Culture
Critique et entretien

"Wild City" : Ringo Lam sur le fil du rasoir

Scène du film "Wild City" de Ringo Lam avec les acteurs (de g. à d.) Louis Koo, Shawn Yue et Tong Liya
Scène du film "Wild City" de Ringo Lam avec les acteurs (de g. à d.) Louis Koo, Shawn Yue et Tong Liya. (Crédit : DR)
Une jeune Chinoise paumée, deux beaux gosses hongkongais à sa rescousse et un gang de tueurs taïwanais… Après plus de sept ans de silence, c’est le retour très attendu d’un des maîtres du polar noir de l’ancienne colonie britannique. Avec Wild City, qui est sorti à Hong Kong ce jeudi 20 août, Ringo Lam montre qu’il n’a rien perdu de sa technique et de ses valeurs. Deux regrets : des acteurs bankable mais sans génie, et la pression de la censure chinoise qui enlève quelques couleurs au scénario. Mais Ringo Lam assume tout. Arnaud Lanuque l’a rencontré à Hong Kong.

Critique

Avec sa quadrilogie des On Fire, réalisée durant la deuxième moitié des années 1980, Ringo Lam s’est imposé comme un des maîtres du polar noir en provenance de Hong Kong. Si son style réaliste lui a valu rapidement l’approbation de la critique internationale, son rapport au public hongkongais a toujours été nettement plus difficile, alternant régulièrement gros succès et flops retentissants. Comme beaucoup d’autres cinéastes, la crise qui a frappé l’industrie du cinéma à partir de la seconde moitié des années 1990 ne lui a pas été favorable. Si bien que Ringo Lam est parti tenter sa chance à Hollywood, signant trois films et demi pour Jean-Claude Van Damme, avant de prendre une retraite anticipée. Sa participation au projet expérimental Triangle a ravivé les espoirs des fans que le maître sorte enfin de sa cachette. Mais il a fallu patienter encore 7 ans pour que l’attente porte ses fruits avec l’annonce de la mise en chantier de Hustle, plus tard renommé Wild City.

Situé à Hong Kong, Wild City suit Yan (Tong Liya), une jeune Chinoise du Continent qui noie son chagrin dans l’alcool dans un des nombreux bars de Central. Incapable de repartir toute seule, elle est prise en charge par le gérant dudit bar, T-Man (Louis Koo), qui la ramène chez lui. Là, elle tape dans l’œil de son demi-frère, le nonchalant Chung (Shawn Yue). Mais quand les deux hommes essayent de l’aider à récupérer une mystérieuse valise, ils se retrouvent la cible d’une dangereux gang de tueurs taïwanais.
C’est peu dire que Ringo Lam était attendu au tournant avec ce retour derrière la caméra. Tout le monde espérait retrouver dans son nouveau film l’intensité de la série des On Fire dans un contexte où l’industrie locale peine à accoucher du moindre polar de qualité. Evidemment, la promotion ne manquait pas de jouer sur ces attentes. Or, pour apprécier Wild City à sa juste valeur, il faut parvenir à s’en défaire. Car oui, le contexte dans lequel évolue l’industrie cinématographique a bien changé par rapport aux années 1980 et il ne permet pas au réalisateur de déployer l’intégralité de ses talents dans son registre fétiche.
On l’a écrit dans un article précédent, le centre de gravité de l’industrie s’est déplacé de Hong Kong à Pékin. C’est désormais là que se trouve l’argent nécessaire à la production de films d’action de grande ampleur. Mais cet argent a un prix, celui d’une obéissance aux étranges diktats de la censure chinoise. Cette influence se ressent constamment dans le scénario. On devine ainsi aisément qu’en d’autres temps, plus libres, le gang de tueurs n’aurait pas été originaire de Taïwan mais de Chine continentale. De même, on sent bien que la corruption à l’œuvre dans le récit est liée à la Chine mais les implications qui en découlent demeurent très vagues. S’ensuit une regrettable dilution des thèmes développés par Lam.
Le film n’est également pas aidé par son casting. Car réaliser une œuvre avec un potentiel commercial nécessite d’utiliser les quelques acteurs locaux viables au box-office. D’où la présence de l’incontournable Louis Koo en tête d’affiche et d’une actrice du continent à ses côtés. Or, si ces deux-là ne sont pas catastrophiques, bien que la tête d’enterrement qu’arbore Koo durant toute l’intrigue puisse lasser, ils sont incapables d’élever le film un cran au-dessus. On ne peut s’empêcher d’imaginer ce que cela aurait donné si des acteurs du calibre d’un Chow Yun-fat ou d’une Maggie Cheung avaient pris leur place.
Malgré ces défauts, Wild City conserve l’identité stylistique de Lam et s’avère un polar solide. La violence sèche qui a fait la réputation de son auteur est bien présente à travers les nombreuses poursuites ou des séquences d’interrogatoires brutales. Détail agréable et rare dans ce type de production, la géographie des lieux où se déroule l’action est quasiment chaque fois respectée. Un effort pour donner de l’épaisseur et du caractère se retrouve chez l’ensemble des personnages, y compris les antagonistes, qui transcendent leur statut de méchants de service. De même, les thèmes habituels de Ringo Lam, même dilués à cause de la censure, sont bien là. Face à la cupidité et à la corruption ambiante qui rongent les fondations de la société, ce sont les valeurs d’amitié et de solidarité qui permettent de s’en sortir. Le message manque d’un peu de subtilité mais a le mérite d’être bien présent, preuve s’il en est que Lam a encore des choses à dire à travers le médium cinématographique. Espérons qu’il parviendra à l’exprimer de manière plus libre et plus profonde lors de son prochain film actuellement en pré-production.

