Culture
Expert - Art en Inde

L’Inde à Bâle : une absence embarassante

Des visiteurs passent devant l'installation "Path to Water" de l'artiste indien Sudarshan Shetty, lors la foire d'art contemporain de Bâle le 11 juin 2013. Shetty était de nouveau exposé à Bâle cette année. (Crédit : Fabrice Coffrini / AFP)
Des visiteurs passent devant l'installation "Path to Water" de l'artiste indien Sudarshan Shetty, lors la foire d'art contemporain de Bâle le 11 juin 2013. Shetty était de nouveau exposé à Bâle cette année. (Crédit : Fabrice Coffrini / AFP)
La plus grande foire d’art contemporain s’est tenue à Bâle en Suisse, comme tous les ans, en juin. Le gotha du milieu s’y donne rendez-vous pendant quelques jours et plus particulièrement pendant les journées très privées qui lui sont réservées, journées souvent suivies de diners grandioses offerts par les galeristes à l’affût de celui ou celle qui signera un chèque de plusieurs millions de dollars pour acquérir une œuvre exceptionnelle, parfois historique, souvent contemporaine.
Depuis 1970 et sa première édition organisée sous la baguette du légendaire galeriste Ernst Beyeler, la foire n’a cessé de grandir et de se transformer. Cette année, 284 galeries ont été sélectionnées par un comité composé de 5 personnes vivant à Genève, New York, Berlin, Turin et Zurich. Deux galeries indiennes figurent parmi les privilégiés : la galerie Chemould Prescot Road de Bombay et la galerie SKE de Bangalore, soit à peine 1% de la sélection. A l’exception d’une artiste, Sakshi Gupta, présentée par une galerie londonienne, elles sont venues présenter 7 artistes indiens. Sur 1496 artistes, 8 étaient donc indiens, soit 0.5 % des artistes exposés. On a pu voir 4 d’entre eux à la fois sur les 2 stands indiens et simultanément sur 6 autres stands : Shilpa Gupta, Jitish Kallat, Bharti Kher et Sudarshan Shetty, une ambassade que l’on retrouve très souvent sur les foires et expositions internationales, comme s’il n’y avait qu’eux d’ailleurs. On n’a pu trouver les 3 autres, Reena Kallat, Pors & Rao et Atul Dodya que sur leurs 2 stands nationaux.
Œuvre de l'artiste indien Barthi Kher, "Questions and answers", 2014. (Crédit : DR)
Œuvre de l'artiste indien Barthi Kher, "Questions and answers", 2014. (Crédit : DR)
Alors que j’entends professionnels et journalistes dire depuis plusieurs années : « l’art contemporain indien va exploser sur les marchés internationaux », « il est nouveau et original », « il entre dans les grandes collections privées et publiques », « il est l’avenir du jeune collectionneur », il est le grand absent de la plus grande foire d’art contemporain au monde qui fait et défait les réputations, et les ventes aussi.
L’Inde est certes bien loin de l’Europe. La scène artistique indienne est peu organisée, pour ne pas dire désorganisée. A part en Inde, il y a peu d’opportunités de voir le travail d’artistes indiens. Il existe pourtant des centaines d’artistes talentueux, jeunes et moins jeunes, qui ne demandent qu’à être connus. Les galeries internationales manquent-elles de curiosité ? Sont-elles trop préoccupées par les ventes « attendues » ? Ont-elles perdu le goût d’exposer des inconnus, celui de traquer les nouveautés ? Les galeries indiennes sont-elles à la hauteur du défi international ? Sont-elles capables de découvrir la perle rare ? Sont-elles capables de la montrer, voire de la vendre à l’étranger ?
Je crois personnellement que très peu de galeries indiennes jouent le jeu. Peu sont professionnelles. Peu ont la volonté de découvrir les perles rares. Peu ont la capacité de prendre le risque essentiellement financier d’organiser des expositions en dehors du sous-continent. Elles se contentent trop souvent du marché local dans leur immense majorité, un marché fait d’acheteurs trop souvent sous-exposés à l’art en général et l’art contemporain en particulier. Elles vivotent, elles ne cultivent pas l’écosystème que mérite le pays.
Œuvre de l'artiste indien Shilpa Gupta, "Untitled" (rock), 2012. (Crédit : DR)
Œuvre de l'artiste indien Shilpa Gupta, "Untitled" (rock), 2012. (Crédit : DR)
Je crois aussi qu’il y a un manque de curiosité flagrant de la part des galeries internationales. Peu viennent en Inde. Quand elles viennent, c’est en coup de vent. Je me souviendrais toujours d’un commissaire d’exposition international en vue qui m’avouait qu’il n’avait pas le temps de s’intéresser à une scène aussi peu organisée que l’Inde. Quand il vient, il rencontre un ou une des 4 ou 5 artistes connus, se contente de visiter Bombay, parfois Delhi et repart 2 jours plus tard.
Qui a tort ? Qui a raison ? Une chose est sûre, l’Inde est sous représentée dans les forums artistiques internationaux, certainement au détriment des artistes indiens mais aussi des collectionneurs amateurs de nouveautés.
Œuvre de l'artiste indien Sudrashan Shetty, "Untitled", 2015. (Crédit : DR)
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A propos de l'auteur
Franck Barthelemy
Diplomé de l’EDHEC, Franck rejoint d’abord le corps diplomatique comme attaché commercial auprès de l’ambassade de France de Bombay en 1993. Il a depuis quitté la diplomatie pour le monde des affaires mais il n’a jamais perdu sa passion pour l’Inde ; passion qui l’a conduit a développer un nouveau modèle de développement pour les ONG indiennes. L’art n’étant jamais très loin, il est depuis 2009, consultant et découvreur de talents artistiques pour collectionneurs.