Culture
Entretien

Serge Mouangue : « Pourquoi j’ai créé Wafrica », entre le Japon et l’Afrique de l’Ouest

Blood Brothers
Blood Brothers
Serge Mouangue est un artiste d’origine camerounaise qui mêle inspirations japonaises et africaines de l’Ouest pour créer une beauté du « troisième type ». Il raconte son parcours et sa vision artistique.

Entretien avec Serge Mouangue

Élevé en banlieue parisienne, Serge Mouangue a été plusieurs années designer à Tokyo pour l’alliance Renault-Nissan, avant de se consacrer entièrement à la création artistique. Il a fondé Wafrica, qui mêle inspirations japonaises et africaines de l’Ouest. Ses créations ont été montrées tant au Japon qu’en France, aux États-Unis ou en Afrique, sont collectionnées par la famille Dumas (Hermès) et utilisées par Toyota ou les montres Patek Philippe. Elles sont visibles cette année à la Biennale de Venise et à Dakar, à l’occasion de la Conférence de l’Institut des Études Asiatiques du 10 au 14 juin.

Serge Mouangue
Serge Mouangue
Vous serez présent à la Biennale de Venise. Qu’allez-vous y montrer ?
Serge Mouangue : Il s’agit d’une collaboration avec un maître verrier de Murano, Adriano Berengo, qui a travaillé avec de nombreux artistes asiatiques dont Ai Wei Wei. Il a craqué sur les « Blood Brothers » (Frères de sang), que j’avais réalisés en collaboration avec la famille Ogawa, des artisans laqueurs qui travaillent pour l’empereur du Japon. Adriano Berengo a voulu les réaliser dans un verre sable blanc pour garder l’esprit de la forme tout en valorisant le matériau verre. Ces œuvres seront aussi présentées à Dakar, lors de la conférence organisée par l’IIAS (Institut International des études asiatiques, basé à Leiden au Pays-Bas) autour des liens entre l’Afrique et l’Asie.
En créant Wafrica, vous avez choisi depuis 2007 de faire dialoguer l’Afrique de l’Ouest et le Japon. Comment êtes-vous parvenu à établir puis à creuser ce lien ?
Je suis originaire du Cameroun, élevé en France à partir de l’âge de 10 ans, avec une formation de designer. J’ai été envoyé au Japon dans le cadre de l’alliance Renault-Nissan pour participer à la création de concept cars. J’ai toujours un pied dans l’industrie puisque je propose encore mes services à des petites ou grandes entreprises comme Toyota. Mais ma forte appétence pour la création libre m’a poussé à fonder Wafrica, qui allie le mot « wa », « harmonie » en japonais, avec Africa.
Dès mon arrivée à Tokyo, je me suis rendu compte que, comme chez nous en Afrique de l’Ouest, les Japonais avaient une façon très particulière de socialiser, avec une hiérarchie complexe entre les gens. Ce fut une révélation de voir que je n’avais aucune difficulté à comprendre ce qui se passait autour de moi. Ce n’était pas un monde nouveau. Je retrouvais l’animisme, partout, tout le temps, même si ce n’était pas les mêmes kami/esprits. Chez nous aussi, la moindre pierre peut être la projection d’un ancêtre lointain, qu’on va poser sur un éparpillement de feuilles pour réaliser une incarnation.
Je percevais, comme chez nous, des gestes ritualisés dans la façon d’entrer ou de sortir d’une pièce, de manger, de se déployer socialement, même s’il s’agissait de gestes différents. Je me suis senti immédiatement à l’aise avec les gens. Quand on me tendait une carte de visite de façon ritualisée, cela ne me choquait pas car il faut bien qu’on sache à qui on a affaire pour savoir comment parler avec son interlocuteur, comment se baisser. C’est pareil en Afrique de l’Ouest. Quand on serre la main à quelqu’un qui nous semble plus âgé que nous – même si c’est de quelques années seulement -, on met sa main gauche sur la main droite pour lui montrer du respect. J’ai donc vite compris qu’il y avait quelque chose à raconter.
Comment avez-vous trouvé la façon de montrer ce que vous aviez immédiatement ressenti ?
