Environnement
Analyse

L’économie circulaire, sauce japonaise

Démonstration d'un batterie "bio".
Une employée de Sony en démonstration d’une nouvelle “batterie bio” qui fait marcher une hélice grâce à la cellulose de papiers recyclés, lors du Salon des éco-produits à Tokyo le 15 décembre 2011.
Produire, consommer, jeter… Notre vieux modèle économique « linéaire » est-il encore tenable ? Face à l’épuisement des ressources et face aux conséquences désastreuses des dérèglements climatiques, l’urgence est de produire mieux avec moins, et en réutilisant. C’est l’esprit de l’économie « circulaire », dont le modèle se développe partout dans le monde. En pointe en Asie, le Japon s’est engagé sur cette voie depuis les années 1980. Mais le pays a franchi un pas dans les années 2000, avec la promotion des « 3R » : réduction, réutilisation et recyclage. Face à l’aggravation de la pollution dans l’archipel, il n’y avait pas d’autre choix. Des lois sont entrées en vigueur pour améliorer la gestion des ressources et des déchets, respecter l’environnement tout en contribuant au développement économique. Et cela fonctionne. Enquête sur les succès de la société circulaire nippone
Depuis 1970 et l’adoption de la loi sur le traitement des déchets, ordures ménagères et déchets industriels sont distingués, les premières étant gérées par les municipalités, les seconds par les entreprises industrielles. L’objectif était de réduire la pollution qui s’aggravait depuis les années 1950, en lien avec la haute croissance économique.

Contexte

Dans la décennie 1980, arrivé au summum de sa puissance économique et financière, le Japon a toutefois peiné à faire face à l’augmentation des problèmes posés par les déchets. Selon le ministère de l’Environnement, de 1980 à 1995, les quantités de déchets municipaux et industriels ont augmenté respectivement de 15 et 35 %, tandis que la population a progressé de 5 % seulement.
Les exemples de poubelles à ciel ouvert ne manquent pas. En plus de l’île de Teshima, souillée par 620 000 m3 de déchets industriels illégaux de 1975 aux années 1990, l’exemple du mont Fuji est édifiant. « Dans les années 1990, toutes sortes de déchets y ont été abandonnés : produits ménagers, ordinateurs, voitures ou pneus », détaille Naoko Aoki, directrice du Fujisan Club, créé en 1998 afin de sensibiliser les citoyens et les entreprises sur la question des déchets.

Face à ce manque de résultat, les décideurs nippons ont intensifié la législation dans les années 1990 et 2000, notamment avec la loi fondamentale de promotion de la création d’une société circulaire de mai 2000. Citoyens, entreprises et administration agissent ensemble afin de mieux gérer les ressources. Le Japon est entré dans une nouvelle ère avec un objectif clair : promotion des mesures « 3R » (réduction, réutilisation, recyclage), gestion plus efficace des déchets industriels et lutte contre les dépôts illégaux.

Réduire

Environ 121 Tokyo Dome, stade de baseball mythique de 55 000 places, remplis à ras bord. Voilà l’équivalent en volume de la production d’ordures municipales au Japon en 2013. Selon le ministère de l’Environnement, 44,87 millions de tonnes de déchets ont été émis cette année-là : 65 % par les ménages, 29 % par les entreprises et 6 % par les collectivités. Soit 958 grammes par habitant et par jour. De 2003 à 2013, la quantité totale a diminué de 17,5 %, quoique la progression se soit ralentie depuis 2010. La même tendance est observée pour les déchets industriels.
Grâce à une politique qui pousse à l’incinération et au recyclage, la quantité de déchets enfouis, directement ou après traitement, a été nettement réduite : de 80 % pour les déchets généraux et de 65 % pour les déchets industriels, de 1995 à 2012. « Il n’y a presque plus d’enfouissement direct, les déchets non combustibles sont broyés puis triés, et ceux qui ne sont pas recyclables sont enfouis », indique Masanobu Ishikawa, professeur à la faculté d’Economie de l’Université de Kôbe.

