Reportage
Le Japon entend combler son retard dans l’univers mondial des startups
Longtemps invisible dans le secteur des startups, le Japon multiplie depuis cinq ans les initiatives afin de favoriser le développement des jeunes pousses, innovantes et créatives. Le grand salon TechGala qui s’est tenu à Nagoya les 26 et 27 janvier dernier, dans la préfecture d’Aichi, berceau du géant de l’automobile Toyota, a rassemblé plus de 6 000 participants en quête de reconnaissance. Mais dans un contexte économique japonais inquiétant, le chemin des startups est semé d’embûches.
Shunya Chosokabe, 28 ans, a de l’audace. Diplômé en biochimie de l’Université de Gifu, près de Nagoya, ce brillant étudiant s’est lancé dans une périlleuse aventure, spécialement au Japon où le retard dans le domaine est criant : créer sa propre startup, FiberCraze, en tablant sur la mise au point d’un textile révolutionnaire permettant d’économiser des milliers de litres d’eau et autant de kilowatts.
« J’ai lancé mon projet il y a quatre ans et demi avec un capital d’à peine 10 000 euros, » explique-t-il dans un bureau de l’Université qui l’a soutenu dès le départ. Et pour cause, car son invention pourrait permettre de prendre part à la préservation de la planète mais aussi des vies. Mais en dépit de l’ingéniosité de l’invention, le chemin vers le succès reste tortueux et difficile.
Les traits tirés, il présente les différentes bobines de fil de couleurs qu’il a fabriquées. « Avec mon équipe de huit personnes embauchées à plein temps aujourd’hui, nous avons élaboré un nouveau produit écologique unique dans sa structure, sans produit chimique pour les teintures, qui réduit de 70 % le CO2 et 80 % l’eau. » Dans un petit laboratoire adjacent à son bureau, ce biochimiste très créatif montre les premiers prototypes de ses petites machines qu’on peut ajouter à une chaîne de production classique.
Le financement reste un obstacle
« Nos tissus ont été présentés à la Fashion Week à Paris l’année dernière, ajoute-t-il, un véritable coup de pouce pour nous. » Et de révéler qu’ils travaillent sur un nouveau processus qui permettra « d’intégrer dans les fibres des substances naturelles comme des répulsifs anti-moustique qui permettront de lutter contre le paludisme. »
Shunya précise qu’il est déjà en contact avec des partenaires en Malaisie et en Inde. Mais en dépit de cette créativité innovante et de cette prise de risque, qui n’est plus vraiment dans la culture industrielle japonaise depuis deux décennies, Shunya Chosokabe le reconnaît : « nous ne sommes pas encore rentables, le financement reste un obstacle, les banques sont frileuses, elles n’ont pas encore cette culture des startups. »
Voici pourquoi le grand salon TechGala à Nagoya les 26 et 27 janvier derniers a été d’une énorme importance pour Shunya Chosokabe et des centaines de startups en quête de reconnaissance, de visibilité et surtout de soutien financier.
Plus de 6 000 participants – comparé à 5 000 en 2025 – s’étaient donnés rendez-vous à Nagoya : des entreprises, des industriels, des financiers et des investisseurs. Au cœur d’une immense région à la longue histoire industrielle, berceau du groupe Toyota, Nagoya souhaite rassembler autour de cette idée les préfectures limitrophes de Aichi, Gifu, Mie et Shizuoka (15 millions d’habitants, aéroport, port, usines automobiles, textile, céramique, machines-outils) afin de s’installer ensemble sur le podium des startups après Tokyo et Osaka.
Construire un nouvel avenir avec les startups
« Depuis cinq ans nous avons lancé un vaste programme de soutien en direction des startups, » expliquait le gouverneur de la préfecture d’Aichi, Hideaki Ohmura au moment de l’inauguration de TechGala 2026, sur fond de musique rock et électro.
