Politique
Analyse

Inde : retour aux sources pour la droite nationaliste ?

Le Premier ministre indien Narendra Modi écoute Sarbananda Sonowal le nouveau ministre en chef de l'Etat d'Assam, au nord-est de l'Inde, lors de sa cérémonie d'investiture à Guwahati le 24 mai 2016.
Le Premier ministre indien Narendra Modi écoute Sarbananda Sonowal le nouveau ministre en chef de l'Etat d'Assam, au nord-est de l'Inde, lors de sa cérémonie d'investiture à Guwahati le 24 mai 2016. (Crédits : Biju BORO / AFP)
En mai dernier, Narendra Modi, Premier ministre indien, a franchi le cap des deux ans d’exercice du pouvoir, présidant au grand retour de son pays sur la scène internationale ainsi qu’à son émergence comme destination phare des investissements étrangers. Sur ces deux tableaux, le diplomatique et l’économique, le dynamisme et le volontarisme de Modi ont été appréciés et loués par les leaders internationaux et les décideurs économiques.
Mais ces deux facettes de la gouvernance Modi ne sont peut-être pas le plus important pour comprendre le chef du parti nationaliste hindou, le BJP. Émanation politique du RSS, « l’Organisation des volontaires nationaux », le parti au pouvoir a mis ses récentes victoires aux élections locales au service d’un agenda qui se déploie depuis le début de son mandat : l’hindouisation de la société indienne, par le bas et de façon durable.

Contexte

Le Bharatiya Janata Party ou BJP (parti du peuple indien) du Premier ministre Narendra Modi peut compter sur une nébuleuse très étendue d’organisations culturelles, étudiantes, syndicales ou paysannes. Chacune a son agenda, mais toutes servent la stratégie globale du Sangh Parivar, terme désignant le regroupement des mouvements de l’hindutva, le nationalisme hindou. Or cette stratégie ressemble assez à la variante hindoue de l’islamisme politique dans le monde musulman : hindouiser la société indienne à tous les niveaux, afin de créer une nation nouvelle, un « Hindu Rashtra » ou État hindou, dans tout le sous-continent indien.

Dans cette entreprise totale de longue haleine, le BJP, aussi puissant qu’il soit actuellement sur le plan politique, n’est que la courroie de transmission de la maison mère du nationalisme hindou, Le Rashtriya Swayamsevak Sangh ou RSS (Organisation des volontaires nationaux), fondé il y a plus de quatre-vingt-dix ans et travaillant depuis à la création d’une « société hindoue régénérée ».

Activisme diplomatique et déceptions économiques

Sur le plan diplomatique, son activisme a été spectaculaire, visitant pas moins de trente-deux pays durant ses vingt premiers mois en fonction, multipliant les rencontres et partenariats aux quatre coins du globe, de la Mongolie aux Fidji en passant par les Émirats arabes unis, Maurice et l’Irlande. Si les réseaux sociaux et les médias se sont fait les relais plus ou moins enthousiastes de ces initiatives (notamment sa fâcheuse tendance à tweeter et se prendre en selfie de manière intempestive, force est de constater qu’en matière de politique extérieure, le Premier ministre aura tout fait pour redonner à l’Inde la place qu’elle estime la sienne dans le nouveau concert des nations. De la main tendue au Pakistan, au rapprochement stratégique avec les Etats-Unis, en passant par l’apaisement avec la Chine, les ouvertures de Narendra Modi sont à forte portée symbolique, mais seul le temps pourra en confirmer le bien-fondé pour les intérêts du pays.

Sur l’économie, le Premier ministre et le parti au pouvoir, le BJP (Parti du peuple indien), avaient promis beaucoup. Pour réformer l’éléphant indien, la patience est de rigueur. Si le gouvernement ne dispose pas de toutes les marges de manœuvre politique pour passer des lois, notamment en raison d’un blocage législatif à la chambre haute du Parlement, l’économie indienne n’en reste pas moins très loin du big bang promis lors des élections de 2014. Certes, les chiffres de la croissance sont supérieurs à ceux de la Chine – plus de 7% depuis l’entrée en fonction du gouvernement Modi. Mais déjà certains remettent en cause les méthodes de calcul du PIB et arguent du caractère conjoncturel et fortuit de cette forte croissance (notamment en raison de la baisse du prix du baril).