Recycler

Le taux de recyclage a depuis évolué positivement, passant de 8 % en 1993 à 16,8 % en 2003 et 20,3 % en 2007, avant de se stabiliser (20,6 % en 2013), selon les données du ministère de l’Environnement. S’agissant des métaux, le taux de recyclage est très élevé pour l’acier, le cuivre et l’aluminium – mais reste encore bas pour le zinc. Selon l’Association japonaise de recyclage des récipients en acier, 92,9 % des canettes et autres boîtes de conserve ont effectué un nouveau passage dans le cycle d’opérations en 2013, contre 50 % dans les années 1980. Les résultats sont également excellents en termes de recyclage des produits électroniques.
En 2013, deux tiers des municipalités nippones imposaient à leurs citoyens de trier plus de 10 types de déchets, et 130 d’entre elles étaient allées jusqu’à instaurer un triage à plus de 20 catégories. La ville de Minamata, qui a donné son nom à la maladie due à une intoxication par le mercure, est devenue exemplaire en lançant sa politique de tri en 1993. Les ordures y sont aujourd’hui classées en 21 catégories : les 3 plus courantes sont ramassées une ou deux fois par semaine et les 18 autres, une ou deux fois par mois. Pour s’en sortir, les habitants disposent d’un calendrier et de consignes très claires. « Pour les erreurs de bon sens, il n’est pas prévu d’amende, précise Kazuya Fukuda, responsable de la gestion des déchets à Minamata. En revanche, il y a des pénalités pour les rejets illégaux malveillants, dans le cadre de la loi sur le traitement des déchets. » Résultat : le taux de recyclage dans cette ville est passé de 0 % en 1991 à 16,5 % en 1994 et 40 % en 2013. Les effets de cette politique en termes de réduction de la quantité des déchets sont en revanche limités. « Puisque cela dépend de la politique de l’État ou de la conjoncture, il est très difficile de changer la situation à travers les actions des collectivités locales », explique Kazuya Fukuda.
Des sacs de bouteilles à recycler sont déposés sur le côté de la route.
Jour de ramassage de certaines catégories de déchets (bouteilles en plastique, bouteilles en verre, canettes, etc.), dans un quartier de Nara. (Crédit : Jean-François Heimburger)
Les citoyens prennent part à l’effort national. « Depuis 2012, le Fujisan Club et le département de Yamanashi, grâce aux bénévoles, ont trié 3 000 pneus et l’équivalent de quatre maisons de déchets industriels, provenant surtout du secteur de la construction », indique Naoko Aoki. « Nous avons récupéré plus de 100 tonnes de déchets et recyclons tout ce qui est possible », ajoute-t-elle.
Les entreprises, quant à elles, ne sont pas en reste. Toyota, engagé dans le recyclage depuis le début des années 1970, est exemplaire en la matière : en 2011, au Japon, le taux de recyclage a atteint la barre des 99 % pour les voitures ; de 2008 à 2013, il est passé de 80 à 96 % pour les résidus du broyage. Le groupe s’illustre aussi, comme d’autres, dans le recyclage des plastiques et des métaux (y compris les métaux rares) : près de 75 tonnes de tungstène ont par exemple été recyclés par Toyota entre 2010 et août 2013.
Les déchets sont triés dans une décharge.
Tri des métaux à Ôsaka. (Crédit : Jean-François Heimburger)

Réutiliser

La réutilisation simple existe depuis longtemps, avec les marchés des livres d’occasion, des objets de marque, des bijoux, etc. Les municipalités développent ce principe. La ville de Minamata, où il existait jusqu’à récemment un programme de réparation et revente de vélos, a mis en place une « boîte des malaises face au gaspillage » (mottainai BOX). « Les meubles ou produits électroménagers encore utilisables mais dont les propriétaires souhaitent se débarrasser sont enregistrés sur des fiches, préparées par la ville, explique Kazuya Fukuda. Les habitants qui souhaitent acquérir ces objets le font savoir à la ville, qui se charge alors de la mise en relation ».
Des projets de réutilisation de haute valeur sont aussi encouragés, alliant ainsi activité industrielle et développement durable. Toyota récupère depuis 2013 les batteries NiMH en fin de vie, qui sont réutilisées en tant que stations de stockage d’énergie, par exemple dans les salles d’exposition dont la façade est équipée de panneaux photovoltaïques. Le fabricant d’engins de constructions Komatsu continue de développer et promouvoir dans le monde son programme de remanufacturing, consistant à réutiliser des composants récupérés, moins coûteux, pour la fabrication de nouveaux produits.

Quelles perspectives ?

Le chemin est encore long pour atteindre cette société idéale du « zéro déchet ». « En ce qui concerne l’électroménager, il faut augmenter le taux de récupération des produits usés et décourager le traitement clandestin », préconise Masanobu Ishikawa. L’objectif du ministère de l’Environnement est de faire passer le taux de récupération de 75 à 85 % d’ici 2018 pour le gros électroménager, et de 4 à 20 % d’ici la fin 2015 pour le petit électroménager. « Le taux est bas pour le petit électroménager, car la loi le concernant n’a été établie qu’en 2013 », explique M. Ishikawa.
Les Japonais partagent depuis plusieurs années leur expertise avec une dizaine de pays en Asie (de la Chine à l’Indonésie), mais aussi dans le monde (Brésil). La transition vers des sociétés s’appuyant sur le système des « 3R » est amorcée, avec un double objectif : l’exploitation durable des ressources mondiales, et le développement économique et social des entreprises et des territoires.
Par Jean-François Heimburger
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant et chercheur associé au CRESAT (laboratoire de l’Université de Haute-Alsace). Spécialiste du Japon, il est auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018).