« La région a tous les atouts, industriel, numérique, IA, afin de devenir une base de développement pour les startups, ajoutait-il, elles sont un moteur indispensable de la croissance qu’il faut favoriser, comme à Tokyo et Osaka. Il faut encore investir. »
Le discours est le même dans la bouche du maire de Nagoya, Ichiro Hirosawa, qui veut « construire un nouvel avenir avec les startups, » slogan qui fait écho au grand plan du gouvernement japonais lancé en 2022. Plan doté de 61 milliards d’euros qui a pour ambition de créer près de 100 000 startups et une centaine de licornes, ces jeunes pousses qui valent en capitalisation au moins 1 milliard de dollars.
Dans le ton volontaire des leaders politiques régionaux de Nagoya on perçoit l’urgence d’accélérer cette dynamique à l’égard des startups car le retard est criant. Selon les derniers chiffres publiés par les autorités économiques japonaises, il n’y aurait aujourd’hui que 24 000 startups au Japon et une dizaine de licornes.
Si bien qu’à l’échelle mondiale, le Japon se classe 18e en termes de création de licornes, derrière l’Indonésie et l’Australie. Sans grande surprise, c’est Tokyo qui remporte la palme avec 4 licornes. La France, elle, affiche plus de 20 000 startups, première en Europe, et une trentaine de licornes.
500 millions de téléchargements
Pour le patron de Ibis Inc. Eiji Kamiya, développeur d’applications mobiles depuis l’an 2000, ces chiffres permettent de rêver. Son application IbisPaint qui permet de dessiner, colorier et créer des personnages de dessin animé avec les doigts sur son téléphone mobile ou sa tablette, la réussite est, presque, à portée de doigt.
L’application IbisPaint a été téléchargée plus de 500 millions de fois en septembre 2025 dans le monde. « Nous avons des millions d’inscrits, débutants ou créateurs, dans plus de 200 pays et régions du monde et nous visons surtout les générations Z et Alpha, jeunes, » explique-t-il avec pondération dans ses bureaux de Nagoya Takuya.
« Ici nous ne manquons pas d’ingénieurs. Sur 356 employés nous comptons 302 ingénieurs high-tech […] c’est la force de la région. » Pour autant l’entreprise n’est toujours pas bénéficiaire. Le processus est douloureux, demande du temps et des investissements qui manquent toujours cruellement.
Dans les couloirs du Salon TechGala, Yo Amakusa, le patron de la startup de biotechnologie i. Body Inc. lancée en 2018, présente sa technologie innovante sur la création « d’anticorps très spécifiques de haute qualité » très utiles pour les entreprises pharmaceutiques et les laboratoires de recherche.
« Nous savons que notre technologie est d’avant-garde et nous avons déjà déposé deux brevets, » assure le jeune responsable diplômé dans la chimie dans un anglais parfait. « Mais il nous faut trouver des partenaires solides capables de nous financer et nous ouvrir des coopérations à l’étranger comme vers les États-Unis ou l’Union européenne, » s’empresse-t-il d’ajouter. Une façon à peine voilée de déplorer que les compagnies locales « ne travaillent pas toujours ensemble. »
Des technologies innovantes
Son voisin Kohei Natsume, la trentaine, compte bien trouver des partenaires lors de ce salon, convaincu de l’originalité de son processus « révolutionnaire » de récupération des forets et mèches de perceuses industrielles. Là encore le souci de l’écologie et de la réutilisation pour préserver des matières premières comme le cobalt ou le tungstène.
« Nous avons réussi à inventer un rayon laser très spécial capable de nettoyer et réutiliser les forets industriels qui sont d’ordinaire jetés après usage, » explique-t-il, tout en montrant des photos impressionnantes du processus. Il évalue le marché à plus de 30 milliards de dollars et cible les régions où se trouvent de grandes usines de fabrication de voitures comme à Détroit aux États-Unis ou en Allemagne.
Toujours dans le même esprit écologique, la startup Towing Co. Ltd, créée en 2020 dans la région, propose une « agriculture durable de nouvelle génération, » en coopération avec le Département Agritech de l’Université de Nagoya. « Dans le monde entier les sols s’appauvrissent et nous avons réussi à créer des micro-organismes naturels capables de revitaliser des terres fatiguées. Mais comme pour tous mes collègues, nous cherchons des financements, encore et toujours, ce n’est pas facile, » souligne-t-il. D’autant que la situation économique du Japon ne s’améliore pas ces dernières années et ne pousse pas les industriels japonais à prendre des risques sur des projets qu’ils jugent fragiles ou incertains.
Un contexte économique difficile
Même si l’inflation a légèrement ralenti ce dernier trimestre, elle reste élevée. Les chiffres officiels font état d’un ralentissement de l’inflation (hors produits frais) à 2,4% sur un an en décembre 2025, contre 3% enregistrés en novembre. Un ralentissement qui s’explique essentiellement par les subventions énergétiques accordées en décembre, tandis que les prix alimentaires continuent eux de bondir, celui du riz s’envolant de 34% sur un an.
Alors que l’archipel a longtemps été hanté par la déflation, il est confronté depuis trois ans et demi à la flambée du coût de la vie et à la faiblesse chronique du yen qui renchérit les produits importés. Le riz est même devenu un symbole : son prix avait plus que doublé mi-2025. Le mécontentement populaire pour l’inflation a largement contribué à faire tomber l’ancien premier ministre Shigeru Ishiba, le prédécesseur de Sanae Takaichi, première femme à ce poste au Japon.
Soucieuse de rassurer la population japonaise, la Première ministre a dévoilé en novembre un plan de relance équivalent à 117 milliards d’euros pour soulager ménages et entreprises, avec subventions et allocations. Au risque de gonfler l’endettement déjà pharaonique du pays, qui devrait dépasser 230% du PIB sur l’exercice 2025 selon le Fonds monétaire international (FMI). De surcroît, en 2025, le Japon a enregistré son cinquième déficit commercial annuel consécutif, dépassant 2 600 milliards de yens (16,7 milliards de dollars), bien que ce montant soit inférieur de moitié comparé à 2024, grâce à la faiblesse du yen.
Le danger chinois
L’économie japonaise risque en outre de souffrir du durcissement des tensions entre l’archipel et la Chine après des propos de Sanae Takaichi en novembre dernier laissant entendre que le Japon pourrait intervenir sur le plan militaire en cas d’invasion de Taïwan par l’armée chinoise. Parmi les mesures prises par Pékin figure un vaste boycott touristique à l’égard du Japon.
L’afflux au Japon de touristes chinois a fortement contribué à la reprise économique japonaise après la pandémie de COVID-19, contribuant à hauteur d’environ un cinquième des 9 600 milliards de yens (61,9 milliards de dollars) de recettes touristiques prévues en 2025.
Conscientes du nouveau contexte mondial incertain avec d’un côté un Donald Trump soufflant le chaud et le froid sur les tarifs douaniers et une Chine belliqueuse menaçant de limiter ses exportations de terres rares et de boycotter les importations japonaises, les autorités japonaises ont montré leur volonté de favoriser le secteur des startups.
« Il est crucial pour le Japon de libérer la créativité d’une jeunesse qui ne veut plus de l’ancien modèle de l’emploi à vie dans une grande compagnie japonaise dans lesquelles les initiatives sont bridées, » explique un conseiller commercial européen basé au Japon depuis de nombreuses années. « Les autorités japonaises se sont d’ailleurs inspirées de la French Tech pour créer un modèle économique viable pour ses startups, » confie-t-il encore.
A ses yeux, ces jeunes entrepreneurs nippons ont le courage de prendre des risques et de se lancer dans l’innovation malgré un contexte difficile, le Japon ayant cédé du terrain dans les domaines de l’électronique ou la robotique, concurrencé par la Chine et l’Inde.
Le déroulement de ce salon TechGala aura permis d’illustrer une dynamique de créativité parmi ces nombreux représentants de jeunes pousses qui attendent un soutien public et des financements. « L’économie japonaise stagne, a reconnu le gouverneur de Aichi, mais c’est le moment de relever le défi. » Au Japon, si les changements prennent du temps, une fois lancés, il est difficile de les arrêter.
Par Dorian Malovic
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