Politique
Entretien

Taïwan : au coeur des élections, toujours la Chine

"Nathan Batto", un dessin d'Ivan Gros. Le journaliste demande qui sera le vainqueur des élections taïwanaises : le Kuomintang, parti conservateur au pouvoir (en bleu), le Parti Démocrate-progressiste d'opposition (en vert) ou le People First Party de James Soong, ex-KMT (en orange) ?
"Nathan Batto", un dessin d'Ivan Gros. Le journaliste demande qui sera le vainqueur des élections taïwanaises : le Kuomintang, parti conservateur au pouvoir (en bleu), le Parti Démocrate-progressiste dans l'opposition (en vert) ou le Parti Pour le Peuple (People First Party) de James Soong (en orange) ? (Copyright : Ivan Gros)
Même si les débats électoraux semblent toujours porter sur d’autres dossiers, chaque grande élection nationale à Taïwan se joue sur la même question : celle de la nature des relations avec la Chine. Le samedi 16 janvier n’échappe pas à la règle. Et plutôt qu’un vote sur les solutions à la crise immobilière, économique, à celle de la jeunesse ou aux importations de porc américain, c’est encore une fois du point de vue de l’identité nationale et du degré de rapprochement de Taïwan vis-à-vis de la Chine qu’il faudra lire les résultats de l’élection présidentielle. Entretien avec Nathan Batto, chercheur à l’Academia Sinica à Taipei.
A Taïwan, la 14e élection au suffrage universel direct du président et du vice-président de la République, la 6e depuis la levée de la loi martiale en 1987, se tiendra le 16 janvier, en même temps que les élections législatives. Plus de 18 millions de Taïwanais (dont trois millions de jeunes nouveaux votants par rapport à la précédente élection de 2012) sont appelés aux urnes dans plus de 15 000 bureaux de vote pour choisir un successeur au président de la République sortant, Ma Ying-jeou [馬英九], empêché par la lettre de la Constitution de se représenter. Face au candidat du Kuomintang (KMT), Eric Chu [朱立倫] (crédité de 15 à 20% des intentions de vote selon les sondages), Tsai Ing-wen [蔡英文], la candidate du Parti démocrate-progressiste (DPP) dans l’opposition, est donnée gagnante depuis le début de la campagne (45 à 50% des intentions de vote). Quant à James Soong [宋楚瑜], président du Parti pour le peuple, il n’a jamais réussi à sortir de sa position de « troisième homme » (15% des intentions de vote).

La proportion des indécis selon les sondages varie autour de 25% des intentions de vote. La campagne a démarré tardivement, dans un climat politique morose et de défiance populaire vis-à-vis du KMT. L’avance de Tsai Ing-wen n’a semblé remise en cause à aucun moment d’une campagne finalement courte, relativement calme et jusqu’ici sans grand suspens.

Entretien

Nathan Batto est chercheur à l’Institut des sciences politiques de l’Academia Sinica, à Taipei. Spécialiste des systèmes électoraux et des questions taïwanaises, il décrypte pour Asialyst la valeur démocratique et la signification politique de cette élection présidentielle pour Taiwan.

Nathan Batto, chercheur à l'Institut des sciences politiques de l'Academia Sinica à Taipei.
Nathan Batto, chercheur à l'Institut des sciences politiques de l'Academia Sinica à Taipei. (Crédit : DR)
Avec une mobilisation terne et une certaine froideur du climat politique taïwanais, comment faut-il comprendre cette élection en termes d’approfondissement démocratique?
Nathan Batto : Au début des années 1990, quand je suis arrivé à Taïwan, je me souviens très bien de l’enthousiasme généré à l’époque par cette idée de miracle politique. On pensait que tout était possible parce que Taïwan avait su produire une transformation économique et politique incroyable. C’est en ces termes que j’ai été amené à m’intéresser à l’île. Vingt ans plus tard, le pessimisme est évident, à la fois sur le plan économique et politique. C’est vrai qu’on ne retrouve plus les accents dramatiques et passionnés de l’élection de 2000, par exemple, qui a été une élection folle et marquante. C’est d’abord lié au fait qu’il existe aujourd’hui beaucoup moins d’incertitudes sur l’issue de ce scrutin. Par ailleurs, la campagne a commencé tard du fait des errements du Kuomintang (KMT), une organisation marquée par des erreurs techniques et une faible mobilisation de sa base. De ce fait, le Parti démocrate-progressiste (DPP) a longtemps semblé dénué d’adversaire, d’où une campagne tranquille et sans grande démonstration de force à laquelle on assiste.

