Société
Reportage

La Chine en quête d'organes

Photo de la salle d'opération avec les chirurgiens
Des chirurgiens opèrent une transplantation d’organe dans un hôpital la préfecture de Huabei, dans la province de l’Anhui (Centre de la Chine), le 1er septembre 2009. (Crédit : AFP PHOTO / EyePress News)
Depuis le 1er janvier, la Chine affirme ne plus prélever d’organes sur ses condamnés à mort. Il est encore trop tôt pour savoir si cette annonce a été suivie d’effets, mais l’abandon de cette pratique sordide soulève une question majeure : comment développer un vrai système de transplantation dans un pays qui souffre d’une immense pénurie d’organes ?
Lu Weimin avoue, un peu gêné, qu’il privilégie la froideur des chiffres aux questionnements éthiques : « J’ai entendu dire qu’en 2014, les prélèvements d’organes sur les condamnés à mort ont représenté 20% des transplantations en Chine.*
*Selon He Xiaoshun, un responsable du Comité national des donations d’organes, le chiffre se monte en réalité à 40% en 2014. Il y a cinq ans, toujours selon He Xiaoshun, 90% des organes transplantés en Chine provenaient de prisonniers exécutés.
Avec la fin de cette pratique, cela va encore compliquer les choses pour les gens comme moi. » À 36 ans, ce Shanghaien souffre d’urémie, une grave insuffisance rénale qui lui impose trois dialyses par semaine. Lorsqu’en 2007 ses médecins jugent la greffe de rein inévitable, il perd rapidement toute illusion : « Je me suis rendu compte que des centaines de personnes avaient aussi déposé une demande, rien que dans l’hôpital ou j’étais traité. Depuis, on ne m’a donné aucune nouvelle ». Lu Weimin fait partie des 300 000 Chinois qui espèrent chaque année obtenir une greffe de rein, de foie, de poumons ou de cornée… Rejoindre la liste d’attente est une démarche presque symbolique dans un pays où les malades n’ont qu’une chance sur 30 de recevoir le greffon attendu. Avec seulement 6 donneurs pour 10 millions d’habitants, la Chine affiche l’un des ratios les plus bas du monde. Ils sont 40 fois plus nombreux en France ou aux Etats-Unis.

Contexte

 Le nombre des condamnations à mort est un secret d’Etat en Chine. Néanmoins, la fondation américaine Duihua a affirmé en octobre 2014 avoir obtenu d’un « responsable judiciaire » une estimation de 2400 exécutions pour l’année précédente — c’est-à-dire une moyenne de plus de six exécutions par jour. Un spécialiste du droit criminel qui requiert l’anonymat affirme toutefois à Asialyst que d’après ses calculs, « plus de 5000 personnes » auraient été exécutées en 2013. Chiffre invérifiable. Un progrès malgré tout puisqu’on est loin des 24.000 condamnations à mort prononcées en 1983.

 

Graphique représentant le nombre de condamnés à mort en Chine, en forte baisse depuis 1983 à 2013.
« La raison principale est culturelle, explique Liu Changqiu, qui travaille depuis 10 ans sur le sujet à l’Académie des Sciences Sociales de Shanghai. Un proverbe chinois affirme que notre corps, nos cheveux et notre peau nous ont été donnés par nos parents. On doit donc maintenir l’intégrité de ce corps pour leur rendre hommage, même après la mort. Cette idée prédomine en Chine. » Ces vieux préceptes confucéens désolent Lu Weimin, qui est aujourd’hui sans travail et a rejoint ses parents dans la campagne proche de Shanghai. « J’ai tenté de convaincre ma propre mère de s’inscrire sur la liste des donneurs d’organes, elle a refusé ! Elle vient d’une famille traditionnelle. J’ai l’impression que les donneurs sont plutôt issus des milieux intellectuels, chez les professeurs notamment. »

« Quelques irrégularités dans les hôpitaux isolés »

A cette croyance, s’ajoute une méfiance chronique de la population chinoise envers un corps médical frappé par les scandales de trafics et de corruption. « Tout était très opaque dans le passé. Jusqu’en 2010, une personne souhaitant donner un organe à sa mort s’inscrivait dans un hôpital et celui-ci s’occupait lui-même de trouver un donneur. Depuis, le système a été progressivement centralisé au niveau national et cela va beaucoup mieux », assure le chercheur Liu Changqiu, qui n’exclut pas « quelques irrégularités dans les hôpitaux les plus isolés ». Il suffit de surfer quelques heures sur internet pour accéder à des forums mettant en contact trafiquants, vendeurs et acheteurs potentiels. Ces dernières années, la presse a d’ailleurs largement relayé les histoires de jeunes désœuvrés, mutilés à vie après avoir vendu leur rein pour combler des dettes de jeu ou s’acheter un gadget électronique dernier cri. « Je suis moi aussi allé voir ce qu’on trouve sur le marché noir il y a quelques années », avoue Lu Weimin. On m’a demandé de payer 300 000 yuans (43 000 euros) pour un rein, c’était trop cher pour moi. J’ai entendu dire qu’aujourd’hui on demande 500 000 yuans (71 000 euros). »

En 2005, le gouvernement a fini par reconnaître qu’il compense la pénurie d’organes en allant chercher les greffons dans les couloirs de la mort de ses prisons. Les prélèvements sur les détenus exécutés fournissent « la majorité des transplantations », avoue même le vice-ministre de la santé de l’époque, Huang Jiefu. Le Parti Communiste chinois devient alors le seul régime au monde à assumer une telle pratique, quasi industrielle. « Avec le consentement des condamnés ou de leurs familles », se défend Pékin. Les autorités restent pourtant incapables de prouver que cette soudaine générosité n’a pas été forcée.

