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L’Asie du Sud-Est vue par Alter Asia

 

Cambodge : la splendeur perdue du temple de Preah Khan

Sur la route de 100 kilomètres reliant le Preah Khan de Kompong Svay à Angkor, le temple de Beng Mealea, construit sous le règne de Suryavarman II entre 1112 et 1152.
Sur la route de 100 kilomètres reliant le Preah Khan de Kompong Svay à Angkor, le temple de Beng Mealea, construit sous le règne de Suryavarman II entre 1112 et 1152. (Crédit : DR)

Le complexe de Preah Khan de Kompong Svay, situé à l’est du périmètre du parc archéologique d’Angkor, à 75 km au nord de Kompong Thom, dans la province de Preah Vihear, est en passe d’être classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Cet ensemble exceptionnel, la plus grande enceinte à temple unique érigée pendant l’empire angkorien, peu connue et à l’écart des routes touristiques, doit sa splendeur d’hier au commerce du minerai de fer alors florissant. Découverte d’un trésor de l’architecture angkorienne, envahi de jungle.
Trésor de l’architecture angkorienne, l’ensemble de Preah Khan, (Ne pas confondre avec le Preah Khan d’Angkor, NDLR) appelé aussi localement Prasat Bakan, fut construit entre la fin du XIème siècle et le XIIème siècle. Peu fréquenté (une dizaine de touristes par jour) et un peu éloigné du site touristique d’Angkor, il fut relativement bien entretenu jusqu’au début des années 1980. Mais devenu cible des pilleurs et objet de convoitise des locaux comme des étrangers, il finit par être dépouillé dans les années 1980 de toutes ses richesses : bas-reliefs et rondes bosses furent, comme dans de nombreux temples khmers, purement et simplement arrachés de leur support sans la moindre précaution et la terre fut creusée en de multiples endroits dans l’espoir de trouver de l’or, entraînant la fragilisation des structures.

A la fin des années 1990, le pillage était devenu incontrôlable. Pourtant, dans les villages alentours, personne n’a oublié qu’avant cette période sombre, Preah Khan abritait un véritable trésor. Les villageois du coin parlent encore de ces anneaux et bracelets en or découverts à quelques centimètres seulement de profondeur dans la terre, à Roanakse, dans le district de Sangkum Thmei…

Une taille et une situation exceptionnelles

Mais pourquoi un tel site, que Prak Sonnara, directeur du patrimoine au ministère cambodgien de la Culture considère comme « l’un des ensembles provinciaux les plus énigmatiques de l’Empire khmer », a-t-il fini par disparaître, envahi par la jungle et les épiphytes ? Difficile aujourd’hui de répondre. Toujours est-il que, rien que par sa taille, Preah Khan était exceptionnel : « 22 km2, précise l’archéologue canadien, Mitch Hendrikson, soit presque le double d’Angkor Thom qui fait 12 km2.. » (Angkor Thom est une ville fortifiée du parc archéologique d’Angkor, NDLR)

Cet ensemble doit beaucoup de sa renaissance aux yeux du monde à cet archéologue canadien, aujourd’hui professeur assistant à l’université de l’Illinois à Chicago. En 2007, lors de sa première visite sur le site envahi de végétation, il est aussitôt fasciné. C’est lui qui, l’un des premiers, attira l’attention de ses confrères cambodgiens et étrangers sur ces monceaux de pierres étranglés de racines.

Sa thèse de doctorat, à l’époque, porte sur le réseau routier angkorien. Et notamment, la route de 100 kilomètres reliant Preah Khan à Angkor, la capitale de l’empire, aujourd’hui située dans la province de Siem Reap. « Des ‘temples étapes’, explique-t-il, furent édifiés d’un côté de la voie par le roi Suryavarman II au début du XIIème siècle, et de l’autre par Jayavarman VII aux XIIème et XIIIème siècles. »

Cette concentration exceptionnelle de temples retient l’attention de Hendrikson. « Aucune autre route angkorienne n’a suscité un tel intérêt, explique-t-il faisant aussitôt le lien avec Phnom Dek (littéralement la « montagne de fer », NDLR), à 27 kilomètres de là, zone parmi les plus riches en minerai de fer du Cambodge.

« L’essor de l’Empire khmer est étroitement lié à la production et au commerce du fer. » Pour bâtir de tels temples, ajoute Mitch Hendrikson, « il faut du fer, que ce soit pour les renforts métalliques entre les pierres, pour les outils agricoles ou de construction ou pour l’armement nécessaire à l’affirmation de la puissance d’un empire en pleine expansion. »
Pour Dominique Soutif, archéologue et épigraphiste français à la tête du bureau de Siem Reap de l’École Française d’Extrême Orient, l’importance économique de la région ne fait aucun doute : « Nous sommes ici au cœur d’un véritable site industriel. Et qui dit production industrielle importante, dit grande ville et qui dit grande ville dit temple majeur ! Le développement de la ville a bénéficié du dynamisme économique et industriel de la région, dopée par cette économie du fer et il en est de même pour le temple. » Cette activité entraîna dans son sillage l’essor de l’agriculture pour produire de la nourriture, la construction de nouveaux logements et la création d’emplois et de commerces. Un essor qui aurait duré bien au-delà du XVIème siècle, bien après donc l’abandon d’Angkor et le transfert du pouvoir vers Phnom Penh.

