Economie
L’Asie du Sud-Est vue par AlterAsia

Décentralisation en Indonésie : plus d’argent signifie-t-il moins de pauvreté ?

Vue aérienne de l’un des 74 000 villages d’Indonésie : ici, celui de Sianok. (Crédit : Wilfried Louvet/Biosphoto/AFP). Biosphoto / Wilfried Louvet
Vue aérienne de l’un des 74 000 villages d’Indonésie : ici, celui de Sianok. (Crédit : Wilfried Louvet/Biosphoto/AFP). Biosphoto / Wilfried Louvet
En avril 2015, le gouvernement indonésien a lancé l’application de la nouvelle loi pour les villages qui comprend une nouvelle phase de décentralisation destinée à donner davantage d’autonomie aux gouvernements des villages.

Cette loi apporte des changements majeurs sur la façon dont le village est dirigé. Fondamentalement, elle facilite en effet un large afflux d’argent du gouvernement central directement dans les caisses des 74 000 villages d’Indonésie, sans passer par les niveaux supérieurs de gouvernement. En théorie, l’accroissement de la décentralisation du pouvoir de décision des gouvernements de niveau inférieur et la mise à disposition de budgets plus importants sont censés permettre le développement économique et la responsabilisation des gens.

Pour les critiques, cette politique ne servira au final qu’à fournir une nouvelle source de revenus aux élites. En effet, des études montrent qu’en 2012 presque le tiers des districts indonésiens ont dépensé plus de la moitié de leur budget en salaires et bureaux, et non pour le service public ou des activités de développement économique. Pour rappel, 11% de la population indonésienne vit encore dans la pauvreté et dans les zones rurales de l’Est, ce taux est doublé.

Pauvres… ou sans liquidités ?

Le plus simple pour tenter d’en savoir plus est de se rendre directement dans un des villages bénéficiaires et c’est ce qu’a décidé de faire Jacqueline Vel, chercheuse néerlandaise en sciences économiques et sociales et spécialiste de l’Indonésie.

Direction le village de Matawai Kajawi sur l’île de Sumba en Indonésie Orientale où Jacqueline Vel a vécu six ans dans les années 1980. Sur place, 90% de la population vit de l’agriculture de subsistance et se considère comme « tani » (seulement des agriculteurs). Ceux qui ont de la terre et du bétail ne sont généralement pas considérés comme pauvres par la communauté, mais peuvent encore souffrir de pénurie alimentaire et vivre dans des maisons très simples sans électricité. Ce qui est certain néanmoins, c’est que les « tani » ont peu ou pas d’argent.

Face aux « tani », on retrouve la classe politique qui tire ses revenus de l’Etat d’une façon ou d’une autre – soit des salaires, soit des majorations et pots-de-vin sur des projets gouvernementaux.

Pendant des années, les politiciens des districts ont essayé de profiter de la décentralisation et ont fait pression sur le gouvernement central pour diviser les districts afin de créer davantage d’entités administratives ayant droit à leur propre transfert. Le nombre de districts est ainsi passé de 302 en 2002 à 413 en 2013. Même logique aujourd’hui pour les villages puisque leur nombre a augmenté de 50% depuis 2010 dans la région et le nombre moyen d’habitants par village est tombé à 1 000.

Dans les économies essentiellement sans liquidités des villages comme Matawai Kajawi, l’afflux d’argent constitue un changement. Avec la nouvelle loi, la dotation du village va doubler par rapport à l’année dernière pour atteindre 30 800 € et la presse indonésienne prévoit un budget de 88 700 € par village dès l’achèvement de la mise en œuvre de la loi en 2018. Mais que financera tout cet argent dans le village ?

Ainsi en 2015, le budget de Matawai Kajawi a été affecté à la création d’une route de 1,5 km, l’achat d’un motoculteur pour les groupes de fermiers qui n’en ont pas encore, la mise en place d’un système d’eau potable et l’amélioration de l’habitat.

De manière générale, les projets les plus visibles concernent les infrastructures comme les nouvelles écoles, les dispensaires et les nouvelles routes. Cependant, nombre de ces projets échouent ou finissent dans une impasse. Par exemple, une des nouvelles routes dans un village proche de Matawai Kalawi mène à la maison de Dena et Yuli. Ce sont de pauvres fermiers qui n’ont pratiquement pas d’argent. La construction financée par le gouvernement visait à relier cette zone à la route qui va de la côte à la capitale du district. Dena a aidé à creuser la route et à défricher la terre. Le travail a été considéré comme « une participation de la communauté » si bien qu’il n’a reçu aucun salaire pour son travail. Il avait espéré gagner un peu d’argent en vendant du bois et des légumes aux personnes qui emprunteraient le nouveau passage mais le budget du projet a été épuisé avant que la route ne soit finie, finissant en cul-de-sac juste devant sa maison.

Investir localement ou investir pour « s’échapper » ?

La disponibilité d’argent ne conduit ainsi malheureusement pas nécessairement au développement économique dans les zones rurales de Sumba. Presque tous les villages sont désormais encouragés par les fonctionnaires locaux à inclure une « entreprise de village » dans leur budget mais avec très peu d’idées sur ce que ces entités pourraient produire.

Par exemple, le fait que Sumba soit une île peu peuplée signifie que les options de commercialisation sont limitées. Vendre les produits du village requiert généralement des circuits en dehors du village ou même d’exporter vers d’autres îles. Il alors est insensé de créer une entreprise commerciale de village sans un solide plan de développement.

Une autre raison est qu’au lieu d’investir dans des petites entreprises ou l’agriculture, les gens de Central Sumba préfèrent financer l’éducation de leurs enfants. Cette tendance est clairement apparue quand un fonds de crédit de 15 800 € a été injecté dans l’économie de Matawai Kajawi en 2014. 43 % des prêts ont été utilisés pour l’enseignement supérieur. En effet, comme dans d’autres zones rurales d’Indonésie, les parents souhaitent que leurs enfants soient fonctionnaires et investir dans leur éducation est la priorité absolue. Dans un tel contexte, injecter de l’argent dans les villages ne provoquera pas le développement de l’économie locale. A la place, les villageois investissent dans des « options de fuite ».

Au final, cibler les plus pauvres va demander des moyens spécifiques et davantage de recherches sur les effets potentiel de l’afflux de liquidités dans les villages indonésiens que ce qu’a prévu le gouvernement central pour le moment.

Traduction : Édith Disdet
Source : Jacqueline Vel/Inside Indonesia

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