Je me suis dit qu’il fallait prendre les éléments les plus iconiques de chaque culture et trouver le moyen de les faire dialoguer. J’ai commencé par le kimono que j’ai marié avec une icône de l’Afrique de l’Ouest : les textiles. J’ai appris comment était construit un kimono, les codes pour le porter et je me suis associé avec un fabricant de kimono de Aoyama à Tokyo, qui s’appelle Kukuri. Au départ, mes interlocuteurs japonais ne me comprenaient pas. J’ai insisté et leur ai apporté un textile. Nous nous sommes mis par terre sur les tatamis et nous avons déployé le textile et regardé les coupes. Une fois les patrons faits, Kukuri s’est chargé de la couture et ils m’ont montré le résultat au jour de l’an 2008. Je n’oublierai jamais ce moment où nous avons réalisé ensemble que nous avions mis le doigt sur quelque chose qui n’existait pas encore et qui devait être montré.
Kimono Wafrica
Kimono Wafrica
Les clientes japonaises vous ont-elles suivi ?
En réalité, nos kimonos se sont peu vendus. Il faut beaucoup de courage à une Japonaise pour porter un kimono avec un textile d’Afrique. Il faut qu’elle justifie son choix par son attitude, qu’elle dise pourquoi elle porte ce kimono.
Mais les kimonos ont immédiatement séduit la presse. Le Japan Times en a parlé début 2008 et un fabricant de Kyoto, Odasho, a proposé de prendre le relai et de louer les kimonos à des femmes plus jeunes. Ce qui a bien marché et continue de se faire..
Après le premier article au Japon, un magazine américain Paper en a parlé et le Musée d’art et design de New York a commandé des pièces pour les exposer. Et je me suis retrouvé nez à nez avec des Afro-américaines très émues, qui m’ont expliqué que mon travail les rendait optimistes. Elles, qui souffraient d’être appelées Afro-américaines alors qu’elles n’avaient jamais mis les pieds en Afrique, se sentaient plus capables de se connecter avec leur identité Afro-américaine en passant par un troisième terme, par le biais de l’Asie.
Après les kimonos, vous avez eu envie de creuser votre sillon et de continuer l’aventure. Pourquoi ?
J’ai voulu réinterroger avec d’autres icônes ces liens entre le Japon et l’Afrique de l’Ouest que j’avais mis en évidence. La laque japonaise, « urushi », m’a toujours fasciné. Elle incarne à mes yeux la perfection par la profondeur de sa texture sur les pièces. Le matériau lui-même vient des arbres de laque au nord d’Hokkaido et la technique de filtrage ne cesse d’être perfectionnée (Kaizen). J’ai choisi d’associer cette laque japonaise avec des statuettes d’Afrique de l’Ouest pour trouver ce que j’appelle « une troisième esthétique ». Cela a donné les « Blood Brothers », qui ont été montrés pour la première fois au Musée d’art et design de New York en 2011. Un laqueur qui travaillait uniquement pour l’empereur du Japon, a accepté de collaborer avec moi sur ce projet. Et nous avons travaillé deux ans pour entrer en profondeur dans le projet, sans dégrader, ni violer ou dévaloriser les deux cultures. Quand on touche à la laque japonaise ou au kimono, il faut vraiment s’assurer d’être au faîte de son art pour transcender les deux mondes et apporter une « troisième esthétique », qui fasse écho aux deux sans appartenir ni à l’un ni à l’autre. Quand je n’y arrive pas, je préfère détruire ou cacher. Quand je réussis, j’observe que cela peut toucher de façon universelle. Je me souviens d’un visiteur mexicain à New York, me disant, les larmes aux yeux, que les « Blood Brothers » lui parlaient de ses origines.
Masque africain et laque Urushi
Masque africain et laque Urushi
Vous avez aussi abordé les arts vivants à travers des performances ?
J’ai travaillé autour du théâtre Nô avec un spectacle présenté chez Marubeni l’année dernière. J’ai encore une fois pris une icône du Japon que j’ai replacée dans un environnement de l’Afrique de l’Ouest. Les costumes viennent du théâtre Nô, mais les tissus sont d’Afrique de l’Ouest, les masques viennent des deux zones, les musiciens viennent du Sénégal et du Mali et jouent de la calebasse et de la kora sénégalaise. Le conte est une histoire d’Afrique de l’Ouest racontée par ma mère, une Baminique, qui joue le rôle du griot. Un pêcheur n’arrive pas à trouver de poissons et un crocodile lui explique en le taquinant « misérable mortel, tu cours à la dérive parce que tu ne respectes pas les ancêtres et donc la nature ne va pas te récompenser ».
