Culture
Expert - Art en Inde

 

Rajeeb Samdani, le mécène du Bangladesh

Une étudiante de l’université des Beaux-Arts de Dacca en train de peindre la cour de Shahid Minar, à Dacca le 19 février 2015.
Une étudiante de l’université des Beaux-Arts de Dacca en train de peindre la cour de Shahid Minar, à Dacca le 19 février 2015. (Crédit : ANIK RAHMAN / NurPhoto / AFP)
La première fois que je suis allé à Dacca, au Bangladesh, je n’imaginais vraiment pas qu’il pouvait y avoir une scène artistique de quelque nature que ce soit. J’avais croisé Rajeeb et Nadia Samdani une ou deux fois à Dubaï sans avoir la moindre idée de ce qu’ils étaient en train de construire à Dacca. Depuis, je vois leur nom dans tous les médias qui s’intéressent à l’art contemporain : les blogs, les newsletters, les magazines, y compris celui de Christies, pas facile a apprivoiser. Ils sont partout. Il y a à cela une très bonne raison : la société de Rajeeb Samdani, Golden Harvest, sponsorise pour la 3ème fois consécutive, quasiment seule, le troisième Dakha Art Summit qui se tiendra début février 2016 à Dacca, comme son nom l’indique.
Lors d’un court interview téléphonique, j’ai demandé à Rajeeb combien pouvait lui couter sa passion pour faire connaître l’art contemporain de sa région. Il a très humblement évité de répondre à la question. J’ai pu néanmoins lire dans la presse que le dernier Dhaka Art Summit lui avait coûté la bagatelle de 3 millions de dollars (The Telegraph, 03/2014). Le propriétaire du groupe florissant au chiffre d’affaires qui dépasse le milliard de dollars s’est épris d’art quand il a rencontré sa femme Nadia, la fille de Khalibur Rahman Choudhry, un collectionneur averti d’œuvres classiques et modernes du Bangladesh. Rajeeb achetait des œuvres d’art de temps en temps pour décorer sa maison et son bureau, des œuvres d’artistes locaux connus, plutôt sûrs, sans prise de risque. Depuis 8 ans qu’il collectionne avec Nadia, son œil s’est aguerri au fil des foires, biennales, musées et ateliers d’artistes qu’il ne manque pas de visiter régulièrement. Si sa modestie lui fait dire qu’il ne connaît pas grand-chose en matière d’art contemporain, la conversation que nous avons eue prouve le contraire.
Dès que le couple s’est mis à explorer la très vaste scène des jeunes talents, Rajeeb s’est aperçu qu’il n’existait pas de structure pour aider et soutenir les artistes émergents. Il a donc comblé ce vide. Il a lui même aidé sans tambours ni trompettes les jeunes artistes qu’il rencontrait. Il s’est d’abord intéressé aux artistes de son pays, puis a élargi son champ d’investigation : l’Inde, le Pakistan, le Myanmar, le Népal, le Sri Lanka ont naturellement excité sa curiosité. Le couple de collectionneurs aidait et collectionnait au fil de ses envies et de ses rencontres. L’homme d’affaire s’est vite rendu compte qu’il lui était difficile d’accéder aux talents régionaux, lui qui connaît pourtant bien la région, qui y voyage souvent pour accompagner le développement de ses sociétés. Il s’est alors dit qu’il était sûrement impossible pour des amateurs d’art occidentaux d’approcher et de connaître ces scènes artistiques du bout du monde.
Rajeeb et Nadia ont alors l’idée de mettre en place une fondation éponyme pour promouvoir les jeunes talents de la région et ainsi leur offrir une vitrine sur le monde. L’idée de faire venir le monde au Bangladesh l’a séduit. En 2012, est né le premier Dhaka Art Summit. Si la première édition, organisée dans la foulée de la India Art Fair, m’a plus fait penser à un voyage de groupe à Dacca entre soi, la deuxième édition fut plus réussie mais décousue, sans ligne directrice. Pour la troisième édition, Rajeeb a embauché une solide équipe de professionnels que dirige Nadia à plein temps : cinq commissaires internationaux proposeront des initiatives coordonnées par Diana Campbell Betancourt, la directrice artistique : Nada Raza (Tate Modern), Aurélien Lemonier (Centre Pompidou), Daniel Baumann (Kunsthalle Zurich), Nikhil Chopra (artiste performatif indien), Shanay Jhaveri (commissaire indépendant spécialiste du cinéma indien). Je suis impatient de voir ce que cette équipe a mis en place, en espérant vivement qu’un fil conducteur aidera les visiteurs à s’y retrouver.
Il y a fort à parier que les commissaires auront plaisir à montrer une partie de la collection de Rajeeb et Nadia. Elle est généralement exposée dans leur maison de Dacca – et y occupe trois des six étages – dans les bureaux des sociétés du groupe et bientôt à Sylhet, dans le nord-est du pays, berceau ancestral des Samdani. Rajeeb y construit un musée et un parc de sculptures. En attendant de pouvoir les montrer au public local, les pièces de la collection sont prêtées pour des expositions temporaires. Rajeeb de citer une œuvre de Dominique Gonzalez-Foerster, M.2062 (Fitzcarraldo), visible en ce moment au Centre Pompidou.
Parmi les 2 000 pièces que compte la collection Samdani, on trouve des œuvres d’Ai Weiwei, Tracey Emin, Subodh Gupta, Anish Kapoor, Khaled Hassan, Marc Quinn, SM Sultan, Nadia Kaabi-Linke, Gaganendranath Tagore, Damien Hirst, Tayeba Begum Lipi. La liste longue d’une collection éclectique à l’image de ses propriétaires, jeunes, ambitieux, amoureux d’art.
A propos de l'auteur
Franck Barthelemy
Diplomé de l’EDHEC, Franck rejoint d’abord le corps diplomatique comme attaché commercial auprès de l’ambassade de France de Bombay en 1993. Il a depuis quitté la diplomatie pour le monde des affaires mais il n’a jamais perdu sa passion pour l’Inde ; passion qui l’a conduit a développer un nouveau modèle de développement pour les ONG indiennes. L’art n’étant jamais très loin, il est depuis 2009, consultant et découvreur de talents artistiques pour collectionneurs.