Analyse
Taxes douanières de Trump : qui en Asie est le plus exposé
Légende : Le port de Shanghai, les quais de stockage des containers (crédit : Droits Réservés)
Donald Trump adore les sanctions commerciales, son arme préférée pour en finir avec les déficits commerciaux américains. En Asie la Chine est bien sûr en première ligne, mais d’autres pays asiatiques ont autant ou davantage de soucis à se faire. Par l’importance de leurs excédents directs vers les Etats-Unis, et par le jeu des chaînes de valeur.
L’Asie-Pacifique représentait en 2024 plus de 40% des importations américaines et près de 60% du déficit commercial du pays, ce qui en fait naturellement la première cible de Washington pour rééquilibrer le commerce extérieur. Et pourtant les premières sanctions commerciales annoncées ont porté sur la Colombie, le Mexique et le Canada au nom de la lutte contre l’immigration clandestine et les importations de fentanyl, une drogue de synthèse. Le jour de son investiture le 20 janvier, Donald Trump déclare : « Nous pensons appliquer des droits de douane de 25% au Mexique et au Canada dès le 1er février car ils laissent entrer chez nous un grand nombre d’immigrants et beaucoup de fentanyl. » Trois jours plus tard la menace de lourdes sanctions commerciales contre la Colombie force Bogota à accueillir les avions militaires américains pour le retour au pays des immigrants clandestins.
L’immigration et le fentanyl sont donc pour le moment les premières priorités. Mais la question du rééquilibrage commercial revient rapidement au-devant de la scène. Le déficit commercial américain n’a pas cessé d’augmenter ces dernières années, pour atteindre 1 173 milliards de dollars en 2024. Les exportations américaines représentent moins des deux-tiers des importations, sans progrès significatifs depuis cinq ans malgré les sanctions commerciales déjà pratiquées avec la Chine. L’entourage du président phosphore sur une taxation globale des importations américaines et sur d’autres mesures. Le nouveau secrétaire au Trésor, Scott Bessent, envisage une taxation progressive par tranches de 2,5%, pouvant aller jusqu’à un total de 20%. D’autres conseillers comme Howard Lutnick, futur secrétaire au Commerce, ou Peter Navarro, en charge des affaires commerciales à la Maison-Blanche, ont des projets encore plus offensifs. Trump lui-même vient d’annoncer lundi 27 janvier son intention d’imposer des taxes douanières élevées sur l’acier, certains métaux, les produits pharmaceutiques et les semiconducteurs. Vendredi 31 janvier, après une première déclaration du président, la responsable de la presse à la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a confirmé l’imposition de droits de douane de 25% au 1er février sur les importations en provenance du Canada et du Mexique, et de 10% sur celles provenant de Chine
Les bons et les mauvais élèves en Asie-Pacifique
Vu de Washington, il faut distinguer parmi les pays du continent asiatique ceux que l’on peut qualifier de « bons élèves », ceux qui « peuvent mieux faire », et les « mauvais ou très mauvais élèves ».
Les « bons élèves » sont peu nombreux. Le plus convainquant est sans aucun doute l’Australie, qui achète deux fois plus de produits américains qu’elle n’en vend aux Etats-Unis. Vient ensuite Singapour, dont le commerce bilatéral est à peu près à l’équilibre. Hong-Kong a un déficit bilatéral significatif (23 milliards de dollars). Mais si on intègre les chiffres de Hong-Kong dans ceux de la « grande Chine », ce déficit ne réduit que de 5% l’excédent bilatéral chinois.
Les principaux pays qui pourraient « mieux faire » sont ceux avec lesquels les exportations américaines couvrent entre 50 et 70% des importations. Cette catégorie inclut les alliés occidentaux de Washington – Corée du Sud et Japon – tout comme l’Inde ou quelques pays d’Asie du Sud-Est (Philippines et Malaisie). La plupart de ces pays sont des alliés, mais la proximité géopolitique n’offre aucune garantie dans l’optique d’une guerre commerciale, comme le montrent les déclarations menaçantes et répétées de Donald Trump à l’égard de l’Europe.