Les investisseurs et entrepreneurs espèrent toujours les réformes structurelles qui pourraient débrider le tigre indien, mais celles-ci se font attendre : tant l’uniformisation de la TVA au niveau national que la loi sur les acquisitions foncières, la réduction des entraves bureaucratiques ou la refonte du secteur éngrétique. Les chantiers ne manquent pas et le gouvernement, à défaut de changer l’environnement des affaires, semble déterminé à créer des emplois, notamment à travers son programme phare d’industrialisation à marche forcée, « Make in India », visant à transformer le pays en nouvel atelier du monde.

Succès politiques et mainmise du RSS

Au-delà d’un élan diplomatique tonitruant et de réformes économiques inachevées, c’est en définitive le programme politique et sociétal du BJP et de la droite nationaliste indienne qui prime. L’actualité politique récente a confirmé cette mainmise du RSS sur les autres courants de l’hindutva. Lors des dernières élections régionales, c’est ainsi la force de frappe du RSS, avec des dizaines de milliers de « branches » locales animées par plusieurs millions de volontaires, qui a été cruciale dans la percée électorale du BJP. Exemple au Kerala, où le RSS possède le plus grand nombre d’implantations, le BJP a pu remporter son premier siège de député dans un Etat où le Congrès et les communistes se partagent le pouvoir depuis l’indépendance. En Assam, le RSS a mobilisé ses cadres et militants sur le thème de l’immigration illégale, permettant au BJP de remporter les élections pour la première fois de son histoire et d’étendre son influence au-delà de la « ceinture hindi », sa traditionnelle zone de force. En coulisses donc, le parti de Narendra Modi doit beaucoup au travail de fond des des hommes du RSS et à leur puissant maillage et ancrage territorial.

Le RSS permet ainsi au BJP de revenir au premier plan après de lourdes défaites fin 2015, notamment à Delhi et au Bihar, où Narendra Modi s’était pourtant personnellement impliqué dans la campagne. Aujourd’hui, le BJP n’a ainsi jamais été aussi puissant sur le plan politique, contrôlant directement près d’un tiers des États indiens (neuf sur vingt-neuf), qui représentent 35 % de la population du pays, là où le Congrès ne dirige plus que six États, soit deux fois moins qu’après sa victoire aux législatives de 2009. En outre, si l’on excepte le Karnataka, les Etats conquis par le parti des Nehru-Gandi sont des « confettis », rassemblant à peine plus de 7 % de la population nationale alors qu’en 2009 le Congrès dirigeait des États-clés tels que le Maharashtra – 115 millions d’habitants – ou encore l’Andhra Pradesh – 85 millions.

Géographie électorale de l'Inde par partis politiques en 2016.
Géographie électorale de l'Inde par partis politiques en 2016.
La chute sans fin du Congrès – les élections de 2014 ayant été les pires de son histoire – a donc ouvert la voie au BJP et ses affiliés, qui semblent désormais se partager les tâches dans la transformation de la société indienne. Le travail du RSS, lui, ne dépend pas des cycles électoraux et s’inscrit dans une dynamique de longue durée. D’autant plus que l’organisation hindoue a la haute main sur les orientations stratégiques : avant de devenir Premier ministre, Narendra Modi, entré au RSS à l’âge de huit ans, en a gravi progressivement tous les échelons avant d’en devenir l’un des cadres, tout en s’imprégnant de l’idéologie de l’hindutva. Dans le gouvernement actuel, quatre ministres, dont celui de l’Intérieur, sont d’anciens cadres du RSS ; pas moins de huit membres de l’organisation sont en détachement auprès du BJP afin que l’exercice du pouvoir ne lui fasse pas oublier ses racines idéologiques. Même le président du BJP, Amit Shah, reconduit récemment pour un deuxième mandat, est un homme qui a toutes les faveurs du RSS… puisqu’il en est issu.

Le changement historique tient dans le fait que pour la première fois depuis l’indépendance, le BJP possède la majorité absolue à la Lok Sabha, permettant au RSS de disposer des coudées franches pour réaliser pleinement son projet d’hindouisation de la société. Cet agenda peut désormais se dérouler sans la crainte d’une répression étatique, car élections et « modimania » passées, le BJP est redevenu ce pour quoi il a été conçu : la façade politique du RSS.

