Culture
Entretien

Le Pavillon des jouets de Gao Bo

Le pavillon des jouets à Vernon lors des journées du patrimoine. Photo Anne Garrigue.
Le pavillon des jouets à Vernon lors des journées du patrimoine. Photo Anne Garrigue.
A l’occasion des journées européennes du Patrimoine, l’artiste photographe Gao Bo (高波) a offert une belle surprise à ses voisins de Vernon dans l’Eure : une exposition de la peintre chinoise Gulistan au Pavillon des jouets, une ancienne usine de torréfaction, devenue entrepôt de jouets qu’il a achetée et réhabilitée lui-même de 2019 à 2023.
L’usine Deglos en août 1944, devenue par la suite le pavillon des jouets. Bostudio archives.
L’usine Deglos en août 1944, devenue par la suite le pavillon des jouets. Bostudio archives.

Entretien avec Gao Bo

Gao Bo, artiste photographe français, est né en 1964 en Chine. Diplômé de l’école des Beaux-Arts (1979) du Sichuan et de l’Académie d’Arts de l’université de Tsinghua à Pékin (1983), il commence sa carrière dans la photographie sociale. Il s’est ensuite affranchi du médium photographique pour créer des œuvres multimédias, des installations et des performances. Il a notamment été exposé à Visa pour l’image à Perpignan, aux Rencontres d’Arles, au musée Rockbund à Shanghai ou encore à la Maison européenne de la photographie à Paris (2017).
Il a été professeur invité à l’institut cinématographique de Pékin (1998), au Centre de l’image de Lima au Pérou (2014-2016) et au Fresnoy-Studio national des arts contemporains à Tourcoing (2017-2018).
Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres (2019), il est fondateur et président de l’association française Le pavillon international des Arts (2020).
Précisons encore combien l’artiste est singulier et inclassable. La quatrième de couverture d’un petit recueil les « Carnets de la création » édition de l’œil, précise : « Gao Bo est un créateur complet dont les œuvres ne peuvent se classer si simplement, lui qui, par exemple, tire ses photos sur galets, sur toile, sur ardoise…et même sur la peau et qui, auparavant quand il tirait sur papier, ne pouvait s’empêcher de recouvrir ses tirages de peinture, puis de gratter la peinture pour retrouver l’image. »