Les « mauvais élèves » comptent tout d’abord la Chine, premier déficit commercial des Etats-Unis à hauteur d’environ 300 milliards de dollars en 2024, avec des exportations américaines couvrant à peine un tiers des importations. Mais Pékin n’est pas le plus mal traité et les déclarations du président, très offensives il y a quelques mois, étaient devenues plus nuancées ces derniers jours avant l’ultime volte face de vendredi. L’arrière-plan de ces hésitations tient sans doute à l’enjeu de la paix en Ukraine, pour laquelle le président chinois Xi Jinping pourrait jouer un rôle très important.
Les autres « mauvais élèves » incluent le Vietnam, qui parvient à dégager un excédent commercial bilatéral de 123 milliards de dollars et à n’importer que 13 milliards de dollars de produits américains. Contrairement à la Chine, cet excédent vietnamien est en hausse continue. Il a presque doublé depuis 2020. Un autre « coupable » est Taïwan, dont l’excédent commercial bilatéral progresse aussi constamment pour atteindre 73 milliards de dollars en 2024. Les autorités taïwanaises ont déjà réagi à la menace d’une taxation des importations de semiconducteurs qui aura un impact fort sur leurs exportations vers le marché américain.
Un troisième « coupable » est la Thaïlande, pour laquelle les ventes américaines couvrent moins du tiers des achats, avec un déficit de 45 milliards de dollars en 2024. Ces trois pays ont des liens stratégiques avec Washington, particulièrement forts dans le cas de Taipei. La Maison-Blanche devra faire un arbitrage entre préoccupations commerciales et maintien de bonnes relations politiques.
Quel est le niveau du risque par pays?
Vu d’Asie, deux critères principaux sont à prendre en compte. Le niveau d’internationalisation, qui se mesure par le rapport entre les exportations et le PIB, et l’importance des ventes vers le marché américain. On peut combiner ces deux critères en mesurant le poids des exportations vers les Etats-Unis en proportion du PIB de chaque pays.
Contrairement aux idées reçues, la Chine est l’un des pays asiatiques les moins exposés au risque commercial américain, le Vietnam étant de loin en première ligne devant Taïwan, Singapour et la Malaisie. L’immense marché intérieur chinois immunise pour partie Pékin contre les assauts du protectionnisme américain. Par ailleurs Xi Jinping dispose d’un arsenal de rétorsions possibles, à commencer par les terres rares et autres métaux critiques, où la production chinoise est incontournable. Ce n’est pas le cas des autres pays de la région qui n’auront sans doute pas d’autre choix que de courber l’échine.
L’effet ricochet des chaînes de valeur
Le panorama des risques commerciaux se complique encore si l’on prend en compte les chaînes de valeur qui lient entre eux les pays de la région et qui les associent à d’autres pays du monde. Lorsque la Chine exporte pour 1 000 dollars de smartphones vers le marché américain, près de 750 dollars de composants proviennent du reste du monde, à commencer par le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, la Malaisie et les Etats-Unis. Même cas de figure pour le Vietnam qui est l’autre plate-forme d’assemblage final des produits asiatiques. Si ces deux pays sont frappés par des sanctions commerciales, c’est l’ensemble de l’Asie qui sera touchée.
L’effet ricochet des chaînes de valeur s’applique également au Mexique. Une étude récente de l’OCDE (Working Paper 1802 de mai 2024) montre qu’un peu plus de 50% des exportations industrielles du pays sont constituées de composants importés. Près de la moitié de ces composants proviennent des Etats-Unis, ce qui veut dire qu’en taxant les produits mexicains, Washington pénalise ses propres industriels. Environ 20% proviennent de Chine et d’autres pays asiatiques, et les menaces qui pèsent sur le Mexique les concernent.
Les gros sabots du « protectionnisme trumpien » vont, s’ils se confirment, susciter des dégâts considérables en Asie comme aux Etats-Unis et dans le reste du monde, avec des effets collatéraux encore difficiles à mesurer.
Par Hubert Testard
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