Entretien

Hong Kong, 18 août 2015, 20h dans le quartier de Mongkok. Activité bourdonnante, chaleur moite, impression de chaos. Avec leur climatisation trop forte, les malls du coin sont censés être des oasis de paix où il fait bon se réfugier. Sauf le MOKO. Dans l’atrium, une large foule. Au centre, une grande estrade et un écran géant. C’est ici qu’a lieu le gala de première du nouveau Ringo Lam, Wild City. 20H30, les stars montent sur l’estrade. Chacun se prête plus (Simon Yam) ou moins (Louis Koo) de bonne grâce à l’exercice promotionnel. La moyenne d’âge du public n’est pas bien élevée et les fans acclament Louis Koo et Shawn Yue, bien plus que le réalisateur Ringo Lam avec son chapeau et ses lunettes de soleil. 21H30, tout est fini.

La pression un peu retombée, je me dirige derrière l’estrade et retrouve la productrice Jacqueline Liu. Cela fait un mois que nous sommes en contact pour organiser l’interview avec Ringo Lam. Mais entre la promo à travers le continent et la pré-production de son prochain film, l’ancien pré-retraité est hyperactif et surbooké. Je suis introduit dans un petit local improvisé derrière la scène. Là, seul, m’attend Ringo Lam. Toujours affublé de ses lunettes noires et de son chapeau, le réalisateur de City On Fire est à la fois nerveux et pensif, mais joue le jeu sans se défiler. Avec seulement un petit quart d’heure disponible, les cris ponctuels des fans de Louis Koo en fond sonore, les conditions sont loin d’être idéales. Le réalisateur parvient tout de même à transmettre la passion qui l’anime pour le cinéma et sa vision critique de notre société. Interview.

