Culture
Expert - Art en Inde

De la professionnalisation du marché de l’art en Inde

Photo d'un technicien mesurant le cadre d'un tableau
Un technicien mesure le cadre du tableau de Vincent Van Gogh, “L’allée aux deux promeneurs”, à la Safron Art Gallery à New Delhi le 26 janvier 2012. C’était alors parmi les premières oeuvres du peintre hollandais à être mises aux enchères par une galerie indienne. (Crédit : AFP PHOTO/SAJJAD HUSSAIN)

Depuis plusieurs mois déjà, je me demandais où était passé le Dr Hugo Weihe, le directeur international du département des arts asiatiques de la célèbre maison de vente aux enchères Christie’s, l’homme-clé du tout naissant succès indien de la vieille maison de vente de New Bond Street (Londres).

Or, le 1er juin dernier, le discret et néanmoins très efficace Dinesh Razirani annonçait par email la nomination du désormais ancien expert de Christie’s à la tête de la maison de vente aux enchères en ligne de Bombay qu’il possède : Saffronart. Cette dernière est d’ailleurs aujourd’hui bien établie comme l’acteur principal du marché secondaire du sous-continent.

Cette annonce est sur le coup passée inaperçue. A tort ! La nouvelle surprend et ce pour plusieurs raisons. Elle témoigne en premier lieu de l’ambition de Saffronart de jouer dans la cour des grands. Mais surtout, elle témoigne d’un phénomène plus général : celui du besoin de professionnalisation du marché de l’art en Inde.

Car oui, nous partons de très loin ! Passé le choc de la surprise, j’envoie un email à Hugo pour lui demander ce qu’il se passe. Rendez-vous est pris pour une courte conversation téléphonique entre New York et Bangalore. Sans embarras, le docteur Weihe m’explique qu’au cours des ans, un différend fondamental est apparu avec sa direction sur la place à accorder à l’Inde dans la stratégie asiatique de la vénérable maison de vente.

En effet, pour l’un (le directeur international du département des arts asiatiques), l’Inde est l’élément moteur et fondateur principal de la dynamique Chine-Inde. alors que pour l’autre (Christie’s), elle ne l’est pas. Et devant ce désaccord, l’expert a pensé qu’il était temps de transformer ce désaccord en opportunité et de s’accorder une pause dans sa carrière. Il prend du recul. Il réunit ses notes pour un livre futur. Il s’occupe de ses parents. Le voilà libre.

Et cela n’a pas échappé à Dinesh, impatient que la clause de non concurrence imposée au désormais ancien directeur, passe pour lui offrir les rennes de Saffronart le plus rapidement possible. Et c’est ainsi que le 1er juillet, le Dr Hugo Weihe en devient le nouveau CEO et prend la responsabilité des bureaux de Bombay, Delhi, Londres et New York.

Parmi ses principales ambitions, le tout nouveau CEO de Saffronart pense d’ores et déjà à développer et renforcer l’axe Bombay – New York, les deux villes de sa nouvelle vie. Sur un continent, il trouvera les œuvres d’art, sur l’autre il trouvera les clients. Son ambition est sans fard : faire de Saffronart le numéro un des ventes d’art indien ! Pour réaliser cet objectif ambitieux, il s’appuiera sur la grande expérience de vente en ligne de sa nouvelle maison et sur sa capacité à maîtriser les coûts. En sus, il rendra les ventes en ligne plus excitantes et organisera des ventes en salle avec efficacité, glamour et succès.

Sur le fond, Hugo Weihe a un plan : il compte profiter du terrain vierge qu’est le marché indien des antiquités. Trouver les plus belles pièces, éduquer les acheteurs potentiels, donner la place qui est due aux trésors sous-estimés éparpillés aux quatre coins du pays ; voici quels seront ses moyens d’actions. Il souhaite pour ce faire ne pas limiter l’offre aux grands maîtres du modernisme et ouvrir les portes de Saffronart aux « nouveaux modernistes » (il m’a donné quelques noms que je garde confidentiel pour le collectionneur que je suis). Il a enfin pour ambition de transformer les amateurs d’art indien actuels ou en puissance en collectionneurs et ainsi décupler leur nombre.

Au cours de notre conversation, Hugo a partagé avec moi son meilleur souvenir de commissaire priseur : la vente en 2005 du premier Tyeb Mehta (un artiste indien né en 1925 et décédé en 2009, NDLA) à plus d’1 million de dollars ; le tout sous les yeux de l’artiste assistant au record dans la salle. Et l’artiste de lui faire alors remarquer :

« Mon rêve est d’être un jour dans la collection du MOMA et pas de battre des records chez Christie’s. »

Le nouveau CEO va-t-il se souvenir du rêve de l’artiste ou va-t-il continuer à établir des records de vente ? Va-t-il faire clignoter l’Inde sur les radars des collectionneurs internationaux ? Va-t-il donner à la scène artistique indienne la place qu’elle mérite au juste prix ? Autant de questions que soulèvent cette nomination d’importance et qui trouveront réponses dans quelques mois.

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A propos de l'auteur
Franck Barthelemy
Diplomé de l’EDHEC, Franck rejoint d’abord le corps diplomatique comme attaché commercial auprès de l’ambassade de France de Bombay en 1993. Il a depuis quitté la diplomatie pour le monde des affaires mais il n’a jamais perdu sa passion pour l’Inde ; passion qui l’a conduit a développer un nouveau modèle de développement pour les ONG indiennes. L’art n’étant jamais très loin, il est depuis 2009, consultant et découvreur de talents artistiques pour collectionneurs.