Société
Reportages d’Asie par Enfants du Mékong

Laos : vivre de sa terre, le projet "Living Land"

Lautlee, le jeune Hmong entrepreneur dans sa ferme "Living Land".
Lautlee, le jeune Hmong entrepreneur dans sa ferme "Living Land". (Crédit : Antoine Besson).
Dans le Nord du Laos, une ferme sans prétention a pourtant réussi l’exploit de faire vivre toute une communauté en s’appuyant sur les points forts de chacun : les savoir-faire ethniques ancestraux, l’ouverture à la curiosité des touristes et surtout la production de légumes de qualité pour les restaurants de la ville. Grâce à ces efforts, un accès à l’éducation se dessine pour les générations à venir.
Cultiver sa terre ! C’est le choix de Lautlee. Jeune entrepreneur de la région de Luang Prabang. Ce Hmong originaire des montagnes du Nord, une ethnie particulièrement discriminée au Laos, a un parcours pour le moins inattendu.

À quatorze ans, Lautlee commence à travailler dans un restaurant de Luang Prabang, le Blue Lagoon, pour aider sa famille et payer ses études. Il rêve de devenir professeur d’anglais. Le service tous les soirs auprès des touristes qui découvrent la cité royale, lui donne l’occasion d’améliorer sa maîtrise de la langue. Mais rapidement, Lautlee découvre une autre réalité. Inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco en 1995, Luang Prabang attire de plus en plus d’étrangers et de visiteurs. Les restaurants et les hôtels se multiplient en quête de produits de qualité pour les palais délicats de leurs hôtes. Le jeune Hmong y voit une opportunité.

Plus de dix ans plus tard, Lautlee vit toujours à Luang Prabang, il y parle anglais couramment (ainsi que le français) mais n’enseigne pas. Reconverti dans le maraîchage, il gère une ferme agricole qui produit du riz et des légumes bios.
« J’aimerais avoir le loisir d’apprendre d’autres langues mais je n’en ai pas le temps ! » confie Lautlee en secouant les leurres pour éloigner les oiseaux de ses cultures. Le concept de « Living Land » [la terre vivante, NDLR], la ferme ainsi nommée en opposition aux brûlis des cultures ethniques, est un trésor d’inventivité et de ressources qui fait vivre aujourd’hui tout un village.
Lautlee, jeune entrepreneur de la région de Luang Prabang.
Lautlee, jeune entrepreneur de la région de Luang Prabang. (Crédit : Antoine Besson).

Une communauté villageoise

Les deux mains dans une marmite jusqu’aux coudes, Lautlee rit de bon cœur. Avec une vieille dame du village, il apprend les étapes de la réalisation du lao lao, ce qu’il traduit pompeusement par « whisky lao » mais qui n’est autre qu’un alcool de riz fermenté. Toujours à l’affut d’une nouvelle idée, le jeune Hmong à la bonne humeur communicative ne laisse jamais passer une occasion d’apprendre quelque chose de nouveau. Appliqué, il réalise toutes les étapes, du lavage à la cuisson du riz, sous l’œil amusé de la matriarche.
Celle-ci connait bien l’énergumène qui s’agite dans son arrière-cour. Cela fait un an qu’elle lui fournit des petits objets d’artisanat qui sont vendus aux touristes dans sa ferme. Car si Lautlee est fermier, il est surtout entrepreneur. En 2011, dans le village de Phong Van, sept familles se rassemblent pour réfléchir ensemble à l’avenir. Les jeunes se désintéressent de la terre et des études et préfèrent chercher du travail en ville. Ils trouvent aisément des emplois dans le bâtiment ou comme chauffeurs de tuktuk. La ville est en constante croissance et l’activité touristique crée des emplois. Lautlee se voit alors confier la ferme.
Aidé d’un Anglais de passage, il réfléchit à un modèle de structure qui puisse venir en aide à la communauté villageoise en générant de l’argent et en fournissant du travail localement. Encore habité par ses souvenirs du Blue Lagoon, il décide de proposer des légumes de qualité produits localement avec des ressources écologiques. Sans le savoir, il inscrit sa démarche dans un mouvement de plus en plus réputé en France et dans le monde : la permaculture.
La ferme "Living Land".
La ferme "Living Land". (Crédit : Antoine Besson).

La diversité ethnique

Le succès est au rendez-vous, les hôtels et les restaurants se disputent les herbes et les légumes de « Living Land ». Son ancien employeur, Peter, le manager du Blue Lagoon explique : « C’est difficile de trouver des produits de qualité dans la région car peu de Laotiens cultivent réellement de manière diversifiée. Chacun fait pousser ce qu’il aime et sait faire. Le reste est importé de Chine et voyage beaucoup. Une ressource comme la ferme de Lautlee est donc précieuse. »
En 2011, une maison d’hôte ouvre à côté de la ferme. Un couple de touristes demande à la visiter. Lautlee y voit une nouvelle opportunité. Tous les touristes sont en recherche d’authenticité. À Luang Prabang, la culture ethnique est valorisée. Le Centre des arts traditionnels et d’ethnologie du Laos (TAEC) y est un des rares lieux du Laos qui rend hommage à la diversité des ethnies du pays. Le Laos compte près de 80 ethnies pour 6,8 millions d’habitants. Lautlee décide donc de profiter de cet intérêt pour les traditions locales pour attirer les touristes et valoriser son héritage. Il met en place un parcours ludique et pédagogique autour de la culture du riz.

