Politique
Entretien

Livre « Taïwan, survivre libres »

Le nouveau livre de Pierre-Antoine Donnet, « Taïwan, survivre libres »
Le nouveau livre de Pierre-Antoine Donnet, « Taïwan, survivre libres »
Le dernier livre de Pierre-Antoine Donnet est paru le 14 novembre dernier aux éditions Nevicata. Il s’intitule Taïwan, survivre libres. Un témoignage personnel sur Taïwan, son histoire, son identité, sa diversité culturelle et sa volonté de rester libre. Entretien de Pierre-Antoine avec la rédaction.

Entretien avec Pierre-Antoine Donnet

« Ce pays n’en est pas un. Du moins, pas pour la grande majorité des États membres des Nations unies. Taïwan est une île survivante. Une rescapée des convulsions brutales de l’histoire de la Chine contemporaine. Or Taïwan et les Taïwanais existent. Son économie est l’une des plus dynamiques de la planète. La domination de ses industriels sur le marché mondial des processeurs et des semi-conducteurs est presque sans partage. Taïwan tient debout pas la force de sa population et sa détermination à demeurer libre. Il fallait, pour raconter l’émergence et l’insolente résistance de Taïwan, un auteur qui connaisse cette île de l’intérieur, capable de nous en décrire le cœur battant. Ce petit livre n’est pas un guide. Il arpente les routes montagneuses de l’île et vogue sur les eaux convoitées du détroit de Formose afin de comprendre le miracle taïwanais. Un miracle dont les plus funestes oracles affirment qu’il pourrait, un jour, déboucher sur une guerre d’envergure. Alors qu’aujourd’hui, les 24 millions de Taïwanais ne réclament que la paix. Un récit suivi d’entretiens avec Ka Chih-ming (historien), Tchen Yu-chiou (ex-ministre de la Culture,
musicienne) et Wu Shou-Ling (cheffe d’orchestre).
»

– Quatrième de couverture de Taïwan, survivre libres, Pierre-Antoine Donnet, Editions Nevicata, 11 euros, 96 pages.