Mais je ne crois pas que les Taïwanais tournent pour autant le dos à la démocratie. Au contraire, Taïwan se normalise sur ce plan. Il y a bien sûr des questions auxquelles il faut répondre mais c’est le cas ailleurs. Tous les Etats sont confrontés à la nécessaire amélioration de la qualité de leur démocratie, de leur justice, de leurs médias et de la participation des citoyens aux élections.

La démocratie taïwanaise fonctionne-t-elle bien ?
Lorsqu’on pose la question de la qualité de la démocratie taïwanaise, on constate un grand nombre d’aspects pouvant être améliorés. C’est, me semble-t-il, l’objet d’une lutte politique à l’heure actuelle. A Taïwan, nous n’avons jamais eu d’alternance au Parlement, même si cela a été le cas pour le pouvoir exécutif. Le Parlement a toujours été dominé par une coalition associée au KMT et il n’a jamais été possible de mener des réformes de fond, susceptibles de transformer les vieilles structures autoritaires, de réorganiser la justice. Aucun regard approfondi n’a jamais vraiment été porté sur la période autoritaire {1949-1987, NDLR}, aucune commission de vérité et de réconciliation n’a jamais été mise en place sur les violations des droits de l’homme. La question des avoirs financiers du KMT pose en outre un problème d’importance pour le fonctionnement démocratique : nous sommes loin de la situation idéale où toutes les formations politiques ont accès à un financement normal et équivalent. Le Kuomintang dispose d’un avantage financier énorme sur les autres partis. Lorsqu’on parle d’approfondissement démocratique, beaucoup de choses peuvent donc être améliorées à Taïwan, mais je ne crois pas que les structures de la démocratie soient en cause.
Comment faut-il comprendre cette élection présidentielle?
*“2016 ELECTIONS: Candidates debate pork, trade, China”, Taipei Times, 25 décembre 2015.
A Taïwan, chaque élection revient toujours, à un moment ou un autre, à poser la question de la relation avec la Chine. A chaque scrutin, vous trouverez toujours quelqu’un pour vous dire que cette élection n’a rien à voir mais c’est totalement faux : la question de la Chine est profondément ancrée dans la structure politique de Taïwan. Les partis politiques sont organisés autour de cette question, de celle de l’identité nationale, de la nature de la relation à la Chine, de sa dimension politique, économique, culturelle, du degré d’intégration ou d’éloignement du continent chinois… Même si les débats portent aujourd’hui sur les importations de porc américain* et qu’Éric Chu, le candidat du KMT, cherche à en faire un enjeu électoral, personne ne parle vraiment de ce dossier en tant que tel. Peut-être que 3% des électeurs voteront sur les positions échangées sur cette question des importations de porc américain, mais en fait, plus de 80% des électeurs vont se prononcer sur la dimension profonde de la relation à la Chine.
Les résultats des élections présidentielles à Taiwan de 2000 à 2012.
Les résultats des élections présidentielles à Taiwan de 2000 à 2012.
Dans le cadre de sa stratégie politique, Tsai Ing-wen, la candidate du DPP, semble pourtant refuser de faire des relations avec la Chine un enjeu du scrutin ?
*Catch 22 est un roman célèbre de Joseph Heller publié en 1961 aux États-Unis. Critique satirique de l’armée américaine durant la Seconde Guerre mondiale, l’ouvrage est devenu culte chez les pacifistes opposés à la guerre du Vietnam et le titre est entré dans le langage courant pour désigner une situation de double-contrainte dont les termes s’opposent.
