Société
Reportage

Chine : accidents industriels et mentalités toxiques

Le site de la double explosion de Tianjin, dans la Binhai New Area, le 17 août 2015
Le site de la double explosion de Tianjin, dans la Binhai New Area, le 17 août 2015. (Zhang Yuanyuan / Imaginechina / via AFP)
Au moins 114 morts et plus de 700 blessés à Tianjin. Les chiffres sont encore provisoires. Avant la censure, les nombreuses images amateurs sur la double explosion du 12 août ont donné à la catastrophe une résonance médiatique sans précédent en Chine… Mais elle ne fait que s’ajouter à une série d’accidents mortels, qui souligne une complaisance généralisée dans le domaine de la sécurité au travail.
Une ville moderne, une immense déflagration, 146 personnes décédées et le Premier ministre Li Keqiang qui demande des contrôles de sécurité renforcés « pour éviter des tragédies similaires dans le futur »… Le drame ne se passe à Tianjin le 12 août dernier, mais à Kunshan en banlieue de Shanghai, le 2 août 2014.
À l’époque, c’est une usine d’équipements automobiles qui s’embrase, suite à une accumulation de poussière métallique dans un entrepôt de polissage. Une étincelle aura suffi pour provoquer la catastrophe.
« Juste après cet incident, des équipes d’inspection sont venues dans les usines similaires, un peu partout en Chine. Cela a duré un mois. Puis on a plus vu personne », se souvient, Huang Caigen, directeur de l’ONG Xiaoxiaoyu, qui défend les ouvriers victimes d’accident du travail. La ville de Yongkang, où il est basé, est le royaume de la pièce métallique. Des milliers d’usines y produisent théières en fonte, outils de jardinage ou encore portes blindées…« Ce problème de poussière de métal se retrouve dans de nombreux ateliers de la ville, ajoute-t-il. Le gouvernement local ferme les yeux pour ne pas pénaliser l’économie locale. Le coût de la transgression est vraiment très bas. Je ne serais pas étonné qu’une explosion ait lieu prochainement à Yongkang. »

Contexte

En Chine, aucun secteur n’est épargné par les accidents industriels.

Août 2015 : les mines de charbon – 13 morts lors d’un coup de grisou dans la province du Guizhou, le 11 août dernier.

Juin 2015 : les feux d’artifices – 15 morts et plus d’une douzaine de blessés lors de l’explosion d’un entrepôt de stockage dans la province du Hebei, près de Pékin. L’entrepôt était illégal.

Novembre 2014 : l’emballage alimentaire – au moins 18 morts et 13 blessés lors de l’incendie d’une usine d’emballage dans la province du Shandong (côte nord-est). Le sinistre détruit 1500 m2 sur le site. L’enquête révèle un réfrigérateur défectueux à l’origine du drame.

Août 2014 : l’automobile – 146 morts lors de l’explosion d’une usine de pièces détachées dans la province du Jiangsu (côte est). Les installations manquaient d’une ventilation aux normes ou d’équipements pour éviter une trop grande concentration de poussière, la cause de l’accident meurtrier. Le manufacturier avait été averti à plusieurs reprises avant la tragédie.

Novembre 2013 : l’industrie pétrolière – 62 morts lors de l’explosion d’un pipeline dans une raffinerie du géant étatique Sinopec à Qingdao en novembre 2013. Parmi les facteurs de la catastrophe, la conception du pipeline était déficiente et le contrôle qualité inadéquat.

Juin 2013 : l’agroalimentaire – 119 employés d’un abattoir de volailles périssent dans un énorme incendie, dans la province du Jilin (Nord-Est). L’explication : une fuite d’ammoniac ; pire encore : le grand nombre de morts est dû au fait que la plupart des sorties de l’usine étaient verrouillées, laissant les ouvriers sans issue de secours pour se sauver.

Véhicules endommagés par l’explosion d’un pipeline à Qingdao, dans la province chinoise du Shandong (Nord-Est), le 22 novembre 2013
Véhicules endommagés par l’explosion d’un pipeline à Qingdao, dans la province chinoise du Shandong (Nord-Est), le 22 novembre 2013. (Jia Bailie / Imaginechina / via AFP)

« Quand est-ce qu’on peut reprendre le travail ? »

« À chaque accident, on a l’impression que la première question qui se pose est : quand est-ce qu’on peut reprendre le travail ? plutôt que : comment analyser ce qu’il s’est passé ? », s’indigne le directeur Chine du département HSE (hygiène, sécurité, environnement) d’une multinationale de la chimie.
Ce ne sont pourtant pas les règles qui manquent, mais leur application. « On a affaire à une culture de la complaisance à tous les niveaux, analyse le directeur HSE. Les gens se sont habitués à vivre dans un environnement dangereux. Dangerosité de l’air qu’on respire, dangerosité de l’eau qu’on boit, dangerosité de la circulation automobile… À chaque fois que l’on met en place de nouveaux standards de sécurité dans une usine et que l’on revient quelques mois plus tard, on s’aperçoit que les gens sont retombés dans ce laxisme ».
À Tianjin, les responsables de la compagnie Rui Hai Logistics sont aussi accusés d’avoir opéré pendant 8 mois (d’octobre 2014 à juin 2015) sans la licence autorisant le stockage de produits dangereux, et sous les yeux des autorités portuaires. « Cette culture de la corruption ou de la collusion qui permet de s’affranchir des contrôles, dépend de qui vous êtes. Je peux vous dire qu’en tant que groupe étranger, la police débarque chez nous tous les mois pour vérifier que nos produits sont bien scellés et correctement stockés. Je ne connais pas la situation de Tianjin, mais je suppose qu’encore une fois, l’activité économique du port devrait encore primer sur tout le reste. »
Les autorités chinoises font aujourd’hui valoir que le nombre de morts par accidents du travail décline sur l’ensemble du pays : 1.328 morts sur 100 000 employés en 2014, soit une baisse de 12,9% par rapport à 2013. Des statistiques qui laissent de marbre Huang Caigen, de l’ONG Xiaxiaoyu: « J’attends maintenant de voir les statistiques pour 2015. Avec le ralentissement économique actuel, je constate surtout que les entreprises taillent en priorité dans les coûts liés à la sécurité. »
Par Baptiste Fallevoz à Shanghai
A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).