Portrait de Gao Bo, photo par Anne Garrigue.
Portrait de Gao Bo, photo par Anne Garrigue.
Le célèbre photographe chinois, réfugié en France après 1989 et devenu Français, partage sa vie et ses activités entre Pékin où il a créé un espace de travail et d’exposition « Boart » et promeut, entre autres, l’art français et Vernon dans l’Eure où il a ouvert le « Pavillon des jouets. »
Gao Bo, qui a été architecte dans les années 2000, a choisi de préserver avec soin l’ancienne usine en respectant le décor initial dans les moindres détails, y compris l’ascenseur en fer puddlé – comme la tour Eiffel -, tout en l’adaptant pour y créer un espace de vie pour lui, un lieu d’accueil pour des résidences d’artistes et surtout un vaste lieu d’exposition qu’il ouvre gratuitement au public, avec deux grandes expositions par an.
Pourquoi avez-vous décidé de créer le Pavillon des jouets ?
Gao Bo : Je vais utiliser une expression typiquement française : « le hasard fait bien les choses. » C’est en fait un pur hasard. Ce n’est même pas un choix, c’est « tombé » devant moi en 2019. A l’époque, j’avais décidé de créer mon atelier et de m’installer en France. J’ai commencé à regarder à Paris et un jour je suis passé devant cette friche industrielle près de Giverny. J’ai vu un panneau à vendre et j’ai tout de suite appelé l’agence immobilière. Ils voulaient vérifier si j’étais sérieux. Ils m’ont même demandé : un artiste, vous achetez ça ? Vous êtes sérieux ? Ils attendaient plutôt un promoteur qui achète, rase et reconstruit des immeubles de rapport. L’ancien propriétaire, lui, était tellement heureux qu’il a baissé spontanément le prix. Je n’ai pas eu besoin de négocier.
Photo de Gao Bo après le rachat.
Photo de Gao Bo après le rachat.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce lieu ?
C’est un coup de foudre (rires) ou un coup de cœur. Ça dépend des périodes. Parfois c’est un coup de cœur, parfois c’est un coup de foudre ! J’ai pratiqué beaucoup l’architecture pendant les années 2000 à Pékin. Quand j’ai vu les volumes, les caractéristiques de cette friche industrielle, je me suis dit que sûrement on pouvait en faire quelque chose. Le bâtiment était en ruine. J’ai tout gardé même des toutes petites choses auxquelles personne ne fait attention : les poignées, les petites fermetures… je les ai restaurées. L’ascenseur par exemple. Au début, j’ai fait venir des entreprises de rénovation qui me conseillaient toutes d’installer quelque chose de moderne qui serait moins cher. Mais j’ai refusé. Je voulais conserver cet ascenseur, comme avant, authentique. Bien sûr, j’ai fait des aménagements pour le côté pratique mais il y a toujours un moyen de le faire en respectant l’authenticité.
Gao Bo dans le rez-de-chaussée avant les travaux. Bostudio archives.
Gao Bo dans le rez-de-chaussée avant les travaux. Bostudio archives.
Vous vivez dans une région où ont vécu Monet, Joan Mitchell, Bonnard et Nicolas Poussin. Est-ce que ça compte dans votre projet ?
J’aimerais ajouter à cette liste Ferdinand Léger et la photographe Sarah Moon qui y est née. Pour vous répondre précisément : au début non, ça n’a pas compté, c’était vraiment le lieu, les bâtiments qui m’inspiraient. Après avoir pris cette décision et établi le contact avec les gens locaux, la municipalité, le département, j’ai commencé à me rendre compte que dans cette région, il y avait une vraie histoire avec les artistes.
Aujourd’hui, vous avez un pied en Chine et un pied à Vernon. Quel est votre projet artistique au sens large ?
Il y a trois choses. D’abord, et c’est la partie la plus importante pour moi, il y a mon travail personnel. Ensuite, il y a la volonté de partager mon savoir-faire, ce langage artistique avec d’autres artistes. J’ai toujours été comme ça. La troisième chose, si je peux avoir les moyens de le faire, c’est l’intégration culturelle dans ma région actuelle.
Cette intégration culturelle avec la région, la pratiquez-vous aussi en Chine ?
* Ce musée a ouvert en 2015 en bordure d’un haut lieu de l’art contemporain, le « 798 », avec 35 000 mètres carrés de salles d’exposition.
Pour l’instant en Chine, à cause de la situation des années passées, on ne peut rien faire. Tout a ralenti. Mais je suis en train de reprendre. Cette fois, ce n’est plus seulement à partir de mon modeste endroit. Des Chinois m’ont demandé de collaborer avec eux pour monter de grands projets avec des institutions européennes pour des institutions culturelles à Pékin. Je propose les idées. J’ai plusieurs projets en route. Je peux vous parler au moins de l’un d’entre eux : j’ai monté une rétrospective de 264 œuvres de Giacometti avec la Fondation Giacometti pour une exposition qui aura lieu dans le musée d’art contemporain de Minsheng* à Pékin en mai prochain.
