Culture
L'Asie dessinée

BD : la révolution chinoise dans tous ses ébats

Extrait de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)
Extrait de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)
Quand le grand slogan de la révolution chinoise « Servir le peuple » prend une dimension érotique inattendue, cela donne un album plutôt iconoclaste. Le grand artiste Li Kunwu livre de son côté une nouvelle brassée de somptueuses images.
Double-cliquez sur les diaporamas pour les visualiser en plein écran. Retrouvez ici tous les articles de notre série « L’Asie dessinée ».
*Servir le peuple, scénario et dessin d’Alex W. Inker, Éditions Sarbacane, 216 pages, 28 euros
La Révolution chinoise est décidément une source inépuisable d’inspiration pour les écrivains et les scénaristes de bande dessinée (voir par exemple Balzac et la petite tailleuse chinoise ou Une vie chinoise). Plusieurs parutions récentes en font de nouveau la démonstration, avec en premier lieu le très étonnant et iconoclaste Servir le peuple*.
Ce gros volume constitue l’adaptation en roman graphique du roman du même nom du célèbre écrivain chinois Yan Lianke. Ce dernier est l’un des romanciers chinois les plus connus à l’étranger. Et si sa notoriété est grande dans son pays natal, c’est essentiellement parce qu’elle reflète sa gloire internationale : ses œuvres, bien peu conformes à la ligne du Parti, sont plus ou moins complètement interdites en Chine même. Comme le raconte fort bien un long reportage paru le mois dernier dans The New Yorker, Yan est célèbre auprès de Chinois qui ne l’ont jamais lu…
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Couverture de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)

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Extrait de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)

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Extrait de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)

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Extrait de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)

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Extrait de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)

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Extrait de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)

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Extrait de la bande dessinée "Servir le peuple", scénario et dessin d'Alex W. Inker, Éditions Sarbacane. (Copyright : Sarbacane)

 
 
L’adaptation en bande dessinée de Servir le peuple permet vite de comprendre pourquoi Yan Lianke n’est pas bien vu des autorités de Pékin. Le récit décrit les relations scandaleuses qui s’établissent entre Petit Wu, jeune paysan devenu simple soldat dans l’Armée populaire de Libération, et Liu, la jeune épouse de son colonel.
A priori, tout faisait de Petit Wu un militant modèle de la grande révolution : une conscience politique saluée par ses chefs, un dévouement sans limite à la cause, un désir effréné de se faire bien voir, avec comme ambition suprême d’entrer au Parti. Capable aussi bien de « réciter sans en oublier un seul mot deux cent quatre-vingt-six phrases des trois classiques de la Révolution culturelle » que de « confectionner un succulent repas de quatre plats et une soupe » en trente minutes, Petit Wu est nommé ordonnance de son colonel.
Les problèmes commencent lorsque le colonel s’absente pour une mission de deux mois et laisse Petit Wu en tête à tête avec sa très jeune épouse. Quand, terrifié des conséquences, il refuse de monter dans la chambre de cette dernière comme elle le lui ordonne, et qu’il se voit menacé d’être renvoyé, son supérieur immédiat (qui ne sait évidemment pas de quoi il s’agit) lui explique que « la Révolution demande qu’on verse son sang et fasse le sacrifice de sa vie ! ». Dès lors, Petit Wu obéit à tous les ordres de la jeune femme, dont le premier est « pour servir le peuple, enlève ton pantalon ! ».
S’ensuivent quelques jours de délires érotiques, qui prennent une tout autre tournure quand les amants se rendent compte que casser une statuette du président Mao, déchirer ses portraits et ses citations constituent les plus puissants des aphrodisiaques. Au retour du colonel, Petit Wu doit s’en aller mais Liu n’est pas ingrate : sur son intervention, le soldat reçoit une décoration qui « vient récompenser sa haute conscience politique, sa pensée révolutionnaire, sa parfaite moralité et son assiduité à l’étude des œuvres du président Mao ».
Le caractère satirique du récit et sa dénonciation de l’idéologie de la révolution chinoise proviennent essentiellement de la répétition inlassable du slogan « Servir le peuple ». Dans le monde de Petit Wu, tout se fait au nom du service du peuple, qu’il s’agisse de balayer la caserne, de servir de domestique au colonel ou de coucher avec son épouse. L’ascension sociale annoncée de Petit Wu (sa décoration s’accompagne d’un emploi dans une grande usine et d’un permis de séjour en ville pour sa famille) découle de cette conception très particulière du dévouement au peuple. L’humour ravageur du livre culmine évidemment avec la découverte des propriétés érotiques de la destruction des icônes de la révolution.
La force de la bande dessinée tient beaucoup, bien sûr, au style graphique d’Alex W. Inker, qui s’inspire fortement de l’imagerie de la propagande chinoise de la grande époque. Imprimé sur beau papier et fort bien relié, Servir le peuple est un superbe volume – à ne pas mettre entre toutes les mains vu le caractère très explicite des images.
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Couverture de la bande dessinée "David Crook, souvenirs d'une révolution", scénario de Julian Voloj, dessin de Henrik Rehr, Urban China. (Copyroght : Urban China)

