Culture
Entretien

Nicolas Pinon : Réinventer l’usage de la laque

Chaise longue collection ASA. Coque en fibre et poussière de chanvre, laque végétale et carton alvéolaire, piétement en sycomore ondé.
Chaise longue collection ASA. Coque en fibre et poussière de chanvre, laque végétale et carton alvéolaire, piétement en sycomore ondé.
Nicolas Pinon est un des rares artisans d’art français à travailler la laque végétale, et notamment la laque sèche, spécialité japonaise. Lauréat de nombreux prix, le Mobilier national vient de lui acheter toute une collection de meubles. Il nous parle de son passage par le Japon qui a bouleversé son regard et sa technique.

Entretien avec Nicolas Pinon

Diplômé de l’école Boulle en ébénisterie en 2001, Nicolas Pinon se spécialise en vernis et laque et se passionne rapidement pour la laque végétale japonaise, auquel il s’initie en Espagne avant de partir se perfectionner à plusieurs reprises au Japon auprès d’un maître, Nagatoshi Onishi. Il se forme notamment à la technique ancestrale du kanshitsu, (laque sèche) qui utilise depuis plus d’un millénaire toile, terre et laque pour fabriquer la structure des statues destinées aux temples.

Peu à peu il développe, avec son complice le designer français Dimitry Hlinka, des créations originales qui leur vaudront de remporter le prix Bettencourt Dialogue 2020 et le Grand Prix de la création de la ville de Paris et d’être collectionner dans plusieurs musées français.

Aujourd’hui, tout en travaillant la laque selon les techniques traditionnelles, il effectue des recherches, en utilisant les nouvelles technologies. Il travaille actuellement sur des supports souples en impression 3D et la gravure de la laque au laser.