Les deux partis ne sont pas symétriques dans leur rapport à cette question centrale. Si le DPP va trop loin, il y a un risque militaire sérieux. Mais pour le KMT, il y a simplement un risque d’impopularité très forte. Ainsi, les deux partis travaillent à entretenir une ambiguïté forte sur cette question tout en poussant l’autre à clarifier sa position. Tsai Ing-wen a fait preuve d’une très grande prudence dans ses déclarations car Pékin et Washington écoutent avec beaucoup d’attention et enregistrent le moindre mot de chacun de ses discours. Chez les Taïwanais, il y a le refus d’une solution politique avec Pékin et la volonté de préserver la souveraineté de Taïwan, alors qu’il n’y a pas d’opposition à l’entretien de relations économiques avec la Chine. Mais il est impossible pour les candidats de formuler publiquement cette évidence sans s’exposer à des réactions fortes de la communauté internationale, à Pékin comme à Washington. Sur le court terme, Pékin et Taipei disent qu’il n’existe qu’une seule Chine mais si l’inverse est publiquement affirmé, cela provoque une crise. Les Taïwanais sont donc tenaillés entre la volonté de dire au monde ce qu’ils souhaitent pour l’avenir de leur pays et celle de ne pas créer de troubles. C’est le paradoxe fondamental de Taïwan, une forme de Catch 22* insulaire.
*“Elections: Tsai’s remarks on cross-strait talks ‘sophistry’: Chen”, Taipei Times, 10 janvier 2016.
C’est une situation très difficile mais Tsai Ing-wen a toutefois réussi à persuader un nombre suffisant d’électeurs que les déclarations chinoises [belliqueuses, NDLR], n’auront pas d’effets concrets ; alors que le KMT affirme aux électeurs l’inverse, soulignant que la Chine prendra les mesures [dont elle menace l’île, NDLR]*. Mais Tsai Ing-wen a finalement marqué un point dans son argumentaire, dans le sens où la Chine n’a pas d’autres choix que d’entretenir la relation économique avec Taïwan. C’est là-dessus que se joue cette élection présidentielle et le DPP l’emporte. Je pense que les Taïwanais souhaitent avoir une relation économique « normale » avec la Chine, mais sans conséquence politique. Même les partisans de l’indépendance taïwanaise y sont favorables et souhaitent établir des relations diplomatiques avec Pékin.
Malgré l’apparence des débats, l’enjeu de ce scrutin présidentiel n’est donc pas strictement économique ?
Les trois candidats débattent de la politique économique car les inégalités sociales croissantes l’imposent mais ils en parlent en termes de politique chinoise. Il existe bien un clivage économique à Taïwan mais il est profondément inséré dans le clivage politique. D’un côté, le DPP explique que ces inégalités sont liées aux délocalisations vers la Chine, qui vident Taïwan de ses emplois et forcent les diplômés de l’université à se diriger vers le secteur des services où les salaires sont peu élevés. De l’autre côté, le KMT souligne le nombre croissant d’opportunités économiques nées de la signature de l’ECFA (Accord-cadre de coopération économique signé avec Pékin en juin 2010). Cet accord permet aux diplômés de l’université d’avoir accès à de nombreux emplois très bien rémunérés sur le continent chinois, aux agriculteurs de vendre leurs produits sur le marché chinois et au secteur des services de profiter du tourisme chinois à Taïwan. A l’avenir, il existe une possibilité pour que le clivage économique devienne autonome, indépendant du clivage politique mais tel que je vois cette élection aujourd’hui, l’imbrication entre les deux dossiers reste très forte. Le DPP et le KMT sont certes dotés, en leur sein, d’un clivage gauche-droite, avec le soutien de grosses entreprises et l’adhésion d’électeurs issus de couches populaires, mais le KMT comme le DPP ont dépassé ces différences classiques que l’on retrouve en Europe.