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Extrait de la bande dessinée "David Crook, souvenirs d'une révolution", scénario de Julian Voloj, dessin de Henrik Rehr, Urban China. (Copyroght : Urban China)

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Extrait de la bande dessinée "David Crook, souvenirs d'une révolution", scénario de Julian Voloj, dessin de Henrik Rehr, Urban China. (Copyroght : Urban China)

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Extrait de la bande dessinée "David Crook, souvenirs d'une révolution", scénario de Julian Voloj, dessin de Henrik Rehr, Urban China. (Copyroght : Urban China)

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Extrait de la bande dessinée "David Crook, souvenirs d'une révolution", scénario de Julian Voloj, dessin de Henrik Rehr, Urban China. (Copyroght : Urban China)

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Extrait de la bande dessinée "David Crook, souvenirs d'une révolution", scénario de Julian Voloj, dessin de Henrik Rehr, Urban China. (Copyroght : Urban China)

 
 
*David Crook, souvenirs d’une révolution, scénario de Julian Voloj, dessin de Henrik Rehr, Urban China, 120 pages, 15 euros.
Autre point de vue sur la révolution chinoise : celui exposé dans David Crook, souvenirs d’une révolution*. Il s’agit de la biographie d’un personnage bien réel, même si sa vie ressemble à un roman. Britannique, David Crook, né en 1910, est arrivé en Chine pour la première fois en 1938. Communiste convaincu depuis un séjour au États-Unis en pleine crise de 1929, Crook a également participé à la guerre d’Espagne où il est devenu espion pour le compte du KGB. Installé pour de bon en Chine à partir de 1947, il y enseigne l’anglais. Son soutien de toujours à la révolution ne l’empêche pas d’être arrêté en 1967 pendant la Révolution culturelle. Il est placé en isolement total pendant cinq ans, les autorités chinoises cherchant à lui faire avouer qu’il est un espion. Finalement libéré en 1973, Crook reçoit des excuses de la part du Premier ministre Zhou Enlai. N’envisageant pas une seconde de quitter la Chine, il y reprend ses activités d’enseignant et meurt à Pékin en 2000.
Ce destin hors du commun est raconté par une alternances de séquences durant ses années de captivité et des flashbacks sur les autres multiples épisodes de son existence. Le portrait ainsi tracé laisse perplexe : on ne sait pas trop s’il faut admirer la constance de l’engagement de David Crook et son attachement indéfectible à la Chine ou déplorer son aveuglement face aux dérives d’une sanglante révolution. L’ouvrage pâtit malheureusement d’un dessin très raide, en particulier des visages qui semblent souvent figés.
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Couverture du livre "Li Kunwu" de Geneviève Clastres et Philippe Pataud Célérier, Editions Est-Ouest 371. (Copyright : Est-Ouest 371)

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Extrait du livre "Li Kunwu" de Geneviève Clastres et Philippe Pataud Célérier, Editions Est-Ouest 371. (Copyright : Est-Ouest 371)

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Extrait du livre "Li Kunwu" de Geneviève Clastres et Philippe Pataud Célérier, Editions Est-Ouest 371. (Copyright : Est-Ouest 371)

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Extrait du livre "Li Kunwu" de Geneviève Clastres et Philippe Pataud Célérier, Editions Est-Ouest 371. (Copyright : Est-Ouest 371)

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Extrait du livre "Li Kunwu" de Geneviève Clastres et Philippe Pataud Célérier, Editions Est-Ouest 371. (Copyright : Est-Ouest 371)

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Extrait du livre "Li Kunwu" de Geneviève Clastres et Philippe Pataud Célérier, Editions Est-Ouest 371. (Copyright : Est-Ouest 371)

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Extrait du livre "Li Kunwu" de Geneviève Clastres et Philippe Pataud Célérier, Editions Est-Ouest 371. (Copyright : Est-Ouest 371)

 
 
