Culture
Entretien

Musée Cernuschi : quand l’estampage révolutionne l’art et la calligraphie chinoises

Liuzhou (1791-1858) estampage d'un vase rituel en bronze (dynastie Qing).
Liuzhou (1791-1858) estampage d'un vase rituel en bronze (dynastie Qing).
L’exposition « Chine, empreintes du passé » a ouvert ses portes au musée Cernuschi à Paris jusqu’au 15 mars. Cette passionnante plongée dans l’art de l’estampe de 1786 à 1955 permet de découvrir la véritable révolution que l’étude renouvelée de l’estampage, « l’art des métaux et des pierres » (jinshixue), a entraîné dans les domaines de la calligraphie et de la peinture chinoises.

Entretien avec Éric Lefèbvre, directeur du musée Cernuschi et commissaire de l’exposition

Comment est née cette idée d’exposition et comment l’avez-vous menée à terme ?
Éric Lefèbvre : Nous avons au musée Cernuschi des rendez-vous réguliers autour de la Chine, avec des expositions d’art chinois moderne ou ancien. Le dernier rendez-vous était une exposition intitulée « Peindre hors du monde » organisée avec le musée d’art de Hong Kong qui présentait de la peinture de paysages des époques Ming et Qing.
Ces expositions sont le fruit d’une collaboration avec chaque fois un seul musée chinois, ce qui nous permet de construire un projet avec des relations de proximité et d’avoir suffisamment de temps pour penser le projet avec notre partenaire.
Fei Danxu (1802-1850) Réminiscences du verger (portrait de Zhang Qingji), détail.
Fei Danxu (1802-1850) Réminiscences du verger (portrait de Zhang Qingji), détail.
Ce type de collaboration a commencé il y a plus de vingt ans. Nous avons ainsi travaillé avec le musée provincial du Shandong sur le sujet du bouddhisme, avec le musée de Shanghai à deux reprises (une fois sur un sujet moderne l’école de Shanghai 19e 20e, une fois sur un sujet classique avec l’exposition « Parfums de Chine », qui portait sur la culture de l’encens à l’époque impériale).
Pour l’exposition « Empreintes du passé » (1786-1955), nous sommes retournés voir le musée du Zhejiang, avec lequel nous avions réalisé il y a vingt ans une belle exposition sur les premières céramiques céladon originaires de cette région.
Chen Geng (actif au 19ème siècle) Liuzhou examinant une lampe en bronze de l'époque Han, détail, musée du Zhejiang.
Chen Geng (actif au 19ème siècle) Liuzhou examinant une lampe en bronze de l'époque Han, détail, musée du Zhejiang.
Pourquoi choisir le thème de l’estampage, moins connu en France que la peinture à l’encre ou la céramique ?
Nous nous y intéressions depuis longtemps au musée car nous avons de très belles collections datant du début du 20e siècle et nous avons eu une actualité avec le don en 2022 de la collection de 800 estampages de Zao Wou-Ki.
Du côté chinois, la technique de l’estampe connaît un fort regain d’intérêt. Alors qu’il y a quelques années, les collections d’estampage n’étaient pas trop montrées, les musées chinois ont organisé récemment plusieurs belles expositions sur ce thème. Et l’engouement a pris une dimension publique sur les réseaux sociaux, avec des vidéos de personnes qui sont en train de faire des estampages, qui échangent des techniques. C’est quelque chose de très vivant, avec en prime le défi de retrouver les techniques pour faire l’estampage en trois dimensions, qui se sont perdues au vingtième siècle.
Qu’est-ce exactement qu’un estampage en trois dimensions ?
L’estampage en trois dimensions tourne autour de l’objet pour donner à la fin le sentiment d’avoir l’objet entier en perspective en face de soi à l’échelle 1, ce qui n’est pas le cas de la photo. Cela permet de connaître la taille de l’objet, le rapport entre l’inscription et l’objet. Cette technique, qui s’est beaucoup développée au 19e siècle, s’est perdue au milieu du 20e siècle.
Comment avez-vous conçu le parcours de l’exposition ?
Le début du parcours, qui démarre par un dessin animé, est inspiré par ce qu’on désigne en chinois comme l’épigraphie, qui est un peu l’ancêtre de l’archéologie en Chinois. On a voulu évoquer cette période en utilisant les mots mêmes qu’utilisent les Chinois « jinshixue, » « l’étude du métal et de la pierre. » L’épigraphie remonte au 11e siècle, sous les Song du Nord, où se sont constituées les premières collections d’antiques. La technique de l’estampage est encore plus ancienne. En France, la Bibliothèque nationale conserve un exemplaire célèbre qui date de la dynastie des Tang.
Nous avons choisi de placer au cœur de notre exposition la période qui s’étend de la fin du 18e au milieu du 20e pour montrer comment une technique vieille de plusieurs siècles, d’un seul coup, se met à évoluer de manière radicale et connaît une petite révolution.
Nous avons retenu un personnage emblématique, le moine Liuzhou, qui est sur notre affiche et fait l’objet d’un dessin animé et accompagne les jeunes visiteurs tout au long du « parcours famille. » Il s’agit d’un moine bouddhiste aux multiples talents, qui réalise des estampages en trois dimensions d’une finesse incroyable et d’une grande virtuosité – il parvenait à tourner autour de l’objet estampé avec une seule feuille de papier qu’il décollait, faisait sécher et recollait ensuite sur une autre face-. Il est aussi calligraphe et peintre et va faire preuve d’une extrême créativité en associant différents supports, ce que personne n’avait fait auparavant.