Nicolas Pinon dans son atelier. Photo Anne Garrigue.
Nicolas Pinon dans son atelier. Photo Anne Garrigue.
Pouvez-vous préciser d’abord ce qu’est la laque végétale ?
Nicolas Pinon : C’est une résine fabriquée à partir de la sève du « Rhus vernicifera, » un arbre de la famille des sumac. Cette matière urticante repousse les insectes et protège l’arbre. On récupère cette sève et on la colore. Les techniques viennent d’Asie où chaque pays a eu sa manière de travailler.
Le Japon est spécialisé dans les techniques fond noir et décor or et la Chine est plus spécialisée sur les fonds rouges et les fonds noirs avec des gravés style Coromandel. J’ai choisi le Japon, parce qu’il y a ce mélange inouï entre tradition et modernité.
A-t-il été difficile de trouver un maître au Japon ?
J’avais commencé à travailler à Paris pour me faire la main. En trois ans, j’ai pu mettre assez d’argent de côté pour partir. J’ai rencontré les deux universités des Beaux-Arts de Tokyo et Kyoto pour savoir si je pouvais bénéficier de six mois ou un an d’intégration technique dans les ateliers. En vain. J’ai aussi organisé des rencontres d’artisans à Wajima, dans la province de Noto, capitale de la laque japonaise.
C’est à Tokyo que j’ai rencontré mon maître Nagatoshi Onishi, un ancien professeur des Beaux-Arts de Tokyo à la retraite qui avait monté son atelier. Très curieux de l’étranger, parlant un peu anglais, il m’a accueilli trois mois en 2007 et je suis tombé amoureux de son savoir-faire, le « kanshitsu » ou technique de la laque sèche. Cela consiste à fabriquer des objets en tissu, en stratifiant le tissu avec de la laque qui le rigidifie. On finit avec de l’enduit. Cette technique affranchit de tout ce qui est support et donne une liberté assez folle.
Comment avez-vous fait votre place de retour en France avec cette technique encore très mal connue chez nous ?
Je ne suis pas tout de suite parvenu à gagner ma vie avec la laque végétale. Personne n’était intéressé. J’ai dû revenir à l’ébénisterie et au vernis synthétique où il y a un marché.
Tout a changé en 2014, quand j’ai repris l’atelier d’un artisan qui partait à la retraite dans le faubourg Saint-Antoine à Paris. Un antiquaire est venu me voir pour la restauration d’une pièce de Jean Dunand (Art déco). Je l’ai restaurée à sa grande satisfaction. De fil en aiguille, une partie des galeristes du Carré Rive Gauche m’ont appelé. Aujourd’hui entre un tiers et la moitié de mon activité consiste à restaurer des objets « Art Déco. »
Que vous a apporté ce passage par l’atelier d’un maître japonais ?
J’ai été tout de suite fasciné par la mise en valeur de la ligne par la laque. Cela a changé ma vision. Alors qu’en Europe, traditionnellement, la laque est appliquée sur des supports plats de manière décorative, au Japon, la laque est considérée comme une matière qui met en valeur une forme avec la prise de lumière sur les courbes. La laque noire en particulier donne une profondeur dans laquelle on peut se perdre complètement.
Cette matière tellement expressive artistiquement exige des techniciens extrêmes. Si on ne maîtrise pas le geste et la matière, le rendu ne sera pas à la hauteur.
Personnellement, je ne suis pas dans le geste expressif. A l’école, j’ai appris le dessin technique, je dessine plutôt des carrés que des ronds. Paradoxalement, les techniques de la laque sèche ont libéré mon expression, même si je reste encore quelqu’un qui passe par l’objet, le savoir-faire plutôt que par le discours.
Avez-vous maintenant trouvé un public pour vos créations avec cette technique ?
J’ai aujourd’hui de multiples activités : je restaure, je forme des professionnels ou des futurs professionnels de la restauration en musée. J’enseigne la restauration de la céramique au grand public, ainsi que la laque, deux à trois fois par an. Et je consacre à la création le temps qui me reste.
Le premier objet que j’ai fabriqué lors de ma formation au Japon était une grande tasse avec l’empreinte de ma main. Mon maître, le premier jour, m’a dit de prendre un carnet et de dessiner. L’idée est venue et il l’a approuvée. Je suis parti du bloc que j’avais saisi et j’ai dessiné le contour de mes doigts de la main droite et de la main gauche. En trois mois, j’ai réalisé quatre pièces.
Verres en laque fabriqués lors d’une formation au Japon. Crédit photo Gaston Bergeret.
Verres en laque fabriqués lors d’une formation au Japon. Crédit photo Gaston Bergeret.
Aujourd’hui, je ne crée pas seul. Je me suis associé – sans créer de marque – avec un designer, Dimitry Hlinka. Notre duo a commencé en 2018 avec pour objectif de participer à des concours pour montrer ce qu’on peut faire en laque végétale.
On m’a proposé de concourir au prix Bettencourt pour l’intelligence de la Main. Avec Dimitry, nous avons réfléchi à l’idée de créer un beau radiateur mobile en laque. Nous étions curieux de voir jusqu’où nous pourrions pousser la matière. La laque résiste à la chaleur jusqu’à 60/70°. D’autre part, les radiateurs mobiles sont en général très moches. Dimitry a dessiné une ligne comme une résistance pour en faire un squelette en impression 3D capable de résister à la chaleur. Par-dessus ce squelette très souple, j’ai stratifié mon tissu de chanvre et de laque, qui a durci la pièce.
C’est sans danger car la laque ne brûle pas. Dimitry a eu l’idée de faire changer le radiateur de couleur pour montrer qu’il est en chauffe. J’ai découvert l’existence des pigments thermochromiques, en me souvenant des petites voitures de mon enfance, qui changeaient de couleur dans l’eau. La laque sans pigment donne une couleur brune. Elle peut être noire avec de l’oxyde de fer et, grâce aux pigments, elle peut passer du brun foncé au brun très clair. En associant un design contemporain, un savoir-faire millénaire et une technologie exclusive, nous avons finalement gagné le prix Bettencourt en 2020 et le radiateur a été acheté par le MAD (musée des arts décoratifs de Paris) en 2023.