Graphique représentant le nombre de donneurs d'organes décédés par pays (ratio pour un million d'habitant) : Espagne 35, USA 26, France 25, Corée du Sud 8.4, Hong Kong 6.1, Chine 0.6

Il aurait existé de véritables « fermes d’organes », selon un rapport

Des témoignages internes aux systèmes hospitalier et carcéral vont plus loin : des prisonniers de conscience, pour la plupart membres du mouvement religieux Falun Gong, auraient été assassinés dans le seul but d’alimenter le trafic. Un rapport publié en 2006 par deux Canadiens, l’ancien député David Kilgour et l’avocat David Matas, affirment qu’entre 2000 et 2005, « le nombre de prisonniers exécutés et de donneurs consentants fut, de loin, très inférieur au nombre de greffes réalisées en Chine ». Plus de 40 000 transplantations auraient ainsi une origine inexpliquée. Interrogées plusieurs fois à ce sujet, les autorités se content de démentis tièdes.

Les hôpitaux doivent convaincre les malades en fin de vie

Sous la pression internationale, Pékin a commencé en 2010 à réformer son système de dons d’organes. La gestion est confiée à la Croix Rouge chinoise, une institution 100% publique. Des équipes de coordinateurs – médecins et infirmiers – ont été postés dans des hôpitaux pour jouer les surveillants. Ces établissements sont désormais les seuls habilités à inscrire donneurs et receveurs dans le tout nouveau fichier national, le « China Organ Transplant Response System », créé par une équipe de l’Université de Hong Kong. Il leur revient aussi de convaincre les malades en fin de vie, et surtout leurs familles qui refusent souvent de considérer l’état de mort cérébrale comme un décès, en l’absence de définition claire dans la loi chinoise. Depuis 2014, deux plateformes d’inscription existent également sur internet pour les candidats au don. Sollicitée pour répondre à nos questions, la Croix-Rouge Chinoise, pointée du doigt en 2011 pour un scandale de détournement de fonds, a refusé tout commentaire.
Image du site internet China Organ Transplant System
Un internaute consulte le site du China Organ Transplant System à Liaocheng, dans la province du Shandong (Est de la Chine) le 18 août 2013. (Crédit : AFP PHOTO / Da qing / imagineChina)

Toujours est-il que ces nouvelles procédures semblent porter leurs premiers fruits. En 2014, environ 1700 personnes ont donné un ou plusieurs organes en Chine. Ce chiffre est supérieur à l’ensemble de la période 2010-2013. Les deux premiers mois de l’année 2015 sont également encourageants avec 380 donneurs (50 % de plus qu’en janvier-février 2014) et 1000 organes prélevés, selon les chiffres donnés par Huang Jiefu, devenu Président de la Commission du don d’organes. Mais cette prise de conscience reste très insuffisante. Pour Liu Changqiu de l’Académie des Sciences Sociales, il faut aller plus loin : « Dans un premier temps, on pourrait rendre le don d’organes obligatoire chez les millions de membres du Parti Communiste, afin qu’ils donnent l’exemple », propose le chercheur.

Les autorités assurent faire en sorte d’obtenir le consentement des suppliciés

En attendant, ce même Parti juge aujourd’hui le système de dons assez mûr pour annoncer la fin des prélèvements d’organes sur les condamnés à mort. À une nuance près : les prisonniers pourront toujours donner sur une base volontaire, mais de façon transparente, en s’inscrivant dans le registre national de la Croix Rouge. « Le problème c’est que la loi n’oblige pas les autorités carcérales à faire venir l’avocat du condamné au moment de la signature, déplore Liang Xiaojun, directeur adjoint du collectif « China against Death Penalty ». Sans ce garde-fou, on n’est sûr de rien. » Même scepticisme du côté de Human Rights Watch : « Tant que le système national de don d’organes n’aura pas vraiment démarré, je juge très peu probable que cette pratique soit abandonnée », affirme Nicolas Bequelin, le spécialiste Chine de l’ONG de défense des droits de l’homme, qui reconnaît « ne pas avoir de preuves formelles dans un sens comme dans l’autre ».

L’opacité qui règne autour du système répressif chinois, force encore à la méfiance. La plupart des militants des droits de l’homme restent prudents : comment prendre pour argent comptant des informations données par un régime, qui refuse toujours de publier le nombre de personnes exécutées chaque année ?

Baptiste Fallevoz à Shanghai

A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).