Politique
EDITORIAL

 

Edito : Taïwan, un renouveau plein d'incertitudes

Tsai Ing-wen, déclare sa victoire à l'élection présidentielle taïwanaise ce samedi 16 janvier 2016 à Taipei.
Tsai Ing-wen, déclare sa victoire à l'élection présidentielle taïwanaise ce samedi 16 janvier 2016 à Taipei. Première femme à devenir présidente de la République de Chine (nom officiel de Taïwan), la leader du Parti Démocrate-progressiste a remporté 56,1% des suffrages. (Crédit : Mitsuru Tamura / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun / via AFP)
La victoire était attendue, mais pas d’une telle ampleur ! Voilà des élections qui ont reflété un mouvement social d’indignation contre un système sclérosé et en décalage avec les aspirations du peuple. C’est allé bien plus loin que Podemos en Espagne, où le mouvement des indignés commence tout juste à trouver un débouché politique dans les urnes. A Taïwan, ce fut massif. Les élections de ce samedi 16 janvier ont sonné comme une vraie bonne surprise pour tous ceux qui espèrent une dynamique de la démocratie dans le monde chinois, et en Asie tout court.

C’est en effet une accumulation de « premières ». D’abord, l’arrivée en force des femmes au sommet de l’Etat : l’une d’entre elles a été élue à la magistrature suprême avec 56,1 % des voix, et elles représentent désormais 38,1 % des députés. Les jeunes sont les autres gagnants : leur mobilisation politique a bousculé le vieux système dominé par le Kuomintang depuis 1949, si bien que la moyenne d’âge du nouveau parlement a baissé de 52,5 ans à 49,9 ans. Plus encore, le KMT a perdu de façon humiliante sa majorité au Yuan législatif. Même lors des deux mandats de Chen Shui-bian, premier président d’alternance issu du parti démocrate-progessiste (DPP), le parti nationaliste était resté majoritaire en nombre de députés. Sur le papier, Tsai Ing-wen a un mandat populaire très fort et les moyens de sa politique. Sans précédent pour une alternance dans l’île.

Le renouveau taïwanais est donc un symbole puissant, qui n’a pas fini de résonner. Et pas seulement dans l’île « rebelle » mais jusqu’aux faubourgs de Hong Kong qui a vécu la même indignation sociale fin 2014, restée vaine face à la puissance du Parti communiste chinois. Justement, samedi dernier, Taïwan a voulu dire non à la formule « Un pays, deux systèmes » qui a présidé à la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine en 1997, et que les démocrates hongkongais regrettent aujourd’hui amèrement.

Cependant, le renouveau à Taïwan, aussi inattendu que rafraîchissant, ouvre une grande période d’incertitudes. Quelle sera la liberté d’action de Tsai Ing-wen à la tête de l’Etat ? Rappelons à quoi tient la victoire éclatante de l’ancienne professeur de droit et diplômée de la London School of Economics. D’un côté, elle a su incarner la défense de la souveraineté et de l’identité démocratique taïwanaises face à la très contestée politique de rapprochement avec Pékin lancée par le sortant Ma Ying-jeou. Ce qui a permis à Tsai de gagner le large soutien de la jeunesse, notamment les jeunes contestataires du mouvement des tournesols – ces étudiants qui occupèrent le parlement pendant trois semaines au printemps 2014 et qui forcèrent le président Ma à renoncer à un accord commercial sur les services avec la Chine qu’il tentait de faire adopter à huis-clos.

De l’autre côté, la chef du DPP a fait la promesse de maintenir le statu quo avec la Chine, de ne pas s’engager dans une politique de déclaration d’indépendance comme son prédécesseur Chen Shui-bian. Elle a ainsi gagné les électeurs modérés qui veulent éviter toute confrontation militaire avec Pékin, tout en protégeant l’île d’une mainmise chinoise sur son destin. Pour éviter le piège de la surenchère, elle a eu l’habileté de se concentrer sur les défis socio-économiques de l’île. « It’s the economy, stupid ! », avait scandé Bill Clinton pour se faire élire en 1992.

Ce double engagement donne à Tsai des responsabilités contradictoires. Entre les jeunes très pro-indépendance et les modérés, la marge de manoeuvre est incertaine. Restons sur l’économie. Tsai a promis une politique de gauche en faveur des classes moyennes écrasées par le coût de la vie. La croissance du PIB taïwanais a chuté de 3,74 % en 2014 à 1 % en 2015. Les salaires stagnent, les prix du logement explosent et les retraites représentent 7 % du budget de l’Etat.

Pour dynamiser l’économie de l’île et redonner du pouvoir d’achat, Tsai compte se défaire de l’influence chinoise. Aujourd’hui, la Chine est de très loin le premier partenaire commerciale de Taïwan dont elle achète 40 % des exportations. Pour y échapper, la « présidente-élue » désire donc intégrer Taïwan dans le Partenariat transpacifique, le fameux TPP lancé par les Américains pour créer en Asie-Pacifique une zone de libre-échange sans la Chine. Admettons que Washington ajoute un camouflet à Pékin en acceptant Taïwan avec le statut d’Etat-membre, le ticket d’entrée risque d’être assez cher en réformes libérales. Notamment sur la question des importations de porc américain, qui a agité la campagne électorale taïwanaise sur la protection des producteurs locaux. Cela risque de frotter entre la nouvelle présidente et sa majorité parlementaire.

A Taïwan, la Chine est comme le naturel : elle revient toujours au galop. Tsai Ing-wen a promis de garantir la paix et la stabilité avec son puissant voisin. Mais si elle se met en porte-à-faux commercial, elle risque d’accroître les tensions avec Pékin. Lesquelles risquent d’apparaître de toute façon car une question cruciale a été laissée en suspens par Tsai Ing-wen. Elle n’a pas souhaité reconnaître officiellement le « consensus de 1992 » : Pékin et Taipei reconnaissent le principe d’une seule Chine, laissant chacun l’interpréter à sa manière. Le DPP n’a jamais adhéré à ce principe. Or lorsque Tsai entrera en fonction le 20 mai prochain – il faut un délai de quatre mois après l’élection à Taïwan -, quelle sera sa position ? Un refus net, comme Chen Shui-bian auparavant, serait un casus beli aux yeux du président chinois Xi Jinping. Même si la présidente a pu déclarer fin décembre que le « consensus » était une « option », rien ne dit qu’elle va l’endosser.

Seule certitude, les relations entre les deux rives entrent dans une zone de stress, sinon de turbulences, dont on ne connaît pas encore l’intensité. Pour l’instant, les autorités chinoises restent sobres dans leurs réactions malgré des métaphores psychiatriques : « abandonnez l’hallucination de l’indépendance ! », ont exhorté les médias pékinois. Tsai Ing-wen est tout sauf une « hallucinée ». Il lui reste néanmoins à prouver qu’elle peut garantir la sécurité nationale de « l’île rebelle », et redonner confiance aux Taïwanais. Nous y reviendrons dans les jours prochains.

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Joris Zylberman

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A propos de l'auteur
Joris Zylberman
Joris Zylberman est directeur de la publication et rédacteur en chef d'Asialyst. Ancien correspondant à Pékin et Shanghai pour RFI et France 24, cofondateur de la société de production Actuasia, écrit, réalise et produit des reportages sur la Chine depuis 9 ans. Il est co-auteur des Nouveaux Communistes chinois (Armand Colin, 2012) et co-réalisateur du documentaire “La Chine et nous : 50 ans de passion” (France 3, 2013).