Cinéma
Steel Flower et Second Life, deux films coréens mythiques enfin disponibles en Blu-ray
Avec ces publications, l’éditeur indépendant Badlands permet aux cinéphiles de découvrir deux films chocs consacrés à la jeunesse coréenne en mode survie, inaccessibles jusqu’ici.
Tous les festivals de cinéma ont leurs mythes. Ce sont des œuvres cachées, quasi inconnues, que seule une poignée d’habitués a vu et dit exceptionnelles. Souvent d’Art et essais, ces films n’ont connu aucune sortie nationale, que ce soit en salle, sur les plateformes ou en sorties physiques. Steel Flower (2015) de Park Seok-yeong et Second Life (2018) de Park Young-Ju étaient de ceux-là. Deux pépites traitant de l’errance des jeunes filles coréennes dans un pays où plus de 100 000 enfants décident de fuguer chaque année. Projetés respectivement en 2016 et 2019 au Festival du Film Coréen de Paris et invisibles depuis, ils viennent tous deux d’être édités en Blu-ray par l’éditeur indépendant Badlands pour le plus grand plaisir des amateurs. Histoire de deux révélations.
Mercredi 26 octobre 2016, 11ème édition du Festival du Film Coréen de Paris, cinéma Publicis : Steel Flower
Le cinéma a beau avoir fait salle comble la veille au soir lors de la présentation du film catastrophe Tunnel de Kim Seong-hun, la grande salle du Publicis n’est qu’à moitié remplie en cette fin d’après-midi. Parmi les sièges occupés, nombreux sont ceux qui ne savent rien de l’œuvre qu’ils sont venus voir. Cela fait partie des rites de cinéphiles, faire confiance aux programmateurs, se laisser surprendre en laissant ses a priori de côté. Bientôt le silence se fait, les premières images de Steel Flower apparaissent à l’écran.
Une jeune femme frêle, interprétée par Jeong Ha-dam, tire une énorme valise dans les rues sombres de Busan. Qui est-elle ? Que fait-elle là ? Les minutes s’égrènent sans qu’une ligne de dialogue ne vienne donner de réponse. Peu à peu, on comprend. L’adolescente est en errance, fugueuse ou sans domicile, et cherche un endroit où dormir et se mettre à l’abri. Elle erre pendant des heures, cherchant ici du travail, là un bol de nourriture. Toute rencontre est un espoir, toute rencontre est un danger. Le courage n’empêche pas d’être vulnérable et les hommes n’ont que peu de scrupules. Alors, assis au chaud dans son fauteuil de cinéma, on tremble de peur. Le moindre espoir permet de reprendre son souffle, le moindre sourire est un moment de grâce. À la fin de la projection, les avis sont divisés. Steel Flower n’est pas facile à digérer mais son nom sera rapidement sur toutes les lèvres.
La bande-annonce de Steel Flower de Park Seok-yeong (Crédits : Badlands)
Second film de Park Seok-yeong, Steel Flower est avant tout l’histoire d’une rencontre : celle d’un réalisateur et d’une actrice, Jeong Ha-dam devenue sa muse. Bouleversé par leur collaboration lors du tournage de Wild Flowers (2015), un premier long métrage déjà dédié aux jeunes en marges de la société, le cinéaste Park Seok-yeong décide, sur un coup de tête, d’écrire un second film pour faire briller les talents de la jeune femme. En une semaine, le scénario est écrit. Le tournage suit dans la foulée. Le résultat est époustouflant. On a rarement vu un film si viscéral. Park Seok-yeong a passé des mois comme bénévole dans un centre d’aide aux jeunes en déshérence et retranscrit leurs difficultés avec une grande intimité. De son côté, Jeong Ha-dam crève l’écran et remporte prix d’interprétation sur prix d’interprétation. Steel Flower devient un succès de festival.
Malgré son succès d’estime, le film ne connaîtra aucune sortie nationale sur le territoire hexagonal. Il ne fera guère mieux en Corée du Sud, où il ne sortira que sur vingt-deux écrans, pour un peu plus de 2 500 spectatrices et spectateurs. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Un beau film, une légende de festival qui resterait à jamais dans les mémoires. C’était sans compter sur la détermination d’un éditeur indépendant français, Badlands. Cette petite équipe de passionnés a pour vocation de dénicher des trésors oubliés du 7ème art et de les rendre accessibles au plus grand nombre. Grâce à eux, et après plus de neuf ans d’invisibilité, Steel Flower (2015) peut connaître une nouvelle floraison, dans un magnifique Blu-ray.
Jeudi 31 octobre 2019, 14ème édition du Festival du Film Coréen de Paris, cinéma Publicis : Second Life
Quatre ans après Steel Flower, le Festival mettait à l’honneur une autre œuvre marquante sur la jeunesse coréenne en souffrance. Présenté en première française, Second Life (2018) révélait une jeune réalisatrice encore inconnue, Park Young-ju, qui connaîtra quelques années plus tard le succès avec la comédie d’action Citizen of a Kind (plus de 1,7 million de spectateurs en Corée en 2024).
Second Life suit le parcours de Sun-hee, une adolescente introvertie et mal dans sa peau. Délaissée par ses parents et ignorée par ses camarades, la jeune fille s’enferme dans une solitude d’autant plus douloureuse qu’elle cherche désespérément à se faire accepter. Un engrenage tragique la pousse bientôt à fuguer, avant qu’un centre d’accueil ne lui tende la main. Là, sous une fausse identité, elle tente de se reconstruire et d’inventer une autre vie.
La bande-annonce de Second Life de Park Young-ju (Crédits : Badlands)
Avec ce coming of age intimiste sur fond de drame, Park Young-ju aborde avec délicatesse le mal-être de la jeunesse coréenne dans un pays où plusieurs centaines de milliers d’adolescents sont en fugue chaque année. Là où Steel Flower filmait la survie physique, Second Life s’attache à la reconstruction intérieure, offrant à son héroïne une chance de salut grâce à la bienveillance de quelques âmes charitables au sein d’un centre d’accueil. La réalité, elle, demeure plus sombre : selon un rapport de 2022 du ministère coréen de l’Égalité des genres et de la Famille, seule la moitié des adolescents en fugue connaissent l’existence de ces structures et à peine 3,2 % y trouvent refuge. Malgré leurs approches différentes, les deux films partagent un même souci du réel, un même désir de donner visage et voix à une jeunesse coréenne aux prises avec une violence sociale souvent ignorée à l’étranger.
Restés invisibles en France depuis leur passage en festival, Steel Flower et Second Life font aujourd’hui l’objet d’une sortie conjointe en Blu-ray. En rendant accessibles ces deux œuvres longtemps introuvables, Badlands ne se contente pas d’un simple travail de réédition : l’éditeur ravive un pan méconnu du cinéma coréen indépendant, celui qui donne la parole aux laissés-pour-compte et à la jeunesse en marge. Une démarche précieuse, à la fois patrimoniale et politique, qui rappelle qu’un film n’existe vraiment que lorsqu’il peut être vu – une belle redécouverte à offrir ou à s’offrir en cette fin d’année.
Par Gwenaël Germain
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