Histoire
Souvenirs de reportage en Asie du Sud-Est

Cambodge : le mystérieux Nuon Chea, "frère numéro 2" des khmers rouges

Condamné en 2014 à la prison à perpétuité pour crimes contre l'humanité et génocide, Nuon Chea, "frère numéro deux" des khmers rouges est mort le 4 août 2019. (Source : Wikimedia commons)
Condamné en 2014 à la prison à perpétuité pour crimes contre l'humanité et génocide, Nuon Chea, "frère numéro deux" des khmers rouges est mort le 4 août 2019. (Source : Wikimedia commons)
Condamné pour crime contre l’humanité et pour génocide au Cambodge, le « frère numéro 2 » est mort le 4 août dernier à 93 ans. Des principaux chefs khmers rouges, Nuon Chea est le plus mystérieux. Un homme dont la biographie reflète les méandres de ce que fut l’Asie du Sud-Est des années 1920.
D’abord, quel est son nom ? Né en juillet 1926 a Battambang, alors sous contrôle français, on l’a connu comme Leo Kum Lorn, Rungloet Laodl ou Long Bunruot, car Nuon Chea est un nom de guerre.
Le père est commerçant, la mère confectionne des vêtements. Son éducation est mi-chinoise, mi-khmère, à laquelle il faudra ajouter plus tard le thaï. Il travaillera même au ministère des Affaires étrangeres de Bangkok pour payer ses études de droit a l’université de Thammasat. Et c’est au sein du Parti Communiste du Siam qu’il commence à militer. Plus tard, en 1960, il devient vice-secretaire général du Parti Communiste du Kampuchea.
Il parle le khmer, le français et le thaï. Il est discret, et contrairement a la plupart des autres chefs khmers rouges, de Pol Pot a Khieu Samphan, il n’ira pas en France. En 1970, après le coup de Lon Nol et des républicains contre Norodom Sihanouk, Nuon Chea tenta de convaincre les Vietnamiens d’attaquer la nouvelle république. Et les Vietnamiens commencèrent a infiltrer le Cambodge.
*Soldats de l’armée populaire vietnamienne.
Le ministre des Affaires étrangères du Vietnam, Nguyen Co Thach, devenu un ami, m’avait déjà parlé de cette demande du « frère numéro deux ». Mais il m’avait demandé de garder l’information confidentielle, car Hanoï cherchait à convaincre Sihanouk de revenir au pays encore occupé par les Bo Doi*. Viktor P., un agent du KGB, qui dans ces mêmes années tentait de me recruter avait évoqué des choses semblables. J’en trouve aujourd’hui confirmation dans la longue notice de Wikipedia consacrée à Nuon Chea.
Pol Pot et la plupart des dirigeants khmers rouges étaient des ultra-nationalistes, décidés à établir le communisme dans l’ex-Indochine avant le rival vietnamien. Nuon Chea était lui avant tout un militant communiste convaincu, plus internationaliste que les autres. Il refusa toujours de renier son passé, ou ses responsabilités dans les massacres. Il fallait tuer les ennemis du peuple, déclara-t-il à un jeune Khmer qui lui avoua que c’était sur son ordre que ses deux assistants avaient tué ses parents.
Apres les accords de Paris d’octobre 1991, le retour de Sihanouk au pays et les élections sous la surveillance des Nations Unies, Nuon Chea se retira a Pailin, et fut d’abord pardonné par Hun Sen.
Finalement, mai 2007 il fut arrêté et transporté au Tribunal khmer rouge de Phnom Penh. Il fut défendu par un avocat hollandais, Michiel Pestman. Nuon Chea fut jugé coupable de crimes contre l’humanité en aout 2014. Pestman fit immédiatement appel. Parallèlement, Nuon Chea fut aussi condamné du crime de génocide contre les Cham (des musulmans vivants au Cambodge) et le peuple vietnamien. Il est mort le 4 aout 2019 à l’hôpital de l’amitié khmero-sovietique.
A propos de l'auteur
Jacques Bekaert
Jacques Bekaert est basé en Thaïlande depuis 35 ans. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au Quotidien de Paris (1974-1978), et une fois en Asie, au Monde, au Far Eastern Service de la BBC, au Jane Defense Journal. Il a écrit de 1980 a 1992 pour le Bangkok Post un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il est l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un receuil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018.