. Les chaussées et trottoirs étant imperméables, l’eau de pluie ne peut pénétrer dans le sol. Les routes sont donc souvent inondées, les égouts débordent et l’eau afflue dans les zones souterraines. Dans tout le pays, le taux annuel de précipitations d’au moins 50 millimètres par heure (soit 50 litres par mètre carré) augmente. Il était de 166 mm dans les années 1980, de 193 mm dans les années 1990 et de 220 mm dans les années 2000. Depuis le début du siècle, le département de Tokyo fait face, en juillet et août, à 3 ou 4 épisodes de pluies dépassant 75 mm par heure.

Face à cela, les nombreux immeubles se transforment en refuge pour la population. En cas de précipitation importante, leurs entrées, comme les accès au métro, sont scellées au moyen de panneaux anti-intrusion. Sous la ville de Tokyo, un canal de 12,5 mètres de diamètre et de 4,5 kilomètres de long évite des catastrophes depuis 1997. Le réservoir a pu ainsi absorber 420 000 mètres cube d’eau lors des pluies torrentielles du 4 septembre 2005, où il était tombé 66 mm de pluie en une heure. Fin 2013, le département a renforcé son action avec l’adoption d’un plan prévoyant l’installation de tuyaux-réservoirs dont certains permettront, avant les Jeux olympiques, de faire face à des précipitations de 75 mm par heure.

Conséquence, l’impact économique des îlots de chaleur va en s’amplifiant. D’après l’indice des risques par villes 2015-2025 publié par Lloyd’s pour les assureurs et le marché de la réassurance, Tokyo serait au troisième rang des villes les plus touchées dans le futur suite à ces vagues de chaleur. Cette menace pourrait coûter 600 millions d’euros au PIB prévu pour la métropole entre 2015 et 2025. L’agriculture est elle aussi très concernée, les étés trop chauds réduisant la qualité et la quantité des récoltes.

Cool biz, cool share et espaces verts

De juin à septembre, la politique du cool biz (contraction de cool business), initiée par le ministère de l’Environnement en 2005, s’applique à l’ensemble des entreprises et aux administrations. En incitant les employés à tomber veste et cravate et à régler leurs climatiseurs au minimum à 28 degrés, il s’agit d’économiser l’énergie et de lutter contre le réchauffement de la planète. Le mouvement a été suivi et s’est même amplifié suite à l’accident nucléaire de mars 2011, même si tout le monde ne fait pas l’effort.

Le super cool biz a alors fait son apparition. La chemise légère d’Okinawa (kariyushi), sortie du pantalon, est devenue tendance dans les bureaux et jusque dans les plus hautes sphères de l’État. Une idée qui a ensuite été déclinée pour le quotidien. Plutôt que de faire tourner à fond les ventilateurs et climatiseurs à la maison, allez donc vous rafraîchir dans l’atmosphère conditionnée des supermarchés et centres commerciaux ! Cette campagne prônant les économies d’énergies au sein des habitations, a été baptisée cool share.

Pulvérisateur d’eau en très fines gouttelettes, permettant de réduire la température ressentie à Osaka, en août 2011. (Copyright : Jean-François Heimburger)
Pulvérisateur d’eau en très fines gouttelettes, permettant de réduire la température ressentie à Osaka, en août 2011. (Copyright : Jean-François Heimburger)

Comment lutter contre le réchauffement urbain ? Une première méthode consiste à réduire la part du béton et d’asphalte en ville et à augmenter les surfaces de verdure et d’eau. C’est ce qu’on appelle la « mitigation ». Le fait de planter des arbres, par exemple, permet de multiplier les zones ombragées. Or le taux de couverture verte et bleue (forêts et prairies, parcs, plantations, rivières et plans d’eau) a légèrement diminué dans la métropole entre 2003 et 2013, passant de 20 à 19,8 %. Seule la superficie des parcs a augmenté.

« Puisqu’il est difficile de créer de nouvelles zones vertes en ville, il est recommandé de traiter le revêtement avec une matière qui retient l’eau ou de faire pousser des végétaux sur les toits et les murs », explique Ikusei Misaka, de l’Institut nippon de technologie. Dans le cadre du règlement sur la protection de la nature, depuis 2000, les constructions nouvelles ou rénovées de plus de 1 000 m² (250 m² dans le cas de bâtiments publics) doivent faire l’objet d’un verdissement. Selon le bureau de l’Environnement du département métropolitain de Tokyo, 177 hectares de toits et murs végétalisés ont ainsi été créés de 2000 à 2014.

Potager sur le toit d’un immeuble, participant à réduire le phénomène d’îlot de chaleur à Osaka, en août 2015. (Copyright : Jean-François Heimburger)
Potager sur le toit d’un immeuble, participant à réduire le phénomène d’îlot de chaleur à Osaka, en août 2015. (Copyright : Jean-François Heimburger)

Panneaux de lave

Dans la même veine, une innovation, développée depuis 1998 par NatuRock Japan, consiste à superposer un mur de lave aux façades des maisons. « La lave présente une multitude de petits trous, explique Toshiaki Sato, directeur de la société. Quand l’eau y pénètre, le mur a du mal à sécher et de la mousse s’y développe facilement. » La température diminue en raison de l’évaporation de l’eau contenue dans ce tapis végétal. Si le marché a encore du mal à se développer à Tokyo, la société espère profiter de la perspective des JO pour trouver plus de clients. NatuRock projette aussi de recouvrir de panneaux de lave les berges en béton des rivières de la capitale, tout en participant à la restitution et à la préservation des milieux. « L’eau et la verdure redonneraient ainsi vie au paysage de Tokyo et cela pourrait être une mesure contre le réchauffement, surtout en vue des Jeux olympiques », indique Toshiaki Sato.

« Pour éviter le stockage de la chaleur du soleil, il peut aussi être efficace de couvrir les bâtiments et les routes avec une peinture qui réfléchit les rayons », ajoute Ikusei Misaka. La transformation de l’eau évacuée par les climatiseurs en vapeur a également un effet de réduction de la chaleur urbaine. Mais puisque ces techniques de mitigation sont longues à mettre en place, c’est l’adaptation qui serait privilégiée d’ici 2020 : à savoir l’amélioration du confort par la réduction de la chaleur ressentie. L’objectif est de combiner les techniques traditionnelles japonaises – installation de stores-écrans suspendus en bambou, arrosage des ruelles et trottoirs en fin de journée, plantes en pots devant les maisons et sur les trottoirs entre les arbres – et d’autres méthodes comme l’augmentation du nombre de vaporisateurs projetant de très fines gouttelettes d’eau. La température ressentie en divers endroits serait ainsi réduite, offrant un environnement plus supportable… pour un temps au moins.

Par Jean-François Heimburger
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.