Culture
Photographes d'Asie

Expo photo : l'Inde entre classes moyennes et fantasmes urbains

"LUXURY LIVING BHIWADI - Sky Club on 18th Floor" par Antoine Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Antoine Crestani)
"LUXURY LIVING BHIWADI - Sky Club on 18th Floor" par Antoine Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Antoine Crestani)
Plusieurs expositions du photographe Arthur Crestani permettent de découvrir son travail sur les villes auxquelles aspirent les Indiens de la classe émergente. Entre les rêves de luxe et de modernité et la réalité des tours de béton plantées dans des terrains vagues.
Ah, Gurgaon… Pour les Indiens des classes moyennes et supérieures, habiter dans cette ville nouvelle au sud de New Delhi est un rêve, un symbole de réussite sociale, la garantie d’un accès à la modernité. Pensez : il y a moins de vingt ans, cette zone située à une vingtaine de kilomètres de la capitale était une étendue de champs poussiéreux parsemés de villages misérables. Aujourd’hui, la ville compte plus d’un million d’habitants et abrite le principal quartier d’affaires de la région de Delhi, une sorte de « La Défense » où les multinationales installent leurs sièges indiens dans des tours flambant neuves. Aux immeubles de bureaux s’ajoutent deux autres pôles urbains : des séries de shopping malls qui alignent les boutiques des marques occidentales et les résidences qui hébergent les privilégiés autorisés à vivre le « miracle économique » indien – ou ce qui en tient lieu (voir cette série de photos et ce reportage sur Gurgaon).
« Privilégiés » : tout est là. Ces résidences sont conçues comme des bulles mettant leurs occupants à l’abri des horreurs du monde extérieur – c’est-à-dire des épreuves en tous genres que doivent affronter les Indiens ordinaires dans leur vie quotidienne. Pas de coupure d’électricité grâce aux groupes électrogènes privés, pas de manque d’eau grâce aux forages souterrains (illégaux) ou aux livraisons par camions-citernes, pas de rigueur climatique grâce à l’air conditionné généralisé, pas d’insécurité grâce aux murs d’enceinte et aux gardes omniprésents, pas de contacts indésirables avec ces Indiens pauvres dont on préfère oublier l’existence grâce à une rigoureuse cohésion sociale des résidents…
Pour répondre à ce rêve d’une ville échappant aux réalités de l’Inde contemporaine, une vaste industrie s’est développée. Les groupes immobiliers offrent aux habitants de Gurgaon (ainsi qu’à Noida, l’autre ville nouvelle aux portes de Delhi, et petit à petit dans les autres grandes villes indiennes) une large gamme de résidences. Certaines sont authentiquement luxueuses, à l’image des « Magnolias » de Gurgaon, qui se targuent d’une vue plongeante sur le golf, rare poumon vert de la ville, ou des restaurants et salles de cinéma privées. D’autres résidences se réduisent à des barres de béton empilant des centaines d’appartements autour d’une piscine et d’un « club house » sous-dimensionnés. Pour les acquéreurs potentiels, l’effort financer est considérable, et parfois risqué. La ruée vers l’or immobilier a en effet engendré des pratiques hautement discutables. Les promoteurs se financent en lançant continuellement de nouveaux programmes de développement. Les acheteurs attirés par ces derniers versent des acomptes pouvant représenter un quart ou un tiers de la valeur de leur futur appartement, sommes que les constructeurs affectent à l’édification de leurs projets des années précédentes en une sorte de « cavalerie » à hauts risques. Quand le mouvement s’arrête, les souscripteurs se retrouvent avec des parts d’appartements inexistants…
Pour alimenter cette frénésie immobilière, il faut donc convaincre en permanence de nouveaux clients. D’où l’importance de la publicité qui s’étale dans les journaux de la capitale et sur Internet. Elle véhicule des images d’immeubles futuristes étincelants de lumières, édifiés au milieu d’espaces verts luxuriants et promettant une vie de rêve réservée aux « happy few », aux membres de l’élite, aux acheteurs les plus exigeants…
Fasciné par ces images souvent surréalistes, Arthur Crestani les collectionne depuis des années. Après une première année passée à Delhi dans le cadre de sa scolarité à Sciences Po, le jeune Français a effectué plusieurs séjours dans la capitale indienne. A l’occasion d’une recherche d’appartement, il s’est retrouvé confronté à ces publicités pour des résidences « portant des noms italiens, français ou espagnols » (pour faire rêver) et « multipliant les références à Dubaï ou Singapour » (en gage de modernité), explique-t-il. Ayant complété sa formation par des études de photographie à l’École Louis-Lumière, l’artiste débutant a cherché comment utiliser ces images qui « mettent en scène des villes fantasmées ». Petit à petit est venue l’idée d’une approche en trois phases. Première étape : le recueil des publicités, notamment dans les salons de promotion immobilière tenus dans les grands hôtels des banlieues de Delhi. Des publicités dont il a fait reproduire les meilleures sur des bâches de grandes dimensions.
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"AVJ PLATINUM #1 - Enhancing Lifestyles..." par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"GSR DRIVE #2 - Inspired By The Expanses Of Central Park - New York and Hyde Park - London" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"FAIRWEALTH BREEZE HOMES - Podium Living, 85% Green Area" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"ARËTE - Twin Level Supersize Clubbing Zone Spread Over 12 000 Square Feet" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"GSR DRIVE #1- If You Love Space, You Will Love GSR Drive" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"ALPATHUM - Made For Leaders" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"KLOCK TOWER - Satisfy Your Longing for Getting a Home That Looks" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"ROYALE VILLE - A Rare Treat Of Elegance" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"LUXURY LIVING BHIWADI - Sky Club on 18th Floor" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