Il y a aussi le travail des « seven sisters », présenté chez Marubeni et à la Maison du Japon à Paris. Il a rencontré beaucoup d’écho auprès des Japonais. Le projet est né il y a sept ans de la réalisation que les femmes, notamment les Japonaises, avaient en général une vie, comment le dire sans insulter les hommes, plus compliquée. Par leur corps, leur rôle dans la société et dans la famille, elles devaient assurer un rôle multidimensionnel et complexe. J’ai représenté la complicité entre plusieurs femmes qui forment une procession et partagent des secrets connus d’elles seules. Pour ce travail, alors que je n’avais utilisé que des matériaux venus d’Afrique de l’Ouest, à l’exception des broches de cheveux (kanzashi), les Japonais étaient persuadés que ce travail était entièrement japonais.
Les seven sisters
Les seven sisters
Vous montrez une face très positive de la mondialisation. C’est un choix ?
A mes yeux, la mondialisation n’est pas forcément un problème. Tout dépend de la façon dont elle est embrassée. Je comprends pourquoi elle est critiquée quand on se sent en danger, mais si on parvient à faire écho au passé, à notre sens de l’origine en les transcendant pour montrer un dialogue possible, il y a de l’espoir.
Notez que je préfère parler d’origines plutôt que de racines parce que les racines, ça arrête alors que l’origine, c’est plus lointain, plus flou. Cela embrasse plus de choses. Les origines permettent de donner un peu plus de « poussière ». Or, précisément, il y a du flou dans nos origines. C’est normal et c’est bien comme ça.
Vous avez souligné les points communs entre le Japon et l’Afrique de l’Ouest. Mais on pourrait aussi parler des différences ?
C’est une question très intéressante. La grande différence, à mes yeux, est celle qui existe entre les façons de travailler, de réaliser une tâche dans les deux zones. En Afrique de l’Ouest, la capacité d’improviser est fondamentale alors qu’au Japon, l’improvisation, c’est la mort.
Les Japonais ne sont pas câblés comme ça. Ils n’y pensent même pas. En Afrique de l’Ouest, au contraire, c’est la base de tout. La créativité est transcendée par l’improvisation. Si vous répétez deux fois la même chose, c’est que vous êtes pauvre. La répétition industrielle systématique est la marque d’une pauvreté totale.
Il faut accepter cette dichotomie. Il y a une fécondation de cet esprit d’improvisation quand il vient se loger dans l’esprit de perfection japonais. Et inversement. Je suis convaincu qu’il y a beaucoup à faire et que nous n’en sommes qu’au début.
La curiosité mutuelle est-elle suffisante ? Avez-vous souffert de préjugés ?
La culture japonaise est infiniment curieuse de tout, tout le temps. C’est ce qui la sauve. Je n’ai quasiment jamais eu de difficulté à créer de l’intérêt, à faire comprendre et partager mes idées. Cette curiosité est profonde. Il ne s’agit pas d’une curiosité exotique. Les Japonais me questionnent : « Nous ne savions pas que nous étions aussi proches de l’Afrique que ça. Comment ça se fait ? Racontez-nous. ». Et ils écoutent.
De son côté, comment l’Afrique de l’Ouest considère-t-elle le Japon ?
Ils idéalisent le Japon qui représente une espèce de perfection, beaucoup plus que des pays européens ou la Chine. J’ai organisé un défilé à Dakar devant le président Wade. Des femmes africaines se sont dit honorées que les boubous, les textiles d’Afrique de l’Ouest aient été utilisés pour fabriquer cette icône du Japon. On ne perçoit du Japon que les belles choses : le raffinement, la persévérance au travail, la qualité d’exécution, l’industrie, le commerce. On a l’impression que tout fonctionne au Japon.
Avec Wafrica, vous jouez un rôle unique de passeur. Qu’est-ce qui vous prédestinait à cet exigeant dialogue créatif ?
Question difficile. L’anthropologie m’a toujours intéressé. Savoir ce qui fait de nous des êtres humains est une question qui me travaille depuis mon arrivée en France à l’âge de 10 ans. Le Japon m’a permis de me rapprocher de l’Afrique de mes origines et de m’accomplir en tant qu’être humain. J’ai réussi à le faire parce que j’ai aussi une relation particulière avec l’identité. Je ne me sens pas si africain que ça. Je me suis considéré très tôt comme un citoyen du monde.
Propos recueillis par Anne Garrigue

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A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.