La haute technologie appliquée aux fouilles

Mais pour Dominique Soutif qui a mené des fouilles sur le terrain avec Mitch Hendrickson, le travail n’en est qu’à ses débuts et il faudra vérifier ces hypothèses. Scientifiquement bien sûr. Ainsi, concernant les alliages utilisés, ou les techniques de forgeage, c’est au Laboratoire français Archéomatériaux et Prévision de l’Altération (LAPA), spécialisé dans l’étude des métaux, qu’il a été fait appel afin d’étudier les objets métalliques trouvés sur les sites archéologiques.

En mars dernier, trois chercheurs du LAPA sont donc partis en mission de terrain à Phnom Dek et au Preah Khan avec Mitch Hendrickson, Phon Kaseka de l’Académie royale du Cambodge et une équipe archéologique du ministère de la Culture. « Au cours des dix jours qu’a duré son séjour, l’équipe a réalisé près de 900 analyses préliminaires sur autant d’échantillons, » explique Stéphanie Leroy, également archéo-métallurgiste.

Parmi les multiples points étudiés, les chercheurs se sont penchés sur l’origine des renforts métalliques utilisés dans les temples d’Angkor afin de déterminer s’ils provenaient de fer fondu à Phnom Dek ou s’ils avaient été été façonnés ultérieurement au Preah Khan. Les analyses physico-chimiques en cours ont déjà permis de montrer que le fer trouvé au Preah Khan est en fait de l’acier, un matériau d’une très grande qualité.

« C’est la première fois que ces nouvelles technologies, développées pour l’étude des monuments millénaires en Europe, sont utilisées de manière aussi intensive en Asie. » souligne Hendrikson.
Retracer l’origine et le parcours de ce fer devrait permettre de mieux comprendre les flux commerciaux et industriels de l’Empire khmer et ainsi d’en apprendre plus sur le mode de vie des populations de l’époque.

Les multiples mystères du site

Mais ce n’est pas le seul mystère que recèle Preah Khan. D’où viennent les pierres des murs d’enceinte, longs de 800 mètre et hauts de 3,5mètres, s’interrogent ainsi les archéologues. Des blocs de grès énormes pesant chacun entre 5 et 10 tonnes. En tenant compte du poids et du nombre de pierres nécessaires à la construction du Preah Khan, Christian Fisher, géologue au Cotsen Institute of Archeology à l’université de Californie à Los Angeles, avance l’hypothèse de blocs de grès provenant du fond du réservoir long de 3 km, appelé baray, relié à l’enceinte, où les travailleurs retiraient les pierres en creusant. Mais comment le prouver?

Sans oublier un autre mystère : des traces de pigments colorés trouvés sur les pierres laissent à penser qu’autrefois les bâtiments étaient couverts de peintures, voire de feuilles de métal.

« Le site est d’une richesse inouïe. Quand vous déterminez une zone de fouille, que vous dégagez deux ou trois tranchées de quelques mètres carrés et creusez sur un mètre de profondeur, vous trouvez des pièces de monnaie chinoises ! C’est incroyable ! » s’exclame Christian Fischer.
Des pièces de monnaie chinoise des Xème et XIème siècles découvertes en janvier dernier attesteraient ainsi de la présence de commerçants ou de visiteurs sur le site il y a cinq ou six siècles.

Un nouveau danger

Aujourd’hui si la période de pillage des années 1980 semble bel et bien révolue – le site est protégé depuis 2000 -, et la contrebande d’œuvres d’art hier encore endémique a fait place à un nouveau fléau : l’abattage illégal des grands arbres qui ont poussé dans l’enceinte du temple, entrelaçant parfois leurs racines avec les pierres dans de magnifiques compositions. Un décor naturel somptueux dont a bien conscience le ministère cambodgien de la Culture qui supervise le site. Pas facile toutefois pour les 24 gardes aujourd’hui en poste de garder un œil jour et nuit sur l’ensemble du gigantesque complexe.

Les perspectives d’avenir du temple demeurent toutefois prometteuses : en lice pour être classé au Patrimoine mondial par l’Unesco, le Preah Khan de Kompong Svay est aujourd’hui devenu une priorité pour le ministère cambodgien de la Culture et des Beaux-arts. Quant à Mitch Hendrikson, il espère que les étudiants en archéologie de l’université royale des Beaux-arts choisiront Preah Khan pour leur thèse et qu’ainsi il deviendra un terrain d’études pour les étudiants cambodgiens et étrangers. « Il y a encore tellement d’endroits à fouiller » s’exclame l’archéologue qui compte cette année faire appel à une technologie de télédétection par laser, le « Lidar » pour identifier les terrains qui n’ont jamais été pillés auparavant. Pour conclure avec enthousiasme : « L’étude de Preah Khan est une belle occasion de former la génération future. »

Traduction : Roxane Cordisco
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