Politique
Entretien

De retour du Tibet : comprendre les dernières élections

Lors des élections législatives du gouvernement tibétain en exil à Dharamsala le 20 mars 2016.
Lors des élections législatives du gouvernement tibétain en exil à Dharamsala le 20 mars 2016. (Copyright : André Gattolin)
Qui pour incarner le Tibet d’aujourd’hui ? C’était l’une des questions existentielles des élections législatives du gouvernerment tibétain en exil qui ont eu lieu le 20 mars dernier à Dharamsala en Inde. Le Premier ministre sortant Lobsang Sangay a été réélu au second tour avec 57,3 % des votes devant Pemba Tsering, le président du parlement sortant, qui a recueilli 48,3 %. Tous deux étaient partisans de la « Voie médiane » portée par le Dalaï-lama et qui prône plus d’autonomie mais pas l’indépendance par rapport à la Chine.
Le processus électoral des Tibétains en exil est mal connu. Comment fonctionne-t-il ? Quels sont les profils des candidats ? La classe politique est-elle dominée par des partis ou des tendances ? Clea Chakraverty a demandé à André Gattolin, sénateur et député des Hauts-de-Seine. Membre du groupe d’information sur le Tibet au Sénat, il était invité à Dharamsala parmi les observateurs internationaux durant les élections.
Le gouvernement tibétain en exil est constitué d’un parlement (kashang) et d’un représentant officiel, le Sikyong, le Premier ministre, également en charge des discussions avec la Chine. Celles-ci ont cependant été interrompues depuis 5 ans tandis que les répressions à l’encontre des Tibétains se sont accrues, comme le soulignent plusieurs organisations de défenseurs des droits de l’homme ainsi que, plus récemment, la commission européenne.

Ainsi, dans le cadre de la résolution adoptée par le parlement européen du 16 décembre 2015 sur les relations bilatérales entre l’Union européenne et la Chine, les parlementaires ont exprimé leurs vives inquiétudes face aux répressions et restrictions dont font l’objet les populations des minorités tibétaines et ouïghours. Ils notent par ailleurs qu’ « une forte contradiction existe entre les aspirations officielles chinoises sur l’universalité des droits de l’homme et la dépréciation de la situation des droits de l’homme et des liberté en Chine depuis 2013 ». La commission condamne par ailleurs les mesures du gouvernement chinois à l’encontre de la pratique du bouddhisme tibétain assimilé à de la « dissidence politique ». Bruxelles rappelle que moines et nonnes constituent près de 44% des prisonniers politiques au Tibet et que la détention d’une image du 14ème Dalaï-lama est interdite. Ces données et observations ont été très récemment corroborées par une étude publiée le 13 avril sur les droits de l’homme en Chine, issue du rapport annuel du Département d’Etat américain.

Contexte

Dharamsala est une petite ville de montagne en Inde, située à 1 457m d’altitude et à quelques centaines de kilomètres de New Delhi. Elle est le domicile officiel du gouvernement tibétain en exil depuis 1959, date à laquelle le 14ème Dalaï-lama a fui le Tibet lors d’un soulèvement particulièrement violent des Tibétains contre les militaires chinois.

Le 14ème Dalaï-lama, comme chef politique (fonction qu’il a occupé jusqu’en 2012) a très vite prôné la « Voie médiane ». Il s’agit d’une « troisième » voie invitant au dialogue avec la Chine, demandant à cette dernière de respecter les particularismes culturels, religieux et sociaux tibétains, sans pour autant exiger une indépendance politique de cette province chinoise.

Cette vision a été acceptée par une grande majorité de Tibétains ainsi que par la communauté internationale, comme le souligne le Quai d’Orsay : « La France considère que le dialogue entre les autorités chinoises et le Dalaï-lama est la voie pour parvenir à une solution durable, respectant pleinement l’identité culturelle et spirituelle tibétaine, dans le cadre de la République populaire de Chine ». Un certain nombre de dissidents tibétains réclament cependant une indépendance vis-à-vis de la Chine, position également défendue par beaucoup de sympathisants, associations, militants de la cause tibétaine et tibétains expatriés.

André Gattolin, proche de la cause tibétaine et partisan du dialogue avec la Chine, revient sur cette situation politique exceptionnelle et unique, où un peuple apatride participe à un processus démocratique et à un gouvernement sans Etat.

André Gattolin, sénateur et député EELV des Hauts-de-Seine et membre du groupe d'information sur le Tibet au Sénat.
André Gattolin, sénateur et député EELV des Hauts-de-Seine et membre du groupe d'information sur le Tibet au Sénat. (Copyright : André Gattolin)
André Gattolin, dans quel cadre avez-vous assisté aux élections législatives tibétaines en Inde et que représentent-elles selon vous ?
En tant que membre du groupe d’information sur le Tibet au Sénat français, j’ai été invité par l’ International Network of Parliamentarians on Tibet (Inpat), en faveur du droit des tibétains dans le cadre de la Voie Médiane et qui souhaitait sur place une mission d’observation du processus démocratique.

Ces élections sont à la fois très importantes et très récentes pour le peuple tibétain en exil. Les députés sont classés selon plusieurs appartenances : selon leur région d’origine au Tibet, s’ils sont religieux ou non, et selon leur pays d’adoption. Or il existe encore une survivance du système politique religieux du Tibet où, par exemple, les moines ont le droit de voter deux fois… 90 000 personnes étaient inscrites, on a compté une participation de 53%, sachant que le gouvernement a instauré le principe de « greenbook » conférant le pouvoir de vote à son détenteur. L’une des questions actuelles est d’étendre ou non ce sésame à toutes les personnes d’origine tibétaine et sur quelles modalités.