Et le Pavillon des jouets ?
L’idée avec l’association du Pavillon International des Arts est d’avoir deux saisons par an : Printemps, Automne avec une exposition à chaque fois, ouverte gratuitement au public, tous les week-ends et sur rendez-vous en semaine. Et nous sommes partants pour nous engager avec des institutions culturelles environnantes si nous pouvons être utiles.
Exposition « Jardins du temps » de Gulistan au Pavillon des jouets du 20 septembre au 19 novembre 2025.
Exposition « Jardins du temps » de Gulistan au Pavillon des jouets du 20 septembre au 19 novembre 2025.
Concernant votre travail personnel, où en êtes-vous aujourd’hui ?
Je suis en pleine préparation. Je me sens prêt à entrer dans une seconde grande période créative. Je suis convaincu qu’un artiste qui a pratiqué l’art toute sa vie connaît plusieurs périodes créatrices. La période des débuts est pour moi achevée. Et je me prépare à entrer dans la période de la maturité. Tout est en place. J’attends que ça vienne.
Vous avez beaucoup photographié le Tibet ? Y retournez-vous encore ?
J’ai fait beaucoup d’allers et retours dans les années 1980 sans jamais y résider, mais je ne veux plus y retourner aujourd’hui. Il se peut que j’y aille pour d’autres raisons mais je ne veux pas revenir sur mes pas. Cette période est terminée.
Vous avez finalement pris la nationalité française alors que vous n’en aviez pas voulu à la fin des années 80 quand elle vous était proposée. Pourquoi ?
Je n’ai jamais refusé la nationalité française. Je préfère dire que j’ai attendu. Mon ex-femme était française. C’était logique de prendre la nationalité à ce moment-là. Je n’ai jamais coupé le lien ni avec la Chine, ni avec la France.
Vous vous sentez bien entre les deux pays ?
Je ne me sens pas citoyen d’une civilisation mondiale. J’ai deux pays, un pays où je suis né et un pays où j’ai choisi d’être.
Qu’aimez-vous en Chine que vous ne trouvez pas en France et inversement qu’est-ce que vous aimez en France que vous ne trouvez pas en Chine ?
J’aime les deux. Je me sens un citoyen officiel français. Sébastien Lecornu, qui fut le maire de Vernon, m’a même écrit hier en me disant que j’étais un citoyen français engagé pour la culture française. J’ai beaucoup profité de la France. La France et les Français m’ont beaucoup donné. Créer un lieu avec mes petits moyens, partager, c’est peut-être une façon modeste de retourner le service qu’on m’a rendu. C’est maintenir le courant. Je me suis dit que prendre et donner sont importants. Il faut savoir donner. J’ai beaucoup appris en France.
Et comment voyez-vous la situation des artistes en Chine, vous qui vivez dans ce milieu ?
J’ai toujours été hors du milieu. Je ne veux pas rentrer dans un milieu. Je pense que creuser dans mon propre monde c’est déjà dur. Alors creuser dans d’autres milieux, je n’y arrive pas. L’art est évidemment quelque chose de très important dans ma vie qui est entré dans mon cœur, dans mon sang mais je n’ai pas l’ambition d’être un très grand artiste au premier rang.
Cela vient de mon enfance. Je suis né dans une famille très modeste, comme la plupart des Chinois de cette époque. J’ai déjà fait beaucoup d’efforts pour arriver là aujourd’hui. J’ai créé ma liberté. J’ai une passion, un cœur ouvert dans ce monde qui n’est pas toujours facile. C’est déjà beaucoup. Et il y a tellement de grands artistes, de belles œuvres. Mes œuvres ne vont pas manquer (rires). Mais je travaille très dur et je ne fais pas les choses à la légère.
En Chine, après l’explosion des années 1980-2000, l’art est-il toujours aussi vivant ?
Même si je suis un peu hors du milieu, je vois bien que ça s’est un peu calmé et ce n’est peut-être pas une mauvaise chose.
Et quel est votre regard sur la création française ? La trouvez-vous vivante ?
Aujourd’hui je pense qu’il manque une dynamique. Les artistes français ont beaucoup de talent. Ils bénéficient d’un immense patrimoine et il y a de jeunes talents extraordinaires. Mais il manque la dynamique d’oser dire et faire, d’aller jusqu’au bout.
Propos recueillis par Anne Garrigue
Photograhies sur pierres. Bostudio archives.
Photograhies sur pierres. Bostudio archives.
Photos sur des pierres dans une boite. Bostudio Archives.
Photos sur des pierres dans une boite. Bostudio Archives.

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.