Culture
Témoin – Un sémiologue à Taipei

Deuxième Trait

Tai-chi saturé. (Crédit : Ivan Gros).
Tai-chi saturé. (Crédit : Ivan Gros).

« Ce que je dis du haïku, je pourrais le dire aussi de tout ce qui advient lorsque l’on voyage, dans ce pays que l’on appelle le Japon. Car là-bas dans la rue, dans un bar, dans un magasin, dans un train, il advient toujours quelque chose. Ce quelque chose — qui est étymologiquement une aventure — est d’ordre infinitésimal : c’est une incongruité de vêtement, un anachronisme de culture, une liberté de comportement, un illogisme d’itinéraire, etc. Recenser ces événements serait une entreprise sisyphéenne l’écriture vive de la rue ».

Roland BARTHES, L’Empire des signes, Paris, Seuil, 2005, p. 109.

Le grand parc Daan Senlin Gongyuan (大安森林公園) est le poumon de Taipei. Accroché à la branche d’un vénérable banian, un vieux poste haut-parleur saturé et nasillard rythme les enchaînements de tai-chi-chuan (太極拳).
hu (呼)… xi (吸)…
hu (呼)… xi (吸)…
Inspirer, expirer.
Inspirer, expirer.
Il y a du mérite à rester zen tant la voix est stridente. Autour, des dizaines d’adeptes septuagénaires suivent l’enseignement du shi-fu (師傅), « le maître ». Le terme est un peu galvaudé. On préfère désormais le terme professeur. Plus sérieux. Plus respectable. Je sens là ce « quelque chose d’infinitésimal » qui annonce la micro-aventure du quotidien, « l’écriture vive de la rue » célébrée par Barthes. Seuls les retraités investissent les parcs pour pratiquer la boxe de l’éternelle jeunesse. Les autres travaillent… Il y a peu de chance que cette pratique se perpétue très longtemps…
hu (呼)… xi (吸)…
hu (呼)… xi (吸)…
Ce haut-parleur nasillard, c’est le trait qui obsède Roland Barthes. Le trait fulgurant de l’idéogramme qu’il faut lire partout. « Lire (…) la rectitude de la trace, sans sillage, sans marge, sans vibration ». « La ville est un idéogramme : le texte continue. (…) Le tracé est parfait parce que simple, immédiat, instantané, et cependant mûr comme ces cercles qu’il faut toute une vie pour apprendre à faire d’un seul geste souverain (…). D’un seul trait, comme il se doit dans la peinture alla prima. » EDS, 139.
Ainsi Barthes passe de la description d’un art (calligraphie, peinture alla prima) à sa propagation sur tout l’espace urbain. Apprécier l’art de la calligraphie se confond avec la compréhension de la ville. Subrepticement on glisse d’un système de signes à un autre, selon un même mode de lecture généralisée qui fait des signes « de simples façons de passer, de tracer quelques inattendus dans la rue ». EDS, p. 110
hu (呼)… xi (吸)…
hu (呼)… xi (吸)…
Une pratique toute récente à Taïwan incarne cette correspondance entre la ville et le trait calligraphique : l’association internationale des Urban sketchers, fondée en 2007 par le journaliste Gabriel Campanario. L’association touche Taïwan en 2013 et se développe rapidement. Le président actuel s’appelle Carton Chen. Je l’ai croisé par hasard, l’année passée, au cours d’une exposition de gravures. Je devais moi aussi rejoindre le groupe des Urban sketchers. Il m’avait convié à un rassemblement à Dihua Jie (迪花街), l’une des plus anciennes rues de Taïpei.
Je m’y suis rendu mais n’y suis resté que quelques minutes. J’ai pu apprécier la dextérité des dessinateurs comme j’apprécie la maîtrise des adeptes de tai-chi. Drôle de rassemblement à la vérité. Il me semble que la solitude est nécessaire pour accéder à un certain degré de zénitude. Tai-chi ou croquis, j’ai du mal à concevoir ces pratiques en groupes. Et pourtant, telle est la norme.
hu (呼)… xi (吸)…
hu (呼)… xi (吸)…
Je serais curieux de savoir ce qu’en pense Carton Chen. Il faut que j’organise cette rencontre avec les étudiants. On en profitera pour lui soumettre la thèse que Barthes développe dans Sémiologie et urbanisme. Il est bien possible que le regard que les Urban sketchers de Taïwan portent sur la ville diffère quelque peu de celui des urbanistes taïwanais. Bon programme en perspective pour un futur entretien et solide matière à documentaire…
hu (呼)… xi (吸)…
hu (呼)… xi (吸)…

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A propos de l'auteur
Chercheur en littérature, Ivan Gros enseigne à l’Université Nationale Centrale de Taïwan (中央大學). Ses recherches portent actuellement sur le journalisme littéraire et la métaphorologie. Il collabore régulièrement dans les médias par des articles, des chroniques illustrées ou des croquis-reportages. Sa devise : "un trait d’esprit, deux traits de pinceaux". Cette série de regards est l'émanation d’un cours de littérature appliquée au journalisme en général et à la radio en particulier