Nous avons dans l’exposition plusieurs exemples de ses ruptures créatives importantes. D’abord quand Liuzhou réalise des estampages multiples sur une même feuille de papier pour donner l’impression d’une superposition d’objets. Ce travail de cinq ans est extrêmement minutieux et représente un véritable choc anachronique puisqu’il évoque le cubisme, les collages, Braque qui arriveront bien plus tard. Même les fins connaisseurs d’arts asiatiques n’ont jamais vu cela car c’est une œuvre rare et jamais publiée.
Liuzhou, Image de la longévité centenaire, 1831, musée du Zhejiang.
Liuzhou, Image de la longévité centenaire, 1831, musée du Zhejiang.
La seconde rupture créative concerne l’association d’estampages et de peintures. Traditionnellement, il y avait d’un côté l’estampage comme technique de reproduction utilisée par les spécialistes de l’histoire et de la linguistique, de l’autre, la grande peinture à l’encre. Vers 1830, les deux se mêlent et nous présentons un exemple – un des plus anciens connus- venu du Zhejiang. Ce sont des estampes de briques, qui deviennent des supports sur lesquels se développe toute une composition peinte par sept artistes différents et conçue par Liuzhou.
Cette exposition nous surprend en nous faisant sortir des images toutes faites sur l’art chinois
Effectivement, nous avions précisément pour but de montrer des choses peu connues. Nous présentons par exemple des calligraphies inspirées par les estampes d’écritures chinoises archaïques. Ce nouvel élan de la création calligraphique en Chine va être théorisé par plusieurs lettrés de premier rang et marque vraiment un tournant dans cet art qui va dominer jusqu’aux années 1920, où on assiste à un retour au classicisme. Un très grand historien de l’art, Fang Wen (1930-2018), professeur à Princeton, disait même que les artistes chinois du 19e siècle allaient chercher dans ces modèles de 3000 ans d’âge une inspiration qui permet de battre en brèche toute une tradition et de créer du nouveau, comme les artistes modernistes européens du début du 20e allaient chercher leur inspiration dans l’art africain. La différence est qu’en Chine, ce modèle était autochtone.
Wu Changshuo (1844-1927) Image d'apogée de la prospérité Dynastie Qing.
Wu Changshuo (1844-1927) Image d'apogée de la prospérité Dynastie Qing.
Pouvez-vous nous parler du « Bapo », cet art populaire que vous présentez et qui est une autre branche de l’influence de l’estampage ?
L’idée est de montrer que, alors que ce mouvement est né à l’intérieur d’une élite qui s’intéressait à l’antiquité, avec toutes ses dérives créatives, il a fini par influencer des créations beaucoup plus partagées. On en a un exemple avec la peinture « Bapo » (les huit fragments brisés), une peinture porte bonheur qui naît au moment de l’urbanisation des grands ports de la Chine à la fin du 19e et du début du 20e. Ces artistes très doués créent des trompe l’œil étonnants montrant des objets superposés, abîmés, pliés avec un mélange de symboles de la culture classique (estampages, modèles d’écriture et de peinture) et d’irruption de la modernité (ticket de tramway ou entrée pour une exposition). Cette forme d’art, que l’on pourrait qualifier de démocratisation de la peinture lettrée, vendue sur le marché de l’art au début du 20e, avait été oubliée et revient sur le devant de la scène depuis trente ans.
Peintures Bapo (huit brisés) portant des sceaux de Yu Ji (1738-1823).
Peintures Bapo (huit brisés) portant des sceaux de Yu Ji (1738-1823).
Vous concluez l’exposition par le peintre Huang Binhong (1865-1955), un géant de la peinture et de la calligraphie chinoises. Pourquoi ?
Huang Binhong est une grande figure de la modernité chinoise. Nous l’avons utilisée pour montrer comment cet artiste qui collectionnait des sceaux très anciens s’est inspiré des empreintes de ces sceaux pour créer ses peintures innovantes. Nous exposons à la fois les empreintes qui étaient soit des signes d’écriture, soit des images d’animaux ou d’êtres hybrides, les calligraphies où le peintre recopie à sa manière des inscriptions anciennes et trois de ses peintures novatrices. L’idée est de montrer ce que l’artiste a expliqué lui-même, à savoir qu’il cherche dans les graphies les plus archaïques à trouver l’image originelle derrière l’écriture. On sait que l’écriture chinoise est très largement pictographique, c’est-à-dire dérivée d’images qui sont des représentations du monde. Huang Binhong voulait remonter jusqu’aux origines de l’écriture pour trouver derrière les signes la première image et que cela influence ses propres créations picturales.
Huang Binhong, à propos du ciel, de la terre et de l'humanité (détail).
Huang Binhong, à propos du ciel, de la terre et de l'humanité (détail).
Vous êtes le commissaire de l’exposition. Ce sujet vous tenait-il particulièrement à cœur ?
Oui. J’avais commencé à toucher ce sujet lors de ma thèse sur la conception du patrimoine en Chine pendant la dernière dynastie. C’est ce qui m’a permis de comprendre l’importance des découvertes qui ont été faites et des publications de certaines collections par le musée du Zhejiang, notamment tout ce qui concerne le moine Liuzhou. Je n’avais pas du tout eu accès à ces documents quand je faisais ma thèse. J’ai pensé qu’il y avait là quelque chose de très important et de très neuf à partager avec le public.
Par Anne Garrigue

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.