Entropie, radiateur d’un nouveau genre, 4 kg. L’œuvre à nécessité 450 heures de travail. Sa structure est composée d’une trentaine de tubes imprimés en 3D. A partir de résine de soja biodégradable. Projet réalisé en collaboration avec Dimitry Hlinka, récompensé par le Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main - Dialogues 2020. Crédit photo DR.
Entropie, radiateur d’un nouveau genre, 4 kg. L’œuvre à nécessité 450 heures de travail. Sa structure est composée d’une trentaine de tubes imprimés en 3D. A partir de résine de soja biodégradable. Projet réalisé en collaboration avec Dimitry Hlinka, récompensé par le Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main - Dialogues 2020. Crédit photo DR.
Je suis par ailleurs reparti au Japon à l’été 2019, en tant que boursier de la fondation Banque populaire, ce qui m’a permis de créer un vase noir Kiseki autour du concept d’un outil du pâtissier, la douille à Saint-Honoré. L’objet est recouvert de poudre de charbon ultra mate, qui en s’usant va disparaître, et donne cet aspect usé qui renoue avec le concept japonais d’un objet plus beau usé que neuf.
Vase Kiseki, laque sèche kanshitsu, taille 60 cm. Crédit photo : Matthieu Gauchet.
Vase Kiseki, laque sèche kanshitsu, taille 60 cm. Crédit photo : Matthieu Gauchet.
J’ai été en outre pensionnaire de la villa Kujoyama à Kyoto pendant quatre mois en 2024, ce qui m’a permis de développer un projet extraordinaire avec un professeur d’université de Sendai, Kenji Toki, qui a mis au point un système d’alvéolaire carton couple avec la technique de la laque sèche. Avec Dimitry et Kenji Toki, nous avons créé une collection de meubles, que nous avons exposé l’année dernière au Grand Palais à Paris. Toute la collection a été vendue. Le MADnous a acheté une chaise longue et le reste a été acheté par le mobilier national.
Êtes-vous reconnu aujourd’hui au Japon comme en France ?
Avec Dimitry, nous avons remporté en 2023 un prix au concours international de laque d’Ishikawa. Du coup, beaucoup d’artisans japonais me connaissent. Même si à leurs yeux, je ne serai jamais l’égal d’un laqueur japonais parce que la laque ne fait pas partie de ma culture, je constate une curiosité respectueuse du travail qui est engagé, de la mise en valeur de la matière et de l’investissement dans ma formation au Japon. Cette reconnaissance est très importante pour moi.
Maintenant, nous aimerions exposer au Japon et rentrer dans des collections japonaises. Ce serait l’étape ultime…et d’ici là peut être intéresser le Victoria and Albert Museum de Londres. Notre originalité est d’allier technique traditionnelle et design, ce qui ne se fait pas tellement au Japon où les deux mondes- artisanat d’art et design – ont encore peu de relation entre eux.
Nicolas Pinon au travail. Crédit Julie Limont.
Nicolas Pinon au travail. Crédit Julie Limont.
Quelle différence voyez-vous entre le Japon et la France en matière de collaboration entre artisans d’art et designers ?
En France, la mode et la création ont toujours travaillé avec les artisans d’art et les ont fait évoluer. Au Japon, la voie du « kogei, » la conservation du savoir-faire et de la tradition des arts et métiers, – une voie strictement régulée par le ministère de l’Economie japonais- est tellement forte que le design n’a pas pu lui imposer cette évolution.
Aujourd’hui, il y a trois types de formation à la laque au Japon : apprentissage dans un atelier de laqueur, formation dans une école « kogei » qui initie aux savoir-faire traditionnels, passage par les Beaux-Arts qui forment à la création en associant étroitement technique et création. Beaucoup d’étudiants chinois postulent aujourd’hui pour venir dans les universités japonaises et se former à la laque.
Pourquoi la société japonaise n’utilise-t-elle pas ce sang neuf ?
Au Japon, il y a actuellement une confrontation entre la jeune et l’ancienne génération. Il me semble que les jeunes Japonais n’ont plus envie de défendre « le Kogei, » cette voie que leur impose l’ancienne génération. Ceux qui sont à l’université préfèrent devenir artistes. Ils ne veulent pas produire de la vaisselle, mais faire des pièces uniques à destination des galeries, avec une envie d’aller à l’international.
La seule chose qui rapproche tout le monde, c’est la maîtrise technique. Quelle que soit la formation, elle est exceptionnelle et il y a un respect mutuel. Mais au fond, ils ont le sentiment de ne pas faire la même chose.
Il est intéressant de voir aujourd’hui un intérêt de la part du Japon pour le modèle français. La France et le Japon, avec peut-être l’Italie, sont les pays dont les savoir-faire en artisanat d’art sont les plus vendeurs, les plus visibles dans l’histoire. En France, ces savoir-faire évoluent constamment, notamment avec l’apport du numérique. Les Japonais restent plus bloqués mais ils savent qu’il faut faire quelque chose. Ils sont à la recherche de solutions.
Il est assez contre intuitif de penser que le Japon, pays des robots et de la domotique, n’est pas à la pointe de la technologie dans l’évolution des savoir-faire ancestraux…
Le problème c’est que le « kogei » est un domaine sanctuarisé pour les Japonais. Je peux citer l’exemple d’une jeune femme, une des dernières à savoir fabriquer les pinceaux en cheveux, indispensables pour appliquer la laque. Elle a appris son art auprès d’un maître qui prenait sa retraite à Tokyo. Elle réalise tout à la main, comme son maître le lui a enseigné et ne souhaite absolument rien changer à sa pratique, même pour des tâches subalternes, qui pourraient être réalisées bien mieux, et surtout bien plus rapidement, de façon mécanique. Une position très ferme malgré les ruptures de stock, au détriment de la profession. Pour elle, changer serait se trahir et perdre les savoir-faire ancestraux tels qu’ils lui ont été transmis.
Propos recueillis par Anne Garrigue

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A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.