Marie-Ange

Marie-Ange est une jeune mère de famille. Pour le premier anniversaire de leurs jumeaux, son mari lui a offert un voyage de deux semaines au Laos. De passage à Luang Prabang, ils ont voulu découvrir la culture du riz, « une activité un peu plus authentique que le parcours habituel des pagodes et des temples ». Accueillis à l’entrée de la ferme avec les chapeaux coniques indispensables pour se protéger du soleil, la visite commence par la sélection des graines et se terminera par un repas concocté à partir des produits de la ferme. Entre temps Marie-Ange aura retourné une rizière avec un buffle d’eau, repiqué et récolté du riz, transformé les graines en farine, etc., tout en découvrant les outils et les méthodes spécifiques de chaque ethnie.
Vers 13 heures, Marie-Ange repart satisfaite et Lautlee peut de nouveau se consacrer aux travaux de la ferme. À peu près un hectare est dédié à l’activité touristique et au maraîchage, le reste est recouvert de rizières traditionnelles (comme 80 % de la surface agricole du Laos). Les sept familles propriétaires bénéficient des récoltes abondantes, cinq tonnes par hectare environ, et seize travailleurs sont employés à la ferme sans compter tous ceux qui bénéficient de la venue des touristes, comme la matriarche, pour vendre leur artisanat.
Au final, c’est tout le village qui profite de la réussite de Lautlee. Mais lui ne s’arrête pas là : déjà un bungalow permet à quelques touristes de passer la nuit seuls au milieu des rizières. Dans les mois à venir, Lautlee prévoit aussi d’ouvrir un restaurant sur le site de la ferme.
Marie-Ange et son mari à "Living Land".
Marie-Ange et son mari à "Living Land". (Crédit : Antoine Besson).

Favoriser l’éducation

Il est 18 heures et peu à peu, le calme revient. À l’entrée de la ferme, une mare, une barque et quelques nénuphars créent une étrange impression de dépaysement, comme si Monet s’était égaré au Laos. Une dizaine d’écoliers empruntent le chemin arpenté par les touristes le matin même. Là où ceux-ci ont pris leurs repas, ils s’installent, cahier et crayon à la main. Un tableau a été installé. Au milieu d’eux, un étudiant à peine plus âgé accueille chacun en l’appelant par son prénom.
Chilee a vingt et un ans. Il est en première année d’agronomie à la faculté de Luang Prabang. Le soir après ses cours, il vient à la ferme pour enseigner gratuitement l’anglais aux écoliers du village et aussi, de temps en temps, aux adultes qui le souhaitent. En échange, la ferme le soutient dans ses études en payant une partie de ses frais d’inscription.
Lautlee explique : « Moi-même pendant mes études j’ai été aidé. Je travaillais au restaurant qui payait une partie de mes frais d’inscription. Du coup cela m’a paru normal que l’activité de la ferme permette à d’autres étudiants, choisis parmi les meilleurs en classe et les plus pauvres au village, de continuer leurs études. » Ce soutien est directement créé à partir des revenus générés par l’activité touristique de la ferme. Sur les quarante trois dollars que coûte une visite, 5 % est dédié à l’enseignement. Le reste sert à payer les salaires, les taxes et les charges.
L’an dernier, deux mille personnes ont visité la ferme. Ce sont donc près de quatre mille trois cent dollars qui ont été directement réinjectés dans la formation des jeunes du village. La tête pleine de projets, Lautlee ne semble pas vouloir s’arrêter là et appréhende tout comme un nouveau défi : « Nous produisons déjà de la laitue, de la romaine, de la feuille de chêne, de la dolorosa, de la roquette, du fenouil, des betteraves, du chou chinois, du chou et du chou-fleur, des carottes, des radis roses… Tout cela en récoltant nos propres graines. Mais je voudrais cette année essayer de produire de la rhubarbe et des radis ronds. »

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Texte et photos : Antoine Besson.
A propos de l'auteur
Enfants du Mékong
Enfants du Mékong, à travers le parrainage scolaire et social d’enfants pauvres et souffrants, mise sur l’éducation comme levier pour aider au développement des pays d’Asie du Sud-Est. Depuis plus de 58 ans, l’œuvre met en lien des parrains français et des enfants vietnamiens, khmers, laotiens, thais, birmans, chinois du Yunnan ou philippins. ONG de terrain, son expertise la conduit à prendre régulièrement la parole dans les médias pour témoigner des réalités sociales de l’Asie du Sud-Est. Pour en savoir plus, consultez le site.