Quels sont les grands enjeux de ces élections ?
Il y a plusieurs points importants dont le Sikyong [nom tibétain du Premier ministre, NDLR] est le garant. Il doit s’assurer de la préservation de la culture tibétaine, notamment de l’éducation des enfants. C’est un enjeu considérable car la plupart des écoles tibétaines, souvent en Inde, sont tributaires d’importants mécénats. Il existe dont une mission de levée de fonds, cruciale pour la vitalité de ces écoles. Cela pose aussi la question de leur pérennité dans le temps. Le troisième enjeu concerne la santé des Tibétains. C’est une population qui vit dans une économie de subsistance et qui, en Inde, du moins, vivote plus ou moins.
Qui sont les candidats phares et quelle est leur relation avec la diaspora ?
Pemba Tsering est le président parlementaire sortant, qui s’est présenté contre Lobsang Sangay, le Sikyong sortant. Tous deux sont partisans de la Voie Médiane. Un autre candidat, Lukar Jam s’est présenté également mais n’a pas obtenu assez de voix pour passer au second tour. Plus radical, il souhaite l’indépendance du Tibet, et il est soutenu par une grande partie de la jeunesse dans la diaspora. La gestion administrative de Lobsang Sangay, son manque d’activisme dans le dialogue avec la Chine ont été critiqués. Mais il demeure proche du Dalai-Lama, ce qui lui confère une aura particulière.
Quelles sont les particularités de ces candidats ?
Tout d’abord, il n’existe pas vraiment de parti politique : on parle plus de micro-partis, tandis que se multiplient les candidats indépendants. J’ai noté cependant une légère professionnalisation des candidats lors de ces élections : la façon de s’adresser aux médias, de se comporter avec la foule. Au quotidien, en plus de la gestion administrative du gouvernement en exil, le Sikyong doit aussi animer la vie politique des ONG qui sont parties prenantes de la cause tibétaine et qui sont à la source des grands débats, des lieux de dialogue tournés vers l’international. Ce sont de véritables viviers politiques où l’on voit émerger les élites tibétaines de demain. Le Sikyong doit aussi être une référence pour les Tibétains de Chine. N’oublions pas qu’il existe un enjeu religieux indissociable du politique pour le Tibet. Ainsi, le bouddhisme tibétain demeure important même en Chine où plusieurs centaines de milliers d’individus se disent attirés par cette pratique religieuse.
Peut-on envisager une cause tibétaine sans le Dalaï-lama ?
Cette question subsiste bien sûr, car il n’est pas du tout sûr qu’un successeur soit désigné, au vu des dernières déclarations du Dalaï-lama, qui craint toute récupération chinoise et politique de sa fonction. Mais il n’est pas l’unique chef spirituel. Il y a le Panchen Lama et le Karma Pa qui assurent aussi des fonctions spirituelles très importantes. Le 17ème Karma Pa, qui vit actuellement à Dharamsala, est extrêmement difficile d’accès. Il refuse de parler politique puisque sa fonction est plongée dans l’intemporalité.

Le 14ème Dalaï-lama a, depuis plusieurs années maintenant, entrepris une mission de transmission très importante. Il veut travailler les concepts au-delà des prises de positions religieuses ou politiques. Il donne son aide dans l’évolution des interprétations et souhaite repenser le bouddhisme dans ses différents contextes actuels. C’est pourquoi il évoque l’idée d’état de conscience planétaire et non plus individuelle. Il continue aussi de jouer un rôle clé en terme de visibilité grâce à sa personnalité hors du commun. La pensée tibétaine se survit à elle-même, mais qui l’incarnera aux yeux du monde ?

Propos recueillis par Clea Chakraverty
Jour d'élections à Dharamsala pour le renouvellement du gouvernement tibétain en exil, le 20 mars 2016.

Jour d'élections à Dharamsala pour le renouvellement du gouvernement tibétain en exil, le 20 mars 2016. (Copyright : André Gattolin)

File d'attente devant le bureau de vote lors des élections à Dharamsala pour le renouvellement du gouvernement tibétain en exil, le 20 mars 2016. (Copyright : André Gattolin)

Le bureau des assesseurs lors des élections à Dharamsala pour le renouvellement du gouvernement tibétain en exil, le 20 mars 2016. (Copyright : André Gattolin)

Identification par la marque du stylo lors des élections à Dharamsala pour le renouvellement du gouvernement tibétain en exil, le 20 mars 2016.

Identification par la marque du stylo lors des élections à Dharamsala pour le renouvellement du gouvernement tibétain en exil, le 20 mars 2016. (Copyright : André Gattolin)

Identification par la marque du stylo lors des élections à Dharamsala pour le renouvellement du gouvernement tibétain en exil, le 20 mars 2016. (Copyright : André Gattolin)

Aux urnes lors des élections à Dharamsala pour le renouvellement du gouvernement tibétain en exil, le 20 mars 2016. (Copyright : André Gattolin)

 
 
 

Une série photo réalisée par André Gattolin le 20 mars lors des élections du gouvernement tibétain en exil à Dharamsala en Inde.
A propos de l'auteur
Cléa Chakraverty
Clea Chakraverty est une journaliste franco-indienne qui a vécu en Inde de 2006 à 2013. Elle a travaillé pour de nombreux titres tels que La Vie, Les Echos et Le Monde diplomatique ainsi que sur plusieurs documentaires télévisuels. En 2013, elle reçoit la bourse journaliste de la Fondation Lagardère. Elle vit désormais en France et est associée au Centre d’études himalayennes du CNRS en tant que chercheuse-ethnologue.