Le réalisateur Ringo Lam lors d’une conférence de presse pour son nouveau film "Wild City", à Taipei le 10 juillet 2015. (Crédit : TungStar / via AFP)
Qu’est ce qui vous a amené à quitter l’industrie du cinéma durant les années 2000 ?
Il n’y a pas de raison précise. C’est surtout une combinaison de facteurs. D’abord, la volonté de passer plus de temps avec ma famille. Et je ressentais également le besoin de prendre l’air, de prendre du recul. Cela m’a donné le temps de lire davantage, de voir plus de choses, avec l’espoir que cela m’inspire et me donne des idées de base pour un nouveau film, pour des œuvres différentes de ce que j’avais fait jusqu’ici.
Vous pensiez donc avoir accumulé suffisamment d’idées pour pouvoir signer une œuvre originale quand vous vous êtes lancé dans la production de Wild City ?
Dans un sens, oui. Mais il y avait aussi une question de timing. Je viens d’atteindre la soixantaine. Si je ne m’y étais pas remis maintenant, je pense que cela aurait été la fin de ma carrière au cinéma. Fini les films de Ringo Lam !
Quel message souhaitiez vous faire passer dans le film ?
Dans la société actuelle, tout le monde parle d’argent. On a l’impression que c’est tout ce qui compte. Tout particulièrement à Hong Kong, si vous avez de l’argent, c’est comme si vous aviez des super pouvoirs. C’est d’autant plus le cas depuis la crise financière de 2007-2008. La valeur de l’argent a encore augmenté. C’est évident quand on regarde les sommets qu’atteignent les prix de l’immobilier ici. J’ai pensé que c’était un bon point de départ pour mon scénario. On dit parfois que l’argent peut corrompre n’importe qui selon les circonstances. C’est ce que je mets à l’épreuve dans mon film. Mes personnages sont des losers, des gens tout ce qu’il y a d’ordinaire, qui se retrouvent déboussolés à cause de la tentation de s’approprier cet argent. A cause de cela, ils perdent de vue leurs objectifs originaux, ils se perdent eux-mêmes. C’est assez déprimant (rires).
Un thème qui prend de plus en plus d’importance dans votre cinéma est celui de la famille. A quoi cela tient-il ?
Oui, c’est vrai que la famille est quelque chose de très important pour moi aujourd’hui. Tous mes amis sont très occupés et très riches. Je suis probablement le plus pauvre d’entre eux. Or, peu importe ce qu’il arrive, que je sois heureux ou déprimé, ceux qui sont invariablement à mes cotés sont toujours ma femme et mes enfants. C’est quelque chose que j’ai intégré à mon cinéma de plus en plus à partir de Full Alert.
Aujourd’hui, l’essentiel des financements proviennent de Chine continentale. Mais cet argent a un prix, celui de devoir se soumettre à la censure gouvernementale. Est-ce que cela a affecté le développement du film ?
La censure en Chine est quelque chose de nécessaire. Le medium cinématographique est quelque chose de très puissant et la population du pays tellement énorme… Cela ne me gène pas de me soumettre a la censure. Je veux avant tout faire des films parce que j’ai des choses à dire. Tant que j’ai le talent et l’intelligence nécessaire pour surmonter cet obstacle et faire passer le message qui me tient a cœur, c’est tout ce qui compte. Je suis tout a fait prêt à procéder à des ajustements si cela n’affecte pas le thème principal que je souhaite exprimer. S’il devait être affecté, je dirais simplement non au projet et passerais mon chemin. Au final, en ce qui concerne Wild City, je dois avouer que la censure a été très permissive avec moi et j’ai pu faire quasiment tout ce que je voulais.
Quel personnage du film se rapproche le plus de vous ?
Je crois qu’il y a un peu de moi dans chacun d’entre eux. J’aime avoir de multiples protagonistes dans mes films, cela m’aide à faire passer le message qui me tient a coeur. Aussi bien les personnages de Louis Koo, Shawn Yue ou même Joseph Chang contiennent une part de moi. Ils agissent comme des miroirs. Quand je les regarde, c’est moi que je vois. Quand j’écris un script, page après page, je me comprends un petit peu plus. Et quand je regarde mon film, c’est comme si j’étais devant un miroir. C’est d’ailleurs une des choses qui continue à me motiver à faire des films. Car je ne sais pas si, de toute ma vie, j’arriverai à vraiment comprendre qui je suis. Je suis quelqu’un de foncièrement contradictoire.
Le réalisateur Ringo Lam entouré de ses acteurs (de g. à d.) Shawn Yue, Louis Koo, Joseph Chang et Simon Yam, lors du gala de première du film "Wild City" à Hong Kong le 18 août 2015.
Le réalisateur Ringo Lam entouré de ses acteurs (de g. à d.) Shawn Yue, Louis Koo, Joseph Chang et Simon Yam, lors du gala de première du film "Wild City" à Hong Kong le 18 août 2015. (Crédit : HKIFF)
Comment s’est passé le casting ?
La plupart des mes premiers choix concernant le casting ont été respectés. J’avais d’ailleurs déjà travaillé avec Louis Koo auparavant [Sur The Suspect, NDLA], c’était donc un choix logique de faire à nouveau appel à lui. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, tous les acteurs talentueux sont débordés et cela rend la distribution des rôles difficile.
Est-ce que le tournage s’est avéré plus ardue comparé à vos réalisations antérieures ?
Non. Le tournage n’est pas quelque chose de foncièrement difficile pour moi. A partir du moment où j’ai le concept du film et les personnages clairement en tête, tout se fait très naturellement.
Durant les différentes poursuites, la géographie des lieux dans lesquels vous tournez est à chaque fois respectée. Est-ce quelque chose à laquelle vous faites attention ?
Effectivement, c’est tout à fait conscient de ma part. A travers les différentes poursuites, qu’elles soient en voiture ou à pied, j’adore montrer d’autres parties de Hong Kong. C’est un des buts que je me fixe quand je les conçois, tant que cela n’a pas d’effet négatif sur le déroulement du récit bien sûr.
Dans certaines interviews que vous avez données, vous mentionnez avoir réduit le degré de violence dans vos films par rapport à vos débuts dans le polar/film noir. Pourtant, Wild City comporte toujours quelques séquences bien brutales comme quand certains personnages sont interrogés.
D’un point de vue visuel, je dirais qu’il n’y a pas beaucoup de sang dans Wild City. Si le public estime que mon film est violent, c’est probablement parce que c’est le cas de la réalité dans laquelle nous évoluons et que cela m’influence à mon tour. J’aime raconter des histoires réalistes. Je n’ai pas l’intention de mettre en scène la violence pour la violence. Mais le fait est que notre société est ainsi. Quand vous regardez les informations, tout n’est qu’attentat par-ci, guerre par-la. J’aurais même tendance à dire que le niveau de violence de mes films est un degré en-dessous de la réalité. Si je voulais générer chez le public le même type de sensations qu’ils ont quand ils voient les informations, je devrais aller nettement plus loin.
La conclusion du film est très optimiste. Etait-ce là votre fin originale ?
Tout a fait, il n’y a pas eu de changement. Mais je ne sais pas si je la qualifierais d’optimiste. Oui, mes héros sont vivants mais, au final, rien ne change vraiment pour eux ou la société, et les choses continuent à suivre leurs cours pour le meilleur et pour le pire.
Propos recueillis à Hong Kong par Arnaud Lanuque
Remerciements à Jacqueline Liu
A propos de l'auteur
Arnaud Lanuque
Installé à Hong Kong depuis trois ans, Arnaud Lanuque est spécialiste du cinéma hongkongais et le correspondant local de la revue "L'Ecran fantastique". Il est aussi le gestionnaire du Service de coopération et d'action culturelle au Consulat de France à Hong Kong.