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Hong Kong : Après l’incendie ravageur de Tai Po, le pouvoir étouffe les controverses

Wang Fuk Court après l'incendie à Hong Kong, le 30 novembre 2025. DR.
Wang Fuk Court après l'incendie à Hong Kong, le 30 novembre 2025. DR.
L’incendie tragique de Hong-Kong le 26 novembre dernier est le plus meurtrier depuis 1948. La presse et la société civile mettent en avant l’archaïsme des échafaudages en bambou et surtout la collusion et l’absence de concurrence dans les marchés publics. Le gouvernement promet un renforcement de la sécurité tout en réprimant brutalement les critiques ouvertes. Les élections législatives du 7 décembre ont eu l’un des taux de participation les plus faibles de la « région administrative spéciale. »
L’incendie survenu le 26 novembre dans le complexe immobilier de Wang Fuk Court au sein du district de Tai Po, dans les Nouveaux Territoires de Hong Kong, a fait 160 morts, 6 personnes portées disparues, et l’identification des corps est toujours en cours. Le gouvernement a décrété trois jours de deuil au lendemain de cette catastrophe, tout en maintenant les élections législatives qui ont eu lieu le 7 décembre. Les échafaudages en bambou ont été pointés du doigt par les internautes chinois et les médias, mais la cause profonde – le corporatisme qui gangrène le marché – révèle un grave défaut de contrôle.

Un imaginaire de société féodale

Une partie des internautes chinois a fait du bambou le symbole d’un Hong Kong « resté bloqué dans le passé colonial, » ce qui nourrit un discours très dur sur la ville et son modèle social. Selon Initium Media, délocalisé à Singapour depuis 2021, au lendemain du drame, beaucoup de commentaires sur les réseaux chinois moquent le fait qu’« à notre époque, Hong Kong utilise encore des échafaudages en bambou, » y voyant la preuve d’une ville « archaïque » et technologiquement dépassée.
Certains parlent explicitement de « guildes féodales » pour désigner les syndicats professionnels du secteur, accusées de protéger leurs rentes sous couvert de tradition, de culture et de défense des travailleurs. Dans ce regard continental, le bambou devient ainsi le symptôme d’une société qui n’aurait ni connu « réforme socialiste » ni véritable mise à niveau industrielle, et qui garderait des « restes féodaux » entravant la modernisation.
Pendant que les autorités tentent d’apaiser les tensions en convoquant les acteurs professionnels, les journalistes révèlent que le phénomène de collusion dans les appels d’offres est généralisé dans la ville. Face à cette vérité, la société hongkongaise fait preuve d’un courage rare en admettant publiquement que c’est cette entente illicite, plus que le matériau lui-même, qui mine la sécurité et la transparence des chantiers.

Bambou, tradition et pouvoir

Depuis des décennies, les échafaudages en bambou structurent le paysage urbain hongkongais autant qu’ils portent un imaginaire de savoir-faire local, de résilience et de pragmatisme asiatique. Mais lorsque ce matériau, à la fois souple et inflammable, se retrouve impliqué dans une tragédie comme l’incendie de Tai Po, la question cesse d’être folklorique : elle devient un test de la capacité du gouvernement à arbitrer entre tradition, intérêt économique et sécurité publique. En d’autres termes, le bambou révèle la façon dont le pouvoir hiérarchise ses priorités.
La réaction des autorités illustre cette ambivalence. La secrétaire au Développement, Ning Hanhao, insiste sur le fait que le drame serait lié à des violations des règles de sécurité, non au matériau lui-même, tout en reconnaissant que le bambou est moins résistant au feu que les structures métalliques. D’un côté, le gouvernement promet une révision des normes, un réexamen des exigences et une « feuille de route » pour favoriser, dans certains cas, le passage au métal ; de l’autre, il prend soin de préciser que le changement sera « non uniforme », gradué, calibré en fonction des chantiers.
Ce choix de la progressivité n’est pas neutre. Il tient à la fois au poids des acteurs du secteur – entrepreneurs, sous-traitants, ouvriers spécialisés – et au rôle des associations professionnelles et des syndicats, qui ont rapidement déclaré comprendre et soutenir l’orientation générale, tout en défendant leurs intérêts.

Les avantages techniques indéniables du bambou

Fondé en 2010, le Bamboo Industry Committee (BIC), sous l’égide de la Fédération des Industries de Hong Kong, défend un savoir-faire ancestral face à une modernisation imposée. Léger, flexible et économique, le bambou excelle dans les espaces étroits de Hong Kong : montage rapide, résistance aux intempéries et coût inférieur au métal. Idéal pour la maintenance d’anciens bâtiments et les chantiers temporaires, il reste irremplaçable là où la rigidité métallique pèche.
Les nouvelles règles imposent 50% de métal pour les grands projets publics, mais le bambou persiste dans les niches. Le BIC doit naviguer entre préservation d’un écosystème artisanal et pression sécuritaire, incarnant le dilemme d’une ville qui modernise sans renier son héritage.
En apparence, le gouvernement mobilise le registre de la sécurité – inspection des échafaudages, révision des filets de protection, soutien à la formation – pour répondre à la tragédie et rassurer l’opinion. Mais dans un Hong Kong soumis à un recentrage autoritaire, la sécurité n’est jamais un concept neutre : elle sert aussi à affirmer la capacité de l’État à réguler, encadrer, voire discipliner des secteurs jugés chaotiques ou trop autonomes.