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi cet éditeur et cette collection, intitulée « l’âme des peuples », pour parler de Taïwan ?
Pierre-Antoine Donnet : C’est en fait l’éditeur qui m’a approché pour me soumettre l’idée de ce livre. La collection « l’âme des peuples » est très particulière. Elle demande aux auteurs de s’investir personnellement dans ce qu’ils écrivent. Pour moi c’était un défi car j’ai été formé à l’Agence France Presse, où les journalistes doivent au contraire disparaître derrière le narratif de leurs articles. En général, ils ne signent pas leurs textes. Dans ce livre c’était très différent. Je devais d’abord raconter pourquoi je suis allé à Taïwan en 1979, et ce que j’ai personnellement ressenti pendant ce premier séjour d’un an et par la suite.
La seconde raison pour laquelle j’ai accepté d’écrire ce livre est que l’on parle trop peu de Taïwan, qui est certes un confetti sur une planisphère, mais qui est devenu l’épicentre des grandes rivalités mondiales.
Pouvez-vous nous raconter comment s’est développé votre lien étroit avec Taïwan ?
J’étais fasciné par l’écriture chinoise. Je trouvais les caractères chinois tellement beaux que je voulais en comprendre le sens. J’étais en outre très attiré par l’Asie. L’étude du chinois me paraissait une nécessité. Mais partir en Chine à l’époque, juste après la Révolution culturelle, était très difficile, et surtout il était impossible de vivre dans une famille chinoise. Or après une première année de chinois à l’INALCO, j’avais la conviction que seule une immersion dans une famille me permettrait de réellement pratiquer cette langue.
J’ai donc décidé d’aller à Taïwan sans aucune connaissance préalable de cette île. Quand j’ai dit à mes amis que j’allais là-bas, tout le monde me disait : « que vas-tu faire en Thaïlande ? » Sur place j’ai découvert « une Chine, » car plus de 90% de la population est d’origine chinoise, même si aujourd’hui elle se voit comme taïwanaise. J’ai gardé par la suite un lien fort car Taïwan a des attraits peu communs, avec tout d’abord une identité forte, forgée par l’histoire, une richesse culturelle unique en Asie de même qu’une complexité qui demande du temps pour la comprendre.
Vous consacrez une part importante du livre à l’histoire de Taïwan. Pour quelle raison ?
Le passé est fondamental pour comprendre une société et l’histoire de Taïwan est unique en Asie. Cette île, avec les quelques îlots qui l’entourent, est à peine plus grande en taille que la Belgique. Elle a connu une succession d’invasions. Peuplée initialement par des populations indigènes d’origine austronésienne, elle a d’abord été colonisée par les Hollandais venus de Java. Ce sont eux qui, pour exploiter la canne à sucre sur l’île, ont fait venir les premières populations d’immigrés chinois venant de la province du Fujian, qui fait face à Taïwan. Il y a eu par la suite d’autres colonisations. La dernière en date n’est pas celle du Japon – qui remonte à la première moitié du vingtième siècle – mais celle de Tchang Kaï-chek et de son armée, qui ont occupé Taïwan à partir de 1949 pour échapper à l’offensive des troupes communistes. Il s’agissait bien d’une puissance occupante qui s’est approprié le pouvoir au détriment des Taïwanais devenus des citoyens de seconde zone, provoquant de très violents affrontements – des dizaines de milliers de morts – et l’imposition d’une loi martiale qui n’a été levée qu’en 1987. Cette période dite de la « terreur blanche » a fortement marqué la mémoire collective des habitants, contribuant à forger un esprit de résistance propre à l’identité taïwanaise.
Sur un tout autre plan, vous évoquez également le rôle que jouent à Taïwan les triades mafieuses, en partie venues d’ailleurs et parfois au service de Pékin.
Les « triades » sont l’expression utilisée pour parler de la pègre chinoise, qui est notamment présente à Hong-Kong, à Macao, dans les communautés chinoises à l’étranger et à Taïwan. Son objectif premier est de faire de l’argent par tous les moyens illégaux disponibles. Mais elle peut aussi être utilisée pour des motifs politiques comme on l’a vu à Hong Kong au moment de la Révolution des parapluies puis en 2020 quand Pékin a instauré la loi sur la Sécurité nationale qui a mis fin à l’autonomie politique de l’ancienne colonie britannique. La pègre locale était alors embauchée pour tabasser les dissidents. Son action répressive a été documentée de façon précise par des photos, des vidéos, des témoignages. Elle pourrait aussi jouer un rôle de « cinquième colonne » à Taiwan pour faciliter la prise de contrôle de l’île par le Parti communiste chinois.
La seconde partie du livre est consacrée à trois entretiens approfondis. Comment avez-vous choisi les trois personnalités qui témoignent ?
Je les ai choisis pour ce qu’ils représentent. L’historien Ka Chih-ming travaille à l’Academia Sinica, cette prestigieuse institution fondée en 1928 dont le siège est aujourd’hui à Taïwan. Il est connu et respecté pour ses travaux sur l’histoire récente de Taïwan. Il s’est particulièrement intéressé à la signification et à l’impact du colonialisme dans la société taïwanaise d’aujourd’hui : comment une identité peut se forger en faisant face à des vagues successives de domination.
J’ai également rencontré deux femmes – Tchen Yu-chiou et Wu Shou-ling – qui m’ont aidé à comprendre comment l’identité taïwanaise s’est construite. L’une et l’autre sont des musiciennes. Wu Shou-ling a fait une carrière internationale comme chef d’orchestre. Tchen Yu-chiou est pianiste et s’est formée au conservatoire national supérieur de Paris avant de devenir plus tard ministre de la Culture au sein du gouvernement taïwanais. Elles ont connu une jeunesse marquée par la peur ambiante suscitée par l’oppression qu’a exercé le Kuomintang pendant plusieurs décennies. Elles ont l’une et l’autre œuvré à l’émergence d’une véritable identité culturelle taïwanaise. Elles ne se connaissent pas personnellement, mais toutes les deux se déclarent fières de dire à leurs interlocuteurs étrangers qu’elles sont Taïwanaises.
Vous racontez dans le livre une anecdote touchante sur les premiers pas de Tchen Yu-chiou au conservatoire de Paris. Pouvez-vous en dire un mot ?
Tchen Yu-chiou est arrivée en France à l’âge de 16 ans à la fin des années soixante. Elle y a découvert un bouillonnement démocratique qu’elle ne soupçonnait pas, avec en particulier les événements de mai 68 dont elle a été témoin. Lors de ses débuts au conservatoire, son professeur Jean Doyen lui avait demandé si elle pouvait présenter la musique de Taïwan à ses camarades de classe, et elle s’est rendue compte qu’elle en était incapable. A cette époque le mot même de Taïwan était passé sous silence sur le territoire taïwanais, car il aurait suggéré l’existence d’un État alors que pour le Kuomintang seule comptait la Chine, avec l’objectif complètement irréaliste de la reconquérir. L’expérience française de Tchen a été le déclencheur d’une quête d’identité qui a guidé sa carrière. Comme ministre de la Culture, elle a décentralisé la création culturelle à Taïwan en créant notamment de nombreux musées en province.
Wu Shou-ling est de son côté originaire d’une famille presbytérienne. Pouvez-vous nous expliquer le rôle de cette église ?
L’Eglise presbytérienne de Taïwan était déjà très structurée dans les décennies de dictature du Kuomintang. Elle a joué un rôle important dans l’étude et la documentation sur les populations rurales et autochtones de l’île. Les pasteurs de cette église apprenaient le taïwanais. Ils ont développé des publications en langue taïwanaise, qui ne s’écrivent pas en idéogrammes chinois mais en caractères romains. Ils ont donc largement contribué à l’émergence d’une identité propre. Leur organisation elle-même n’était pas verticale comme celle du Kuomintang. Elle était fondée par un système d’élections de bas en haut, à partir des échelons de base, qui préfigurait la future démocratie taïwanaise.
Pour résumer notre conversation, quel est le message principal que vous retenez de ces entretiens et des recherches que vous avez menés sur « l’âme taïwanaise » ?
Pour moi, Taïwan a aujourd’hui la forme la plus avancée de la démocratie en Asie, bien en avance sur le Japon, la Corée du Sud ou d’autres pays dits « démocratiques » de cette région. Les exemples sont multiples : le rôle des femmes, la liberté de la presse qui est beaucoup plus large qu’au Japon, la cohabitation harmonieuse entre toutes les religions et courants philosophiques, le respect des minorités sexuelles. Taïwan bénéficie aujourd’hui d’un degré de libertés individuelles qu’elle n’avait jamais connu dans le passé, une pleine maîtrise de sa richesse culturelle, une économie très innovante. Et c’est précisément à ce moment qu’elle se trouve de nouveau confrontée à la menace d’un retour à l’oppression extérieure par un régime totalitaire, celui de la Chine voisine.
Par la Rédaction

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