L’agenda de fond : l’hindouisation de la société indienne

Dorénavant, le RSS n’avance plus masqué. Ses actions et celles de ses affiliés ne souffrent guère de remise en question de la part de l’exécutif à New Delhi. C’est ainsi que depuis la prise de fonctions de Modi, le Sangh Parivar a décidé d’agir sur plusieurs fronts. Les campagnes de « reconversions » plus ou moins forcées de chrétiens et de musulmans vers l’hindouisme se sont multipliées. Les restrictions juridiques imposées sur l’abattage et la consommation de bovins, au nom du caractère sacré de la vache, ont entraîné le lynchage des plus récalcitrants (musulmans pour la plupart).

En matière de culture et d’éducation, les changements opérés dans les programmes scolaires s’appliquent à mettre en avant les mythes fondateurs de l’hindouisme et à marginaliser l’apport à l’histoire nationales des autres cultures. La promotion d’un « patriotisme hindou » se propage via la célébration politique du yoga ou la diffusion de chants nationalistes hindous dans l’espace public. Quant aux institutions culturelles rétives à porter cet agenda, elles sont mises au pas : des universités aux instituts de recherche, en passant par les milieux du cinéma. Les militants opposés au projet de l’hindutva subissent toutes les intimidations. Plus grave, le mouvement a encouragé les assassinats d’activistes dissidents qui indisposaient certaines franges du Sangh Parivar. S’ajoute à tout cela l’indulgence judiciaire dans des procès mettant en cause des actes de « terrorisme » hindou (appelé « terreur safran »), notamment lors des pogroms de 2002 au Gujarat lorsque Modi en était le ministre-en-chef, ou sur les attentats à la bombe commis entre 2006 et 2008.

Dans toutes ces entreprises politiques, le Sangh Parivar fonctionne sur le principe de la « courroie de transmission » cher aux communistes, où le RSS impulse et les organes affiliés exécutent : ABVP sur les campus, BMS dans les usines, VHP pour l’aspect religieux, Bajrang Dal pour les opérations « coup de poing ». Au total, ce sont plus d’une trentaine d’organisations qui se mobilisent pour faire avancer les idées de l’hindutva. Parmi elle, la plus récente a été créée en début d’année et vise spécifiquement les chrétiens (une organisation similaire existe déjà pour les musulmans). Le Sangh Parivar entend ainsi se présenter comme l’organisation de tous les Indiens, tendant la main aux ennemis naturels de l’hindutva dans l’espoir de mieux les intégrer.

La longue lutte vers une nation hindoue est sûrement en train de prendre un tournant décisif : le RSS est plus puissant qu’il ne l’a jamais été au cours de ses neuf décennies d’existence, mais sa mission est loin d’être achevée. La prochaine étape, d’ici le centenaire de l’organisation en 2025, est de faire sentir la présence du Sangh Parivar dans chaque village et dans chaque communauté du pays. Il s’agit également de passer à la vitesse supérieure sur le plan institutionnel. Cantonné jusqu’à présent aux aspects culturels et sociétaux, le RSS entend bien dans un avenir proche s’attaquer à un pilier jusqu’alors inébranlable de l’Inde moderne : sa Constitution. Si un véritable État hindou doit voir le jour, la constitution indienne telle qu’elle existe aujourd’hui, garante d’un État séculier et d’une égalité de traitement entre citoyens, doit laisser place à un texte faisant référence aux écrits sacrés hindous et actant la nature supérieure des hindous sur les autres communautés.

Naturellement, cet objectif nécessite les efforts constants du BJP pour se maintenir au pouvoir dans un futur proche et pour consolider sa présence dans les gouvernements régionaux. Pour les organisations du Sangh Parivar, il s’agit de ne pas se dévoyer dans une violence aveugle et incontrôlée mais de continuer leur travail de sape, à visage découvert désormais. Pour les autres, démocrates, libéraux, minorités religieuses ou simples citoyens, il ne reste plus qu’à contempler la descente de leur pays vers le sectarisme et l’ethnodémocratie. Et avec, la perte d’une certaine idée de l’Inde.

Par Guillaume Gandelin
A propos de l'auteur
Guillaume Gandelin
Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Guillaume Gandelin est spécialiste de l’Asie du Sud, avec une prédilection pour l’Inde où il a vécu et étudié. Chercheur au Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac) depuis 2012, il assure la préparation et le suivi scientifique de l’émission "Le Dessous des Cartes", diffusée chaque semaine sur Arte et participe au développement du projet de géopolitique prospective Les Futurs du Monde. Il est par ailleurs régulièrement sollicité pour intervenir dans le cadre de conférences, tables rondes et séminaires de formation, aussi bien en français qu’en anglais.