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"CASA BELLA - An Innovation Defined By Passion" par Arthur Crestani. Gurgaon, Inde, 2017. (Copyright : Arthur Crestani)

 
 
Deuxième étape : la recherche de lieux dans Gurgaon offrant un bon point de vue sur des ensembles immobiliers existants, et l’installation d’une bâche devant cette toile de fond. Détail important : les publicités ainsi affichées n’ont aucun lien avec les immeubles photographiés en fond de décor puisque, souligne Arthur Crestani, « le plus souvent, les travaux n’ont même pas commencé ».
Troisième étape, enfin : une fois ce double décor planté, l’artiste invite les gens passant par là à s’y faire photographier. Il ne s’agit nullement des habitants des résidences ou de ceux qui aspirent à acheter un appartement de rêve. Pour obtenir un point de vue sur un ensemble immobilier, il faut se placer à une certaine distance et donc dans les terrains vagues qui les entourent systématiquement. Là ne passent que les petites gens vivant dans les marges de Gurgaon : ouvriers, travailleurs journaliers, migrants… Les hommes (le plus souvent) et les femmes (quand elles acceptent de se faire photographier) qui apparaissent sur les photos de Crestani ne sont donc en rien les occupants potentiels de ces immeubles de rêve : s’ils y pénètrent un jour, ce sera en tant que gardien ou femme de ménage. « J’ai privilégié des personnages qui sont en marge de tout ce discours sur le luxe », souligne-t-il.
Pour ces « modèles », le double décor devant lequel ils se font photographier – les immeubles réels, les résidences fantasmées – relève donc de l’imaginaire pur. Mais on retrouve là une tradition ancienne de la photographie populaire indienne : pendant l’essentiel du siècle dernier, il était de coutume dans les villages de se faire photographier devant des décors peints représentant des lieux fantastiques comme des montagnes enneigées ou des palais de maharajas…
Les photos qui résultent du travail de Crestani, avec leurs trois niveaux qui se complètent ou s’opposent, offrent une illustration fascinante du formidable choc social et culturel qui affecte l’Inde urbaine d’aujourd’hui. Il y a quelque chose de très troublant à observer ces représentations complètement artificielles et fantasmatiques de villes idéales s’intercalant entre deux niveaux de réalité : celui des empilements de béton qui en constituent la concrétisation effective et celui des Indiens pauvres qui demeurent largement à l’écart de cette « modernité ». On aimerait que dans une étape ultérieure le photographe réussisse également à capter dans son objectif les membres des classes moyennes confrontés directement à leurs rêves et à la réalité.
Par Patrick de Jacquelot

A voir

Les travaux d’Arthur Crestani sont présentés dans trois contextes différents dans les semaines à venir :

Au Festival Circulation(s) de la jeune photographie européenne, du 17 mars au 6 mai. Le CENTQUATRE-Paris, 5 rue Curial, 75019 Paris. Crestani y montre sept de ses photos en très grand format de 3,50 m par 2,40 m. Consultez la page d’Arthur Crestani sur le site du festival.

A l’exposition (HORS) CADRE du Prix Dauphine pour l’Art Contemporain, du 3 au 5 avril, à l’Université Paris-Dauphine, Porte Dauphine, Paris. Huit photos de Crestani, accompagnées de trois bâches et de vidéos publicitaires.

Au Festival Influences indiennes du 25 mai au 24 juin, à Beaucouzé, près d’Angers. Une douzaine de photographies seront exposées.

Consultez le site d’Arthur Crestani.

A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.