*Li Kunwu de Geneviève Clastres et Philippe Pataud Célérier, Editions Est-Ouest 371, 152 pages, 28 euros.
La révolution chinoise en bande dessinée, au bout du compte, c’est encore Li Kunwu qui en a le mieux parlé dans son ouvrage en trois volumes Une vie chinoise. L’artiste chinois a d’autres cordes à son arc, comme le montre un fort beau livre qui vient de lui être consacré. Appelé Li Kunwu*, tout simplement, cet ouvrage met l’accent sur sa production récente de dessins grand format, qui ressortent plus du domaine de l’art contemporain que de celui de la bande dessinée. La pièce maîtresse présentée ici est l’immense fresque Ruée dans les transports à la fête du printemps : une œuvre de 70 cm de haut et 21 m de long qui, avec ses centaines de personnages, évoque l’incroyable migration annuelle de la population chinoise à l’occasion des fêtes du nouvel an. Du fait de son format hors norme, l’œuvre est reproduite en très petit dans sa totalité, avec son premier tiers agrandi sur plusieurs pleines pages. Assez pour apprécier la virtuosité avec laquelle Li Kunwu reconstitue ce grouillement de vie entassé dans un hall de gare et sur un quai.
Une grande partie de l’ouvrage est consacrée au travail que l’artiste consacre depuis des années à un sujet cher à son cœur : l’histoire de la construction au début du XXème siècle par les Français du chemin de fer du Yunnan. Un projet fou consistant à relier cette province enclavée du sud de la Chine au Vietnam : plus de 800 km de lignes traversant de hauts massifs montagneux à l’aide de 3 400 ponts et viaducs et 180 tunnels ; un chantier pharaonique ayant employé plus de 60 000 ouvriers dans des conditions effroyables, avec l’intégralité du matériel, y compris les rails, importé de France et transporté à dos d’homme ou de mule dans des sentiers de montagne… Et au bout du compte un service ferroviaire haut de gamme symbolisé par des Michelines de luxe dont l’épouse de Tchang Kaï-chek appréciait le confort.
*La voie ferrée au-dessus des nuages, scénario et dessin de Li Kunwu, Éditions Kana, 216 pages, 15 euros.
Cette extraordinaire histoire est évoquée dans ce livre avec la reproduction, là encore, de dessins grand format : paysages, scènes de chantiers, ouvrages d’art, vues aériennes de la voie ferrée… Pour un aperçu plus complet de la saga du chemin de fer du Yunnan, il faut se reporter à la bande dessinée La voie ferrée au-dessus des nuages* qui lui est entièrement consacrée. Dans ce remarquable album de plus de 200 pages, Li Kunwu se met en scène, menant une véritable enquête pour exhumer cette histoire largement oubliée. Durant ses recherches, l’artiste chinois est tombé sur les centaines de photos du chantier prises par l’ingénieur français Georges-Auguste Marbotte. Des photos que Li Kunwu « reproduit » en les dessinant sur fond grisé, introduisant un va-et-vient permanent entre son reportage contemporain et celui réalisé par Marbotte il y a un siècle de cela (la BD comporte également à la fin quelques pages de photos de Marbotte).
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Couverture de la bande dessinée "La voie ferrée au-dessus des nuages", scénario et dessin de Li Kunwu, Éditions Kana. (Copyright : Kana)

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Extrait de la bande dessinée "La voie ferrée au-dessus des nuages", scénario et dessin de Li Kunwu, Éditions Kana. (Copyright : Kana)

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Extrait de la bande dessinée "La voie ferrée au-dessus des nuages", scénario et dessin de Li Kunwu, Éditions Kana. (Copyright : Kana)

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Extrait de la bande dessinée "La voie ferrée au-dessus des nuages", scénario et dessin de Li Kunwu, Éditions Kana. (Copyright : Kana)

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Extrait de la bande dessinée "La voie ferrée au-dessus des nuages", scénario et dessin de Li Kunwu, Éditions Kana. (Copyright : Kana)

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Extrait de la bande dessinée "La voie ferrée au-dessus des nuages", scénario et dessin de Li Kunwu, Éditions Kana. (Copyright : Kana)

 
 
*Cuba, dessin Li Kunwu, Louis Vuitton Travel Book, 160 pages, 45 euros.
La lecture simultanée des deux livres, La voie ferrée au-dessus des nuages et Li Kunwu, montre que ce dernier est aussi à l’aise dans le registre de l’art contemporain et du grand format fouillé que dans celui de la BD. Celui qui fut également dessinateur de propagande et illustrateur de presse confirme sa place d’artiste de premier plan de la scène chinoise. Pour appréhender son parcours, on trouvera dans Li Kunwu différentes études et deux interviews de lui, ainsi qu’une bibliographie. Signalons enfin que l’artiste vient d’élargir encore sa palette en signant le volume Cuba* de la belle collection de carnets de voyage de Louis Vuitton : un nouveau sujet – c’est la première fois qu’il compose sur un autre pays que la Chine – et une nouvelle technique, avec de multiples aquarelles en couleurs.
Couverture de l'ouvrage "Cuba", dessin Li Kunwu, Louis Vuitton Travel Book. (Copyright : Louis Vuitton Travel Book)
Couverture de l'ouvrage "Cuba", dessin Li Kunwu, Louis Vuitton Travel Book. (Copyright : Louis Vuitton Travel Book)
Par Patrick de Jacquelot
A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.