Le KMT a beaucoup insisté sur sa posture idéologique durant cette élection, ce qui peut faire penser que son attraction pour d’autres électeurs s’est réduite, mais je pense que c’est une situation encore en évolution. Le clivage essentiel du spectre politique taïwanais reste la question de la relation à la Chine et des termes de l’identité taiwanaise. Pour preuve, si l’on compare l’ECFA, le TPP [le Partenariat Trans-pacifique, une zone de libre-échange à l’échelle du bassin pacifique développée par les Etats-Unis et partiellement entrée en vigueur en octobre 2015] et le RCEP [le Partenariat économique intégral régional, un accord concurrent organisée autour des Etats de l’ASEAN et dominée par la Chine], on s’aperçoit que ces propositions de libre-échange sont économiquement équivalentes. Mais lorsque les Taïwanais se posent la question en termes politiques, leurs opinions diffèrent alors fortement. Si j’étais Taïwanais, je penserais que le TPP est une bonne chose, mais en tant qu’Américain, je pense que le TPP est une catastrophe. Si l’ECFA avait été signé avec le Japon, il n’y aurait pas eu le mouvement des Tournesols à Taïwan.

Quelle est votre opinion sur l’issue du scrutin ?
*Un accord oral obtenu cette année-là par Pékin et Taipei, lors d’une première session de négociations à Hong Kong, et selon lequel il n’existe qu’une seule Chine mais que chaque rive en conserve son interprétation propre. Nié dans sa réalité par Chen Shui-bian à l’époque de sa présidence et rejeté par une partie des Taïwanais, Ma Ying-jeou en a fait, sous sa présidence, la base de sa politique chinoise et avec l’acceptation de Pékin, la condition de la stabilité politique dans les relations entre les deux rives du détroit. Lors des débats télévisés de janvier 2016, il a fait l’objet d’un affrontement âpre entre Eric Chu et Tsai Ing-wen, cette dernière le qualifiant « d’option, mais pas d’option unique ».
Je suis très pessimiste sur les chances électorales du KMT et je pense que Tsai Ing-wen obtiendra une belle majorité. De manière très classique, ce scrutin se fonde sur le bilan du Kuomintang et non pas sur les promesses du DPP. Le KMT a provoqué un très fort sentiment de mécontentement, notamment chez les jeunes et s’est trop éloigné du centre de l’échiquier politique. Il aura besoin de plus de temps pour se reconstruire que le DPP de l’après Chen Shui-bian [陳水扁] en 2008, lequel n’avait eu qu’à gérer le problème de la corruption de son président sortant sans que son idéologie ni ses structures ne soient remises en cause. Et en 2012, le DPP était de retour et aurait très bien pu gagner l’élection présidentielle. A l’inverse, la crise du KMT sera plus profonde car ce parti a un problème structurel bien plus fondamental : il a tourné le dos à l’électorat modéré du centre, en allant très loin, beaucoup plus loin que le consensus de 1992*, lui-même à peine acceptable pour beaucoup de Taïwanais. Il est par ailleurs miné par une guerre de factions opposant l’aile droite militarisée à l’aile nativiste et la crise idéologique est telle qu’ils sont incapables de réunir une grande coalition autour d’un nationalisme chinois. Aujourd’hui, une simple série d’affaires de corruption serait plus facile à gérer que la situation dans laquelle ils se trouvent.

Les électeurs modérés proches du KMT ne sont pas opposés au principe d’une seule Chine tant que cela reste de l’ordre du discours, mais le KMT et Ma Ying-jeou ont voulu aller, progressivement, plus loin et c’est certainement une des principales raisons de l’impopularité forte du KMT. A l’avenir, je pense que le KMT va entrer dans une période de crise intense pour déterminer dans quelle direction le parti doit se diriger. Et s’ils sont incapables de reconstruire une unité pour jouer le rôle d’une opposition forte face au DPP, il existe une possibilité pour que ce parti soit remplacé par une force politique nouvelle capable de jouer ce rôle d’opposition.

Propos recueillis par Hubert Kilian
A propos de l'auteur
Hubert Kilian
Hubert Kilian vit à Taiwan depuis 2003 où il a travaillé comme journaliste pour des publications et des médias gouvernementaux. Il a régulièrement contribué à la revue "China Analysis". Il suit les questions de politiques étrangères et continentales à Taïwan, ainsi que certaines questions de société. Photographe, il a exposé à Paris, Taipei et Bandung.