Quand la collusion fragilise la sécurité

La collusion dans les appels d’offres n’est pas qu’un concept juridique abstrait : c’est un mode d’organisation souterrain des marchés, où la concurrence n’est plus qu’un décor soigneusement mis en scène.
Sous l’étiquette rassurante de « procédure d’appel d’offre,  » des entreprises qui devraient se faire concurrence s’entendent parfois à huis clos pour choisir à l’avance le gagnant. Elles se coordonnent sur les prix, les conditions, voire sur la décision de ne pas soumissionner, fabriquant ainsi une illusion de compétition. Le résultat est toujours le même : des prix artificiellement gonflés, une qualité potentiellement dégradée et, bien souvent, une facture plus lourde pour les fonds publics.
Au cours de l’année 2025, Hong Kong illustre cette dérive dans l’entretien des bâtiments. L’opération « Double Face God » a démantelé deux cartels manipulant 25 projets pour des centaines de millions de dollars de Hong-Kong, favorisant les gagnants désignés plutôt que le meilleur rapport qualité-prix.

La sécurité comme enjeu politique

Pour calmer les polémiques, les autorités annoncent que sept des vingt échantillons de filets de sécurité prélevés sur le chantier du lotissement de Tai Po n’ont pas satisfait aux tests de sécurité incendie. Selon la police, la mauvaise qualité des filets et des panneaux de mousse de protection aurait favorisé la propagation rapide des flammes.
À la suite de la découverte de certificats de sécurité présumés falsifiés sur deux chantiers, dans le sillage du dramatique incendie de Tai Po, le gouvernement a ordonné le retrait des filets d’échafaudage sur plus de 200 immeubles à Hong Kong, selon Hong-Kong Free Press (HKFP). Cette mesure d’urgence, sans précédent par son ampleur, met non seulement en lumière de graves défaillances du système de contrôle, mais aussi tente de regagner une confiance publique ébranlée, en particulier parmi les ménages les plus vulnérables. Le chef de l’exécutif, John Lee, a reconnu que l’incendie de Tai Po avait mis en lumière de graves lacunes dans la gestion des immeubles, appelant à des réformes en profondeur.

Les accusations de complot contre le régime

L’arrestation de Miles Kwan, 24 ans, étudiant hongkongais à l’origine d’une pétition réclamant transparence et responsabilité après l’incendie, révèle la crispation des autorités face à toute indignation publique.
InMedia HK rapporte que le jeune homme a été interpellé le 29 novembre par la division de la sécurité nationale, puis reconduit chez lui vers 21h30 pour une perquisition. Le Bureau de la sécurité nationale du gouvernement central dénonce des « éléments anti-Chine » qui « exploitent la catastrophe pour troubler Hong Kong, » qualifiant la pétition de « complot contre le régime. »
La pétition en ligne, signée par plus de 10 000 personnes en moins de 24 heures avant suppression, et les comptes du « Tai Po Wangfuk Court Fire Concern Group » effacés des réseaux soulignent l’intolérance croissante du gouvernement.
Malgré les appels à la stabilité, cette répression mine la confiance publique. Un résident exilé relance la pétition à l’étranger, preuve que la mobilisation pour la vérité et la justice persiste au-delà de Hong Kong. Dans un espace public fragilisé, cette persistance témoigne d’une chose essentielle – la mémoire civique, elle, n’a pas encore été réduite au silence.

Un scrutin mitigé et sans surprise

Les élections législatives de 2025 réservées aux « patriotes » se sont tenues le 7 décembre, alors que Hong Kong peinait encore à se remettre de l’incendie de Tai Po. Malgré les campagnes officielles encourageant la participation, le taux de 31,9% n’a progressé que marginalement (+1,7 point) par rapport à 2021, demeurant le deuxième plus faible jamais enregistré depuis 1985, date de la première élection législative.
Ce chiffre, loin d’être anodin, illustre la désaffection profonde d’une partie de la population pour un processus électoral vidé de sa pluralité politique. Depuis la réforme de 2021 imposant que seuls des candidats considérés comme « patriotes » puissent se présenter, le Conseil législatif s’est transformé en assemblée quasi monolithique, où la diversité des opinions et la représentation démocratique ont pratiquement disparu.
Le recul du nombre d’électeurs inscrits et la hausse record à 3,12% des bulletins nuls témoignent d’un climat de lassitude et de défiance. Pour nombre d’observateurs, ces indicateurs traduisent une forme de résistance silencieuse face à une réforme perçue comme un outil de contrôle politique plutôt que de stabilité institutionnelle.
Derrière la façade d’un scrutin « apaisé », cette élection révèle en réalité la fragilisation du contrat civique de Hong Kong, où la participation politique se réduit peu à peu à un rituel d’acquiescement plus qu’à un véritable exercice de citoyenneté.

L’enjeu démocratique de la collusion

La lutte contre la collusion n’est plus seulement une question de droit de la concurrence, mais un enjeu démocratique au niveau le plus concret : celui de la transparence locale, du contrôle citoyen et de la capacité des habitants à reprendre la main sur la gestion de leur propre environnement bâti.
Wang Fuk Court a été achevé en 1983 dans le cadre du Home Ownership Scheme, le programme de logements subventionnés de Hong Kong. Le domaine résidentiel se compose de huit tours de 31 étages chacune. Il comptait près de 2 000 appartements, abritant plus de 4 600 résidents selon les données du recensement de 2021. À l’heure actuelle, le gouvernement et les nouveaux députés sont confrontés au relogement urgent des habitants endeuillés, tout en devant réguler l’ensemble du marché.
Par Tamara Lui

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A propos de l'auteur
Originaire de Hongkong, ancienne journaliste pour deux grands médias hongkongais, Tamara s'est reconvertie dans le documentaire. Spécialisée dans les études sur l'immigration chinoise en France, elle mène actuellement des